AVS : En 1948, la solidarité allait de soi

Dans une Suisse bien moins riche que aujourd’hui, les enfants de deux bénéficiaires se souviennent de la réaction de leurs parents quand ils touchèrent pour la première fois leur rente.

D’un côté, des caisses fédérales pleines et la Banque nationale suisse qui réalise un bénéfice de 38,5 milliards de francs au premier semestre de 2019. De l’autre, la situation financière de l’AVS qui ne cesse de s’aggraver, avec la menace de voir notre système de prévoyance ruiné en 2034 si aucune réforme n’est entreprise d’ici là.

Sans entrer dans le débat actuel sur les maux et les remèdes qui donnent des maux de tête au Conseil fédéral et qui déchirent le Parlement (comment faire face au déséquilibre de plus en plus lourd entre les actifs et les retraités, à la baisse des rentes, sans parler de la chute des rentes du 2e pilier?), remontons à l’année de naissance de cette assurance vieillesse si mal en point aujourd’hui. Nous sommes donc en 1948, trois ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Contrastant avec l’économie de nos jours, le pays n’a pas le ventre plein et le porte-monnaie bien rempli. Pourtant, à l’opposé de certains discours ulcérés actuels, le principe de solidarité intergénérationnelle est bien vu par la population (lire nos deux témoignages). Personne ne s’offusque alors à l’idée de payer pour les autres, à commencer par celles et ceux des premiers bénéficiaires qui, forcément, n’ont pas ou peu cotisé. Il faut dire que la guerre a passé par là : les allocations de perte de gain pour les mobilisés représentent un modèle de solidarité qui fonctionne bien. Les réalisations sociales voient le jour partout en Europe. Sur les ruines, l’élan est à la reconstruction et au cimentage de l’unité nationale.

 

Hélène et Albert de Mestral dans les années cinquante

 

Triomphe dans les urnes

En juillet 1947, c’est ainsi une révolution qui sort des urnes, avec un projet de loi sur l’AVS accepté par 862 036 voix contre 215 496. La participation atteignit 80% et tous les cantons, sauf Obwald, dirent oui. « Un record absolu dans l’histoire de la démocratie directe suisse », souligne Dominique Dirlewanger, historien et auteur de Les couleurs de la vieillesse. Histoire culturelle des représentations de la vieillesse (1940-1990). Et de préciser que, alors, « la vieillesse est très clairement un facteur de paupérisation ». Pour des familles au budget alourdi par la prise en charge des aînés, l’AVS représente un progrès important. « Pour les salariés, c’est clairement de l’argent en plus que l’on touche et non que l’on perd, explique Dominique Dirlewanger. Aujourd’hui, perçue comme une ponction sur le salaire, elle passe souvent comme une « perte de pouvoir d’achat ». Plébiscitée en 1948, l’assurance vieillesse a tout de même été obtenue de longue lutte. Son idée a été lancée pour la première fois en 1886 et l’introduction de son principe dans la constitution est réalisée déjà en 1925; un premier projet, dit « loi Schulthess » est cependant nettement rejeté par la population suisse en 1931, en pleine crise économique. Lors de son lancement, elle est présentée et perçue comme « un socle, une référence commune », selon les termes de Dominique Dirlewanger. En 1947, certains milieux patronaux, les fédéralistes romands et une partie des conservateurs catholiques étaient opposés au projet. Ils se retrouvaient sur une conception d’une solidarité essentiellement familiale. Le peuple suisse ne leur donna pas raison, confiant dans cette AVS considérée comme un élément rassembleur de la prévoyance vieillesse.
 

Et aujourd’hui?

