Tribunaux. Bientôt des chiens aux côtés des témoins ?

Le labrador noir LOL travaille dans les Tribunaux français de Cahors et d’Agen en tant que chien d’assistance émotionnelle. ©Centre d'Intervention et de Secours de Cahors

La Suisse aura-t-elle bientôt recours aux chiens d’assistance émotionnelle ? Reconnue à l’étranger, cette nouveauté permet de rassurer les personnes qui doivent témoigner lors d’un procès. 

La présence de LOL dans les couloirs des Tribunaux français de Cahors et d’Agen surprend. On ne s’attend en effet pas à voir un chien les arpenter. Pourtant, ce labrador noir est ici un peu chez lui. Ou, tout du moins, sur son lieu de travail. Alors que certains de ses congénères jouent les fins limiers dans des commissariats, lui a été engagé, il y a deux ans, comme chien d’assistance judiciaire. Une première en France, mais aussi en Europe. Et bientôt en Suisse ? Un postulat dans ce sens a en tout cas été déposé dans le canton de Vaud (lire encadré).  

Mais revenons-en à LOL. Sa fonction nécessite une certaine rigueur, doublée d’un vrai savoir-faire qu’il a acquis au terme d’une formation — reconnue par une certification internationale — qui aura duré un an. Car il a pour mission d’être présent aux audiences, tout en sachant se faire discret. « Il doit interagir avec les bénéficiaires qu’il accompagne et leur permettre de traverser le moins mal possible un procès pénal, explique Frédéric Almendros, procureur de la République au Tribunal judiciaire de Cahors, à l’origine de sa présence. Son intuition lui conférant la possibilité de s’adapter à chaque personne, en fonction de sa réceptivité. » 
Evidemment, LOL doit être discret. Vous ne l’entendrez donc pas aboyer, ni le verrez jouer avec les robes des avocats ! A ce jour, il a escorté 78 personnes, de 3 à 90 ans. Frédéric Almendros se rappelle d’un couple d’octogénaires qui avait été agressé chez lui par plusieurs individus cagoulés et armés. « Le chien était en l’occurrence allé au domicile des victimes pour l’audition, car la femme avait été blessée et n’était pas en mesure de se déplacer au tribunal. Leur avocat avait ensuite fait part de la « satisfaction de ses clients et de l’apaisement ressenti grâce à la présence de ce chien allongé sur un fauteuil à côté de Madame. Cette initiative des Services judiciaires est incontestablement une réussite. » 

Tous les bénéficiaires — à qui l’assistance de LOL n’est jamais imposée, mais proposée — ainsi que les avocats, magistrats, experts et enquêteurs ont indiqué avoir constaté une plus grande sérénité grâce à sa présence. Ce programme, repris dans d’autres villes de France, a été reconduit à Cahors et à Agen. Seule la question de son financement reste ouverte : « Notre chien est gracieusement hébergé à la caserne des pompiers et bénéficie d’un mécène qui lui fournit ses croquettes, mais les déplacements des pompiers pour l’accompagner engendrent un coût de 30 euros de l’heure, note Frédéric Almendros, auteur du livre Le chien thérapeute, aux Editions Favre, dont une partie des recettes sert à couvrir ces frais, en attendant que l’Etat les prenne, peut-être un jour, à sa charge. 
          

Sur les lieux de drames

Mais si cette nouvelle fonction qui transforme le chien en boule (de poils) anti-stress fait encore office d’exception en Europe, elle est nettement plus répandue outre-Atlantique, où elle est apparue il y a maintenant une vingtaine d’années. Des textes de loi y reconnaissent même le statut d’« animal de soutien émotionnel ». Aux Etats-Unis, l’association National Service Animal Registry les recense et vend des vestes officielles pour signaler les chiens qui remplissent cette fonction. Les chiffres ont d’ailleurs explosé, passant de 2400 animaux en 2011 à 200 000 en 2019. Là-bas, le rôle des chiens de soutien émotionnel dépasse de surcroît le cadre judiciaire. On les retrouve ainsi sur des sites où ont eu lieu des drames. Douze Golden retrievers ont ainsi été aperçus aux côtés des victimes des attentats à la bombe du Marathon de Boston, en 2013, ou en compagnie des survivants de la fusillade homophobe d’Orlando, en 2016. Ils ont même assisté aux commémorations qui ont suivi. 

Et pour cause : la présence d’un chien interfère positivement sur les émotions, les humeurs et les sentiments humains. « En échangeant juste un regard avec un chien, nous augmentons notre taux d’oxytocine, plus couramment appelée « hormone de l’amour » (NDLR, ce taux s’accroît également quand on met en présence une mère et son bébé), note Brian Hare, professeur en neurosciences cognitives à l’Université américaine de Duke et auteur du livre Le génie des chiens. 

