Un senior sur quatre victime des malfrats

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Une enquête inédite en Suisse dévoile un phénomène peu étudié : la criminalité dont sont victimes les personnes âgées de 55 ans et plus. Les «abus financiers» causent des pertes d’argent importantes, mais provoquent aussi des dommages psychiques et sociaux.

Ces cinq dernières années, une personne sur quatre âgée de plus de 55 ans a été victime, en Suisse, d’un vol, d’une arnaque, d’un détournement, soit près de 700 000 personnes. Et une sur cinq a perdu de l’argent. Globalement, le préjudice pour les seniors serait de plus de deux milliards de francs, sur cette période. L’équivalent du budget de la ville de Lausanne.

Ces résultats — nombre élevé de cas, montants en jeu — sont jugés préoccupants par Pro Senectute qui a financé l’étude inédite en Suisse. Publiée en septembre, cette première enquête représentative a été réalisée par l’Institut de lutte contre la criminalité économique (ILCE) de la Haute Ecole de gestion Arc à Neuchâtel.

Pour ce faire, 1257 personnes ont été interrogées par téléphone et par écrit au moyen d’un questionnaire élaboré à partir d’entretiens avec des experts dans les trois régions linguistiques du pays.
L’étude relève que les deux tiers des abusés préfèrent ne pas parler de leurs mésaventures à des proches ou à des professionnels. Ce qui pourrait laisser penser que le phénomène soit encore plus étendu, observe Alain Huber, secrétaire romand de Pro Senectute. En même temps, plus de la moitié des personnes sondées s’informe des abus financiers au moyen des médias traditionnels. On note encore que les abus financiers commis par des professionnels, des membres de la famille ou des connaissances ont lésé 4,6 % des 55 ans et plus.

 

Les hommes plus touchés

Par ailleurs, les hommes (28,2 %) sont davantage touchés que les femmes (23,3 %). « Cette différence pourrait s’expliquer par le fait que les hommes sont plus nombreux à s’occuper eux-mêmes de leurs finances (78,9 % des hommes contre 66,9 % des femmes). En outre, selon les résultats de l’enquête, les hommes utilisent davantage les différentes technologies de l’information, et sont donc plus exposés aux formes d’abus qui relèvent de la cybercriminalité », explique Olivier Beaudet-Labrecque, criminologue responsable de l’étude.

 

Présentation de l’étude

L’étude sera présentée par Olivier Beaudet-Labrecque le 22 novembre 2018, de 13 h 30 à 16 h 45, à Neuchâtel, dans les locaux de l’ILCE. La police cantonale donnera des informations sur la prévention. Inscriptions obligatoires. Programme, infos, renseignements et PDF de l’étude sur www.prosenectute.ch ou secrétariat-romand@prosenectute.ch ou 021 925 70 10.

Finalement, la proportion de victimes est plus élevée en Suisse romande (36,5 %), suivie par la Suisse alémanique (22,8 %) et la Suisse italienne (11,7 %). «Partant du principe que certains des abus, notamment via internet, sont perpétrés depuis l’étranger et que la langue française est plus répandue que les deux autres, cela permettrait d’expliquer en partie les distinctions entre régions linguistiques, suggère encore Olivier Beaudet-Labrecque. D’autre part, les résidents de Suisse alémanique seraient mieux informés au sujet des abus financiers que leurs voisins et mieux armés pour s’en protéger. »

Forte de cette étude, Pro Senectute entend s’activer auprès des aînés, indique Alain Huber. « Des modules destinés aux professionnels seront mis en place rapidement pour leur permettre de sensibiliser les seniors. A partir du printemps de 2019, des formations spécifiques seront proposées, par exemple, en Suisse romande et au Tessin où les taux de personnes qui disent être informées sont insuffisants. »

 

Marco Danesi

 

Un couple de retraités raconte le vol subi après avoir retiré de l’argent à un bancomat

Alain Ottavy , retraité de 79 ans , raconte comment on a volé le sac de sa femme en chaise roulante. C’était dans un ascenseur des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG). « C’est un petit ascenseur pour handicapés. Il y a la place seulement pour deux personnes. On venait de retirer 1400 francs à un bancomat installé dans les HUG. Avant que la porte ne se referme deux hommes sont entrés. Un grand type m’a coincé contre la paroi. Je lui ai dit de sortir. Il a répondu dans une langue que je ne comprenais pas. Ma femme était sur sa chaise roulante, elle ne pouvait pas voir ce qui se passait. Quand l’ascenseur s’est ouvert, ils sont repartis à toute vitesse. C’est seulement dans un tea room voisin que nous nous sommes aperçus que le sac n’était plus accroché à la chaise. J’ai couru vers l’ascenseur espérant le retrouver. En fait, on nous l’avait volé. On a perdu l’aide sociale plus un smartphone, des pièces d’identité, des clés. »

Etre à la merci du premier venu même dans un hôpital, je n'en revenais pas

Ce qui est arrivé à Alain Ottavy et à sa femme est emblématique d’un phénomène dont l’ampleur vient d’être dévoilé par une étude inédite sur les « abus financiers » subis par les aînés (lire pages 48-49). Des abus qui laissent des traces. « J’en avais la boule au ventre », avoue Alain. Etre à la merci du premier venu même dans un hôpital, je n’en revenais pas. » Le couple vit dans un appartement subventionné avec sa rente AVS et des aides cantonales. « Remplacer les papiers et les effets personnels, nous a coûté, en gros, 500 francs. » Le vol a été un coup dur.

 


Le couple venait de retirer 14'000 fr. à un automate

 

Si l’enquête sur la criminalité touchant les seniors a montré la propension des victimes à se taire, Alain n’a pas hésité à porter plainte, à appeler à l’aide Pro Senectute et à interpeller les autorités. « C’est incroyable, répète-t-il, aux HUG, il n’y a pas de caméras de surveillance. Alors, j’ai écrit un courrier pour en réclamer. On nous dit d’être prudents quand on retire de l’argent, de se contenter de petites sommes, mais on ne place pas des caméras qui pourraient dissuader les voleurs ou permettre de les attraper. On invoque la protection de la sphère privée, mais des caméras, il y en a partout. Savez-vous combien en compte Londres ? Plus de 6000, alors … »

Alain ne s’apitoie pas sur son sort. Toute sa vie, il a défendu la cause animale. Il a créé une organisation internationale, toujours active, qui se bat contre l’exploitation des mammifères marins. Toute sa vie, il a défendu également ses droits. « Je ne vais rien lâcher. Et, comme je l’ai toujours fait, je m’adresse directement aux dieux plutôt qu’aux apôtres. » C’est de cette manière qu’il a connu des personnalités célèbres dont les photos tapissent son salon : Jacques Mayol, Jacques Cousteau, Brigitte Bardot. Avant de nous quitter, il évoque ses origines corses qui sont peut-être pour quelque chose dans son acharnement têtu à exiger réparation.

Photo: Yves Leresche

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