Samy Frey: «Il faut tout faire pour protéger la vie»

Dans Le nez dans le ruisseau, Samy Frey fait une interprétation profonde et émouvante d’Auguste Stohler, un professeur de philosophie, spécialiste de Rousseau. © Monique Moser

Sami Frey est fantastique dans le film Le nez dans le ruisseau qu'il a tourné dans les environs de Genève. Interview exclusive d'une icône de la Nouvelle Vague qui aime par-dessus tout la discrétion.

Sami Frey se faisait trop rare au cinéma, ces dernières années. Désormais, cette absence est comblée par son interprétation profonde et émouvante d’Auguste Stohler, un professeur de philosophie, spécialiste de Rousseau, dans Le nez dans le ruisseau. Le scénario? Contrainte de réaliser un reportage sur le grand homme à l’occasion du 300e anniversaire de sa naissance, Marie (Anne Richard) rencontre Tom (Liam Kim), un garçon qui semble connaître l’auteur sans en avoir conscience. Intriguée, elle montre les images au Pr Stohler et organise une rencontre entre eux, au cours de laquelle l’enfant va faire voler en éclats le corset de convictions de l’enseignant, solitaire et malade.

Tourné à Confignon (GE) et dans la région, le film n’aurait peut-être jamais vu le jour sans Sami Frey. «Il a immédiatement dit oui. Vous savez, c’est un film avec un petit budget. C’est sur sa venue que les investisseurs se sont engagés», raconte la productrice Dominique Rappaz.

 

Vous avez accepté sans hésiter le rôle du Pr Stohler. Pourquoi?

J’ai été ému en lisant le scénario. J’ai ressenti de véritables émotions. Pour moi, c’est une chose très déterminante dans mes choix.

 

Rousseau est-il toujours d’actualité selon vous?

Oui, vraiment. Ce rôle m’a permis de relire certains de ses ouvrages. Dans Les confessions, sa description de ce qu’il doit endurer se lit comme un roman épique. Je le trouve excessivement intéressant, ne serait-ce que dans Le contrat social, où il écrit au sujet de ce que devrait être une démocratie bien comprise: il s'agit de «trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant (...)». Rousseau est aussi touchant dans ses contradictions et sa sincérité. Il a cinq enfants qu’il abandonne et cela ne l’empêche pas d’inventer tout un système d’apprentissage dans L’Emile! Mon personnage possède ce lien commun, d’ailleurs avec Rousseau, parce qu’il n’a pas fait tout juste non plus avec sa fille...

 

Le Pr Stohler refuse de voir ses certitudes ébranlées par le jeune Tom, avant de se raviser. Avez-vous eu des professeurs comme lui?

Malheureusement, je n’ai pas eu la chance de pouvoir étudier. J’ai dû quitter l’école à 13 ans. Je suis un pur autodidacte. Mais oui, j’aurais aimé avoir ce type de prof, capable d’avoir des doutes sur lui-même et sur son enseignement. Dans le film, il n’est pas évident pour mon personnage de découvrir la connaissance de Rousseau par ce jeune garçon. Personne ne sait d’où elle lui vient, et c’est mieux ainsi.

 

Votre complicité avec Tom crève l’écran. Dans la vie, avez-vous aussi des affinités avec les enfants?

(Il éclate de rire.) Vous savez, la vie et le métier d’acteur sont deux choses différentes! Quand on s’est regardé la première fois avec Liam Kim, il a perçu quelque chose et moi aussi. Un quelque chose qui relevait de la bonne volonté réciproque. Sur le tournage, on y allait naturellement, en voulant donner le meilleur de soi.

Ce que je pense n’a pas d’importance. Je suis juste un acteur

La transmission du savoir vous interpelle-t-elle davantage que lorsque vous étiez plus jeune?

Bien sûr. Dans le film, une chose importante est dite: le savoir permet de se forger sa propre pensée, donc de choisir sa propre liberté.

 

Dans le film, le prof pose cette question à ses élèves: peut-on vivre à l’écart de la société et être heureux? Qu’en pensez-vous?

Ce que je pense n’a pas d’importance. Je suis juste un acteur. L’important, c’est qu’il croie à ce qu’il dit sur scène ou devant la caméra.

 

Vous êtes tout de même plus qu’un simple acteur. Vous avez marqué de votre empreinte toute une génération…

Je pense qu’entre la vie publique et privée, l’une est tout de même le reflet de l’autre. La vie publique est le résultat d’un cheminement privé. Il y a une harmonie entre ces deux aspects, mais qui n’est pas forcément transparente.

 

Votre personnage va accepter de se faire soigner, grâce à Tom qui lui redonne le goût de vivre. C’est un message d’espoir…

Absolument. Je ne suis pas croyant, mais je considère qu’il faut tout faire pour protéger la vie. Je pense que tout est à vivre.

 

Propos recueillis par S. F. K.

 


Sami Frey, un destin extraordinaire

Vivant loin du cirque médiatique, l’acteur accepte ici de faire la promotion du Nez dans le ruisseau. Une exception. Mais d’où lui vient cette pudeur, ce goût de la retenue? Peut-être de son enfance. Né en 1937, il est fils de parents juifs polonais immigrés en France, morts en déportation dans les camps nazis. Il ne devrait sa survie qu’au fait que ceux-ci l’ont caché dans un panier à linge avant d’être emmenés. A ce propos, l’écrivain Claude Lanzmann dit de lui, en 1962: «(…) Jusqu’à l’âge de 6 ans, il n’a parlé que la langue de ses pères, le yiddish. Puis, pendant deux ans, on lui a ordonné de se taire, sous peine de mort. Sa voix l’aurait trahi. Il s’est tu donc et depuis, la communication lui est douleur.» On peut imaginer que sa liaison orageuse et ultramédiatisée avec Brigitte Bardot en 1960, ait fait le reste...

Côté carrière, l’acteur travaille avec les plus grands noms de l'époque (Godard, Varda, Franju, Deville, Vadim). Il est le bey Zoukim Batchiary dans Angélique et le Roy (1966). Mais c’est pourtant avec César et Rosalie (1972) de Sautet qu’il accède à une plus grande notoriété. Il est également très présent au théâtre.

Côté cœur, il a partagé la vie de l’actrice Delphine Seyrig durant vingt ans et jusqu’à sa mort, en 1990. Des complicités de son épouse avec la cinéaste Jacqueline Veuve et d’autres Suisses, il a gardé un attachement à certains lieux: les Franches-Montagnes, le Val-de-Travers et le Creux-du-Van, ainsi que l’île Saint-Pierre.

0 Commentaire

Pour commenter