Une Suisse perdue dans l'océan

Alfred Von Rodt. Le restaurant du village de San Juan Bautista porte le nom de cet illustre fondateur de la petitev aujourd'hui " le baron".

Le film Insulaire raconte l’histoire d’Alfred von Rodt, un aristocrate bernois, devenu gouverneur d’une minuscule île au large des côtes chiliennes. Ses descendants se raccrochent à leurs origines helvétiques.

Pourquoi là? Loin de tout, en milieu hostile, à 667 kilomètres au large de Valparaiso, huit cents habitants vivent à l’année sur une île de 40 kilomètres carrés, dont seulement 2 kilomètres carrés sont habitables. Cette question, les « natifs » de ce minuscule territoire océanique ne se la posent pas en ces termes. Comme on le découvre dans cet extraordinaire film documentaire de Stéphane Goël, cinéaste et réalisateur vaudois, cette communauté se raccroche, en effet, comme à un radeau à un double mythe pour justifier une telle existence âpre et isolée : l’histoire de Robinson Crusoë et celle d’Alfred von Rodt, un émigré bernois du XIXe siècle débarqué là avec quinze familles de tous pays dans l’idée de fonder une société autonome.
C’est sur cette île que fut abandonné le pirate écossais qui inspira à Daniel Defoe son récit du plus fameux des naufragés. Une légende dont les insulaires tirent quelque fierté, encore qu’ils soient plus attachés au « baron », ce Suisse dont la mémoire idéalisée est un rempart contre les influences extérieures. En particulier lorsqu’il s’agit de se prémunir contre l’influence des « plasticos », les étrangers venus du continent avec leurs habitudes continentales et considérés avec un mélange d’appréhension et d’hostilité.
Deux mois passés sur l’île ont permis à Stéphane Goël d’explorer cette identité particulière d’une petite Suisse hors sol. Avec humanisme, dans le respect des faits historiques, et sur fond d’images de paysages grandioses, ce film interroge la notion même d’identité territoriale. 

 

Entre résignation et exaltation

Si la caméra de Goël campe littéralement sur l’île, en suivant les autochtones dans leurs activités quotidiennes répétitives, les textes d’Antoine Jaccoud, lus par Mathieu Amal-ric, instaurent une relation entre le passé et le présent de l’île. Aux propos terre à terre des insulaires, à leurs souvenirs, se joint la voix, tantôt exaltée, tantôt résignée, d’Alfred von Rodt : « En fouillant dans les archives de la Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, nous avons pu exhumer quelques lettres issues d’une correspondance qu’il entretenait avec certains membres de sa famille, explique Stéphane Goël. Avec Antoine Jaccoud, intrigués par ce qui avait pu le retenir sur l’île, malgré ses échecs, nous avons ressenti le besoin de donner une voix plus intérieure à Rodt. »
Aucun artifice dans cette mise en abyme, tant les descendants de l’aristocrate suisse et de ses fidèles fondent le présent des habitants actuels de l’unique village de San Juan Bautista, niché au fond d’une baie au pied de la plus haute montagne de l’île. Le film de Goël offre des moments d’anthologie, comme lorsque le patron du bistrot, un descendant du baron, s’efforce d’accrocher sur sa terrasse une guirlande de fanions des cantons suisses par grand vent marin.
Ce documentaire est également une occasion de réflexion sur la résilience. Il en faut quand le sort semble s’acharner: naufrages, incendie, tsunami, les habitants de l’île savent que tout vient à disparaître. Pas une raison pour se laisser abattre, comme ces vulgaires lapins qui passent dans leur casserole.

 

           Nicolas Verdan


Informations

Insulaire, un film de Stéphane Goël, Climage, Lausanne 2018. Sortie en salles en Suisse romande le 13 mars 2019

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