Theda Bara : vampire au sang helvétique

A Saint-Maurice, l’exposition « Dracula » met en lumière des vampires femmes. L’occasion de découvrir que la première femme ayant joué ce rôle au cinéma est née en Suisse.

Qui aurait pu penser que le mot « vamp » puisse avoir un lien avec la douce Suisse ? L’abréviation de vampire date de 1915, année où Theda Bara (de son vrai nom Theodosia Burr Goodman), jeune actrice de Cincinnati, est engagée pour jouer dans un film de William Fox. Et le succès de A fool there was ou Embrasse-moi idiot! est si important qu’il permet au réalisateur de fonder la Fox Film Corporation.

 

Jeunesse!

Theda Bara : il y a du sang suisse dans cette diablesse, par les origines de sa mère, Louise Pauline Décoppet, née à La Chaux-de-Fonds avant d’émigrer aux Etats-Unis où elle rencontrera son mari, Bernard Goodman, tailleur polonais qui a fui son hameau proche de la frontière allemande. Cadette d’une fratrie de trois enfants, dotée d’un caractère extraverti et imaginatif, Theodosia dénote très jeune une personnalité hors du commun. Elle a le théâtre dans la peau et chaque parquet est susceptible de se muer en planches. Tout dans sa personnalité détonne. Sa chevelure hors du commun, d’abord blonde, qu’elle teindra par la suite en sombre, sa vivacité, car elle passe tout dans l’alambic de la créativité, ainsi que son intelligence, puisqu’elle fera l’université.

 

 

Les cheveux noirs, le visage fermé, Theda contrastait en tout avec les stars blondes de Hollywood. On comprend mieux comment elle a percé à l'époque.

 

Le cinéma plutôt que le théâtre

C’est affublée de jupons exotiques qu’elle débarque à Hollywood avec une idée en tête : faire du théâtre. Intrigué par sa personnalité, le réalisateur William Fox, la repère. Elle a 20 ans et n’est pas comme les autres filles du moment plutôt minaudières. L’aura de Gloria Swanson, les boucles divines de Mary Pickford et la blondeur enjouée de Mae West, ces actrices sont dans la place avec leurs décolletés de satin et leur bouche en cœur. Impressionné par le potentiel de cette jeune femme, il lui propose une folie : incarner la première femme « vampire », sujet givré à l’époque de cette séduction édulcorée, et surtout de lui fabriquer une personnalité, afin de provoquer le fantasme. Fox a fin nez : elle a tout d’une pin-up fatale et peut aisément devenir un mythe !

 

Du venin dans le biberon!

La teinture de ses cheveux n’est que le premier pas. Fox lui crée son propre nom, Bara, inversion d’arab dont la consonance orientale fait rêver. Il lui invente une naissance dans le Sahara, ainsi Theodosia Goodman est simplifiée en Theda Bara. Cette bombe supposée exotique a un grand impact sur le public qui se passionne pour cette enfant dont on souffle que la mère ajoutait du venin de serpent à ses biberons. En 1915, le producteur l’engage donc pour jouer dans le film muet Embrasse-moi idiot!. L’histoire, qui mélange charme féminin, jeux de cartes, homme au destin brisé et alcool, est un immense succès. Bardée d’un œil charbonneux, les épaules découvertes, elle joue une séductrice qui n’a qu’une idée en tête: détruire les hommes qui tombent sous son charme. A l’aise, la jeune femme détonne en tubéreuse ténébreuse. Pour cette femme vampire qui suce l’âme de ses partenaires plutôt que leur sang, on invente le concept et le mot « vamp ».

 

«Vamp» et première punk

Sa carrière démarre. Son public est bluffé. Les spectateurs en redemandent, ils ont besoin de trembler, d’éprouver des sensations ! Balayées les bluettes, ils aiment cette aura de mystère maléfique. Les films s’enchaînent. Véritable étoile noire, elle qui voulait faire du théâtre ne fait plus que du cinéma. Surnommée « Le Serpent du Nil », elle peaufine son statut de femme diabolique. Elle est sur tous les fronts jouant des adaptations de Tolstoï ou la Carmen de Mérimée, mais aussi défrayant la chronique dans ses comportements, comme dans ses amitiés sulfureuses avec Isadora Duncan, autre femme scandaleuse de cette époque. The Clemence case, adapté de Alexandre Dumas, l’installe au sommet de la gloire. Son public la réclame en sultane vénéneuse, en sirène terrienne qui emporte les hommes sur le chemin de l’infidélité. Theda bouscule et plaît, elle n’est pas une tentatrice premier degré, elle répond aux envies des gens qui en ont assez des séductrices en robes dragée et cheveux peroxydés. Elle n’est pas une enjôleuse lambda qui brosse sa chevelure en se regardant dans un miroir, elle s’entoure de serpents, de momies, de corbeaux et de squelettes. Son regard profond attire un public hypnotisé et, bien que sa façon de papillonner des yeux provient d’une très mauvaise vue, son public continue de la voir comme une merveilleuse diva dotée de pouvoirs occultes.

 

Mariage et clap de fin

Lors d’un tournage, elle rencontre le réalisateur britannique Charles Brabin. Il ne craint pas Theda la tigresse. Et pour cause: dans le privé, elle est une femme qui chérit sa famille, à l’opposé de ses rôles. Il lui propose de tourner dans La belle Russe en 1919 et demande sa main deux ans plus tard. Elle a 26 ans et pense à arrêter le cinéma. Heureuse en mariage, elle ne rencontre plus le même succès et sa reconversion dans le théâtre s’avère un fiasco. Elle tournera encore quelquefois, notamment en 1926, Madame Mystery sous la direction de Stan Laurel, juste avant que celui-ci ne commence son duo avec Hardy. Theda Bara a été la femme d’un seul rôle. Difficile de se recycler en blonde enjouée quand on a enflammé les esprits en déshabillé sombre. Quant à sa carrière, plutôt que de tourner dans des navets, elle préfère les cuisiner ! Elle se recycle dans les réceptions mondaines et reçoit dans leur maison devenue a place to be. Très à l’aise dans la décoration d’intérieur, l’esthète sédentaire passe ses journées à réaménager son appartement. L’actrice se retire définitivement du milieu, tout en laissant une image impérissable. Elle décédera en 1955, à l’âge de 70 ans.

 

           Véronique Emmenegger


Exposition Dracula au château de Saint-Maurice, jusqu'au 17 novembre

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