L’oxytocine améliore la confiance en soi, la capacité d’interpréter les expressions faciales et combat la paranoïa. De fait, les chiens sont souvent utilisés dans les traitements psychologiques ou psychiatriques, car ils diminuent les symptômes de stress post-traumatique et la dépression chez les anciens combattants ou les individus ayant subi des abus pendant leur enfance. Ils aident également les personnes atteintes de maladies cardiaques, en réduisant leur stress et leur anxiété. Bref, il est prouvé que le meilleur ami de l’homme, nom extrêmement bien porté, nous fait du bien grâce à sa seule présence.      

 

A lire aussi: Santé: tout ce que l'on doit au animaux

 

Prescrit comme une pilule

Le chien de soutien émotionnel peut donc aussi, sur le long terme, tenir une place importante auprès de quelqu’un souffrant d’un handicap invisible, comme de l’anxiété ou encore de l’agoraphobie. Pas étonnant, dès lors, que dans plusieurs pays, les canidés domestiques (mais aussi d’autres espèces d’animaux) puissent même être prescrits, au même titre que des pilules ou que le suivi d’une thérapie. En France, il est de notoriété publique que l’ancienne avocate Caroline Daigueperse, ex-présidente de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), se soit fait prescrire un cocker nommé Nouchka, afin de gérer et de combattre des angoisses apparues après le décès de sa mère. « A ma connaissance, cette option thérapeutique n’existe actuellement pas en Suisse, explique Anne-Laure Serra, psychiatre spécialisée dans le traitement des personnes âgées.

Néanmoins, cela me semble parfaitement imaginable, si toutefois les compétences des personnes qui forment les chiens sont reconnues et que l’approche convient au patient. Je ne peux pas vous dire si ce serait bien accepté par l’ensemble de mes confrères, mais, à titre personnel, j’y serais parfaitement ouverte. Dans la prise en soin psychiatrique des personnes âgées, nous avons besoin d’avoir plusieurs spécialistes et des approches différentes, alors pourquoi ne pas s’intéresser à cette possibilité supplémentaire ? Tout ce qui peut contribuer au bien-être d’une personne me semble bienvenu. Je n’ai pas de connaissances spécifiques en matière de cynologie, mais j’imagine volontiers que la présence d’un chien peut amener du réconfort aux gens, d’autant plus aux personnes âgées isolées. L’animal pourrait également avoir des effets positifs sur les seniors victimes d’anxiété, un trouble que l’on retrouve très fréquemment au sein de cette frange de la population. » A l’aune des services qu’ils semblent en mesure de nous rendre, on ne peut qu’espérer voir les chiens d’assistance émotionnelle poser un jour leurs pattes en Suisse ! 

Vaud tend l’oreille

A quand des chiens dans les tribunaux helvétiques ? Le Lausannois Robert Fürst en rêve depuis de nombreuses années. Après avoir pu rencontrer Kanak — le premier chien à avoir endossé cette fonction au Québec — lors d’un voyage au Canada, il a déposé deux pétitions allant dans ce sens. « C’est une démarche citoyenne qui s’appuie sur une expérience réussie dans d’autres pays, car je ne suis ni policier ni politicien », affirme celui qui a fait venir un bouvier bernois et sa propriétaire pour présenter l’une de ses deux pétitions. « La présence de cet animal a tout de suite détendu l’atmosphère et m’a permis d’être plus posé », poursuit-il.

Sa pétition a fini par être reprise dans un postulat déposé au Grand Conseil vaudois par Fabien Deillon, qui a été renvoyé au Conseil d’Etat. « Ce concept mérite d’être étudié, afin de déterminer si cela peut être utile dans le cadre d’un soutien aux victimes, affirme le député. Le chien de ma belle-mère n’a pas été éduqué à cet effet, mais je remarque sa capacité à la réconforter, ainsi que mes enfants quand ils se font gronder. Beaucoup d’exemples vont d’ailleurs dans ce sens, notamment dans les EMS, où le pouvoir apaisant de nos compagnons à quatre pattes n’est plus à prouver. N’oublions toutefois pas que la nouveauté fait souvent peur.».

 

Ces chiens qui nous veulent du bien

Les chiens peuvent soutenir les humains atteints dans leur santé de plusieurs manières différentes. Petit lexique. Le chien d’assistance : c’est à la fois un compa-gnon et une aide qui facilite les contacts avec les autres. Contrairement au chien d’assistance émotionnelle, il est entraîné à réaliser certaines tâches spécifiques, à l’instar des chiens guides d’aveugles. 

Le chien de thérapie : il se rend notamment dans les EMS et les hôpitaux en compagnie de son maître, afin d’apporter affection et soutien aux résidents. La zoothérapie : ce n’est pas une méthode, mais un contexte d’intervention particulier où un thérapeute ajoute un animal dans le but d’améliorer l’approche et de motiver le patient atteint de troubles mentaux, physiques ou sociaux. Le professionnel reste donc le thérapeute. Le chien d’assistance émotionnelle : cette catégorie, dans laquelle entre le chien d’assistance judiciaire, a pour rôle de fournir à l’humain un lien affectif fort et réconfortant.

 

Frédéric Rein

0 Commentaire

Pour commenter