Un soutien d’une telle ampleur en faveur d’une assurance sociale apparaît improbable de nos jours. « Alors que nous sortions d’une crise économique sans précédent et de deux guerres mondiales, le législateur d’alors n’a pas hésité à proposer une assurance sociale qui soutienne la cohésion nationale, note Dominique Dirlewanger. Il y a aujourd’hui des marges pour trouver un financement durable et le maintien de telles prestations. »

 


TÉMOIGNAGES

 

« A la limite, il était choqué par une telle rente »


Laurent de Mestral 78 ans, retraité, AUBONNE

 

En 1948, Albert de Mestral, 70 ans, touche pour la première fois une rente AVS. Son fils, Laurent de Mestral, 78 ans, ancien président de tribunal à La Côte (VD), conserve de « modestes impressions » de cette époque : « A 7 ans, on n’a pas conscience de ce genre d’événement. De plus, en ce temps-là, les gens observaient une grande pudeur envers l’argent. On n’en parlait pas. En discutant avec mon frère aîné, j’ai toutefois pu confirmer certains souvenirs. En particulier, le fait que, pour notre père, une assurance vieillesse n’entrait pas dans sa conception du monde. Si on touchait de l’argent, c’était qu’on avait cotisé ou travaillé. A la limite, il était choqué par une telle rente. »

 

" Mon père était à la fois heureux et gêné "

 

Ingénieur agronome, Albert de Mestral possédait un domaine agricole et viticole à Saint-Saphorin-sur-Morges (VD). Sa mobilisation, comme auxiliaire, n’avait pas arrangé ses affaires. « Il avait dû lâcher l’agriculture pour se concentrer sur ses vignes, et sa situation n’était pas aisée à l’époque. » Le raisin et le vin ne s’écoulant alors pas facilement, cette rente était la bienvenue. Passée la gêne des débuts, Albert de Mestral était « heureux » de pouvoir bénéficier de cette assurance à l’aspect « social avancé ». Même si cette rente était « loin d’être négligeable, elle n’aurait pas suffi pour vivre », précise Laurent de Mestral. Elle n’en représentait pas moins une partie du revenu de mon père à une époque où les fins de mois étaient difficiles pour tout le monde. » Lorsqu’il songe aux années de l’après-guerre en Suisse, Laurent de Mestral ne peut s’empêcher de comparer les valeurs de son père avec celles qui ont tendance à prédominer dans la société actuelle : « Maintenant, on a des droits. De son temps, on avait des obligations. »


« La joie de mon père quand arrivait le facteur mandat »

Estelle Aubert retraitée, LAUSANNE

Comme si c’était hier. Estelle Aubert revoit la joie de son père, Samuel Degenève, quand le facteur mandat se présentait à la ferme familiale avec l’enveloppe contenant l’argent de la retraite. « La joie de mon père ! Il l’embrassait. Il a joui de cette retraite jusqu’à sa mort à l’âge de 85 ans. » Ce « petit paysan » de Pampigny (VD) éprouvait une grande reconnaissance envers cette assurance vieillesse. Sa fille confie que son père avait toutefois l’impression que c’était un « cadeau immérité ». Homme d’action, entreprenant, il avait roulé sa bosse jusqu’aux Etats-Unis, où il travailla dans une immense ferme. Il mit à profit son expérience d’outre-Atlantique au service du domaine familial quand il le reprit après-guerre. Il avait notamment découvert, en Amérique, des méthodes d’hygiène inédites en Suisse. Lui qui estimait avoir « une bonne paie », la générosité, c’était donc lui qui la pratiquait, toujours prêt à donner un coup de main à ses proches dans le besoin. Comme lorsqu’il envoyait de l’argent depuis les Etats-Unis à sa sœur sténodactylo. Aussi, de retour en Suisse, une fois atteint l’âge de la retraite, considérait-il avec un mélange de félicité et d’incrédulité la sacoche du fameux facteur. Lequel se faisait toujours offrir un petit café ou un verre quand il passait une fois par mois.

 


Coûteuse espérance de vie

L’augmentation du nombre de retraités pèse lourdement sur l’AVS et creuse un fossé d’environ 1 milliard de francs. En cause, également, l’allongement de l’espérance de vie, comme le soulignait une étude de UBS en juin dernier : les personnes qui arrivent aujourd’hui à l’âge de la retraite (...) n’auront, en moyenne, travaillé et versé des cotisations AVS que pendant 1,8 année pour chaque année pour laquelle elles percevront une rente AVS. En 1948, lorsque l’AVS est entrée en vigueur, le rapport était encore de 3,4 années de cotisations par année de perception de la rente. A la mise en place de l’AVS, la durée moyenne de perception des rentes s’élevait ainsi à 13 années, alors que, aujourd’hui, elle atteint 24 ans.

 

 

Nicolas Verdan

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