Miracle, Robert De Niro rajeunit pour le cinéma

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Les films immortalisent les acteurs. Ils peuvent aussi les transformer, les vieillir surtout. Désormais, grâce aux nouvelles technologies, on peut même les rajeunir. Dans Irishman, les stars perdent ou prennent de l’âge à volonté.

Le « de-aging » a été inventé au cinéma au tournant du XXIe siècle. La technique, complexe et coûteuse, permet de rajeunir des comédiens âgés en exploitant les possibilités infinies du monde digital.
Irishman, long métrage de trois heures et demie, sorti en 2019 et visible sur Netflix, se sert largement de cette nouvelle technologie. Le film en effet raconte une éternelle histoire de Mafia américaine sur plus d’un demi-siècle. Robert De Niro et ses compères Al Pacino et Joe Pesci, dans un va-et-vient entre passé et présent, jouent leurs personnages — tueur à gages, parrain ou syndicaliste — à des âges différents, de 40 à 80 ans.
Or, au moment du tournage, entre 2017 et 2018, Robert De Niro  et Joe Pesci ont 74 ans, Al Pacino 77. Au cinéma, on sait vieillir depuis longtemps les comédiens à coups de prothèses et de maquillage. Les rajeunir, c’est une autre affaire. Habituellement, on recourt à des comédiens plus jeunes. Mais le réalisateur Martin Scorsese ne voulait tourner qu’avec ses acteurs septuagénaires.
Face à l’intransigeance du réalisateur, le « de-aging », fera le miracle. Netflix, de son côté, sort la production de l’impasse financière, car personne n’est prêt à mettre les moyens nécessaires, et à investir quelque 160 millions de dollars, dont une grande partie est consacrée à la cure de jouvence de Robert De Niro, de Al Pacino et de Joe Pesci.

Joe Pesci à gauche et à droite : comptez les rides !

 

Le numérique tout-puissant

La sortie en 2008 de L’étrange histoire de Benjamin Button, montre toute la puissance des nouveaux moyens cinématographiques. Au cours de cette aventure improbable, le personnage de Brad Pitt, grabataire au début, passe par tous les âges, jusqu’à devenir bébé à la fin du film.
Les années suivantes, Disney utilise copieusement le « de-aging » pour époustoufler les fans de l’univers des superhéros Marvel : Ant-Man (2015); Captain America — Civil War (2016); Les gardiens de la galaxie vol. 2 (2017) et Ant-Man et la guêpe (2018) remplissent les salles et émerveillent les spectateurs.
Gemini Man, de Ang Lee, a franchi en 2019 un palier supplémentaire. Will Smith (Henry Brogan) affronte dans ce film un ennemi, Junior, son double rajeuni d’une vingtaine d’années. Junior, créé à partir d’images de l’acteur datant des années 1990, en particulier dans son rôle de Prince de Bel-Air (la série a été diffusée de 1990 à 1996), ressemble trait pour trait, geste pour geste, au Smith de cette époque.

Magiciens des effets spéciaux

Pour Irishman, Martin Scorsese non seulement veut réaliser l’intégralité du film avec les mêmes acteurs, mais refuse catégoriquement de les obliger à tourner avec des minicaméras vissées à la tête et des marqueurs sur la figure. En effet, le « de-aging », outre les images classiques, exige qu’on en fabrique d’autres capturant dans le détail les mimiques et les expressions des comédiens. Il faut donc au minimum répéter la même scène deux fois : la première avec une caméra ordinaire, la deuxième alourdissant les comédiens de marqueurs et d’engins de prise de vue spéciaux scrutant le moindre centimètre de la peau de leurs visages. Impensable, tranche Martin Scorsese.
C’est ici qu’entrent en jeu les magiciens de Industrial Light & Magic, société d’effets spéciaux américaine, créée en 1975 par George Lucas, père de la saga Star Wars. Une compagnie qui appartient à Walt Disney.
Les techniciens mettent au point un nouveau système original de capture d’images basé sur la lumière et la texture, évitant l’écueil des marqueurs. Pour ce faire, ils développent un nouveau genre de caméra à infrarouge, qui exploite la chaleur corporelle, couplée à l’appareil de prise de vue normal. Le résultat est un monstre mécanique à trois objectifs : l’ordinaire au centre, deux à infrarouge à droite et à gauche (voir photo).
Dans la foulée, ils élaborent également un logiciel inédit susceptible de modifier les visages sans recourir à l’animation par ordinateur.

De cette manière, Robert De Niro, Al Pacino et Joe Pesci ont laissé libre cours à leur talent sans aucune sorte d’entraves technologiques. Seule contrainte, ils ont dû adapter leurs mouvements, leurs allures, leurs postures aux différents âges des personnages du film. Si la tête est plus jeune, le corps doit l’être également. Ce qui a obligé les trois comédiens à se surpasser physiquement, notamment quand Robert De Niro dévale à toute vitesse des escaliers lors d’une course-poursuite comme s’il avait 40 ans au lieu de 74. Ou quand Al Pacino, qui incarne Jimmy Hoffa, indéboulonnable patron du Syndicat des conducteurs routiers américains, pique des colères homériques avec la vigueur d’un homme au meilleur de sa forme.

Au terme du tournage, profitant de l’ensemble des images emmagasinées, ainsi que des avatars numériques des acteurs préparés à l’avance, sans oublier des archives regroupant leurs performances dans des longs métrages antérieurs, l’équipe a pu modifier les visages de chaque comédien en fonction de l’âge sans dénaturer le jeu des stars.

Fiction et virtuel sans limites

Dans le feu de l’action — et il y en a, entre meurtres, face-à-face épiques, monologues saisissants, flash-back déroutants — la machinerie s’efface et magnifie les péripéties de ces gangsters qui se souviennent de leurs belles années au crépuscule bien entamé de leur vie.

On savoure alors, grâce à l’ingénierie numérique contemporain, les frissons du cinéma d’antan. Plutôt du côté fantastique de Méliès que de celui davantage documentaire des frères Lumière.
Cette façon de braver les limites —géographiques ou temporelles — caractéristiques du cinéma, puise dans les nouvelles technologies des ressources insoupçonnées pour aller encore plus loin. Voir Robert De Niro perdre trente ans en un clin d’œil ou s’alourdir la séquence suivante montre tous les pouvoirs de la fiction exploitant à merveille les trésors du virtuel pour raconter, en définitive, une bonne histoire.

Sur le set de Irishman finalement, le « de-aging » va bien au-delà de l’exploit technique. Il est au service du génie de Martin Scorsese et de sa bande de comédiens désormais sans âge.

 

Marco Danesi

 

 

 

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