Combat:« Des seniors dans la précarité, cela me fait grimper les murs ! »

© Jean-Guy Python

A 77 ans, Roland Grunder est le chef de file des seniors suisses en colère. Coprésident du Conseil suisse des aînés, sa voix tonitruante et son discours clair en imposent tant dans les médias que sur la scène politique.

Depuis son élection à la coprésidence du Conseil suisse des aînés (CSA) en 2016 (avec Bea Heim, coprésidente), ce bilingue est bien décidé à faire entendre la voix des seniors à Berne. Pour ce faire, il désire revoir dès maintenant la structure de cet organe consultatif auprès du Conseil fédéral. Et ce afin de renforcer son pouvoir d’action. Rencontre dans le havre de paix de sa maison d’Aigle où il vit avec sa compagne.

A chacune de vos premières prises de parole en tant que coprésident du CSA, vous avez fait montre de fermeté. Un trait de caractère ?

Oui, incontestablement, c’est quelque chose qui est inné. Je n’aime pas la langue de bois. Je dis les choses comme je les pense dans la mesure du bon sens. Je ne suis toutefois pas une tête brûlée. A ce propos, je ne peux pas cacher le fait que j’ai effectué des années de service militaire. J’ai terminé ma carrière dans l’armée avec le grade de lieutenant-colonel. Un officier apprend à diriger un groupe de personnes aux profils très différents.

Vous ne menez tout de même pas le comité du CSA comme le ferait un officier ?

Non, certainement pas comme un militaire. J’agis avec bien plus de retenue, en faisant bon nombre de concessions. Mais, comme je peux l’observer à la Confrérie des Pirates d’Ouchy, dont j’assume la communication, et dirigée par l’ancien commandant de police Gérald Hagenlocher, un bon management passe par une mission claire et cadrée.

Quand il s’agit de l’intérêt des seniors, vous ne manquez pas de courage politique, vous qui avez toujours été radical.

J’ai fait ma carrière comme entrepreneur indépendant en Valais. Quand j’ai repris l’hôtel tenu par les parents de mon épouse, dans les années soixante, l’échiquier politique était clair : le paysage était dominé par le PDC. Et moi, j’étais radical, Suisse allemand et protestant. Trois gageures. Mon grand-père maternel neuchâtelois était radical. Il a été parmi les piliers de ce parti dans le canton, dans les années 1915 et 1920. J’ai présidé le Parti radical, fraîchement créé, sur le Haut-Plateau.

 


Le soir, Roland Grunder aime se mettre au piano. Comme au temps où il régalait sa clientèle au piano-bar.

 

Or, le CSA passe parfois pour défendre des idées de gauche…

Bien sûr. Mais il ne faut pas oublier son origine. En 2001, la conseillère fédérale Ruth Dreifuss a poussé à la création du CSA pour obtenir un consensus entre la gauche et la droite. Elle voulait un seul interlocuteur représentant les aînés. L’ASA, une association de droite bourgeoise, et la FARES, la fédération de tradition syndicaliste, ont été priées de s’entendre. Pendant longtemps, le CSA était le lieu de batailles rangées entre ces deux tendances politiques. Rien ne pouvait sortir du Conseil sans prise de bec. Puis, sont arrivées à la coprésidence des personnalités qui avaient une volonté de faire front commun : Michel Pillonel, notamment, issu des syndicats et PDC. En face de lui, il y avait mon prédécesseur bourgeois, Karl Vögeli. Ce n’est pas un UDC, mais un radical, avec une certaine fibre sociale. Quant à moi, si j’ai conservé mon étiquette radicale, j’ai un maître à penser dans le domaine politique en la personne de Yves Christen, qui fut syndic de Vevey et qui a présidé le Conseil national. Je me reconnais dans son radicalisme social et centriste.

Comment traduisez-vous en actions concrètes cette recherche du consensus ?

Au CSA, au fond, on a un seul objectif : « La défense des intérêts des seniors ». Il se trouve qu’elle est pour tout le monde la même. Je dirais même que cela se résume en un slogan : « Le bien-être et le bien-vivre des seniors ». Point ! Cela veut tout dire. Quand on prend cet argument-là, et bien il n’y a plus de gauche ou de droite. Aujourd’hui, on voit les femmes descendre dans la rue et des jeunes mobilisés pour le climat. Dans leur combat, il n’est pas question d’appartenance politique mais des problèmes de société. Suivant cette logique, le CSA réunit celles et ceux qui veulent faire barrage à la précarité ou qui cherchent à sauver nos retraites. Tout ce qui touche au vieillissement de la population, à la promotion de la santé ne devrait pas faire l’objet d’un affrontement partisan. Le 14 janvier, j’ai eu rendez-vous avec Pierre-Yves Maillard. Son 13e salaire AVS, je ne peux pas être contre ! S’y opposer serait insensé.

Malgré cette volonté de dépasser les traditionnels clivages gauche-droite, votre marge de manœuvre au sein du CSA demeure restreinte, non ?

Notre mission, c’est de faire de la politique des seniors et non de la politique politicienne. Quand je vois, à Genève, des seniors dans la précarité se faire chasser de leur appartement, j’ai mal au ventre. Cela me fait grimper les murs ! C’est vrai que l’Etat ne peut pas tout faire. Mais c’est anormal de retrouver des gens qui sont carrément à la rue dans l’un des pays les plus riches du monde. Ou, alors, on change de discours : « La Suisse n’est plus le pays le plus riche ! » Bien entendu, je suis pour l’économie. On en a besoin. Sans elle, on ne pourrait rien financer. Il faut garder cela à l’esprit. Sauf que, en découvrant de telles situations de pauvreté, je pète les plombs.

Comment dès lors transformer cette indignation en action politique ?

Je veux convaincre les deux faîtières qui chapeautent le CSA de rassembler encore plus de petites associations de retraités du pays. Le CSA doit devenir une véritable force nationale. Si on veut faire passer le message du vieillissement, on ne doit rien changer au CSA, mais il doit grandir. Il ne faut rien enlever aux prérogatives des deux faîtières constitutives, mais permettre à d’autres groupements de retraités d’adhérer directement au CSA.

Il faut de l’énergie pour assumer les combats que vous menez. Comment entretenez-vous votre forme physique ?

Je fais un peu de vélo. Moins depuis l’année passée en raison d’un problème de genou avec une arthroscopie aux résultats pas idéaux. Je fais du ski, je bouge beaucoup, ne serait-ce qu’avec mes activités. Je fais quand même 15 000 kilomètres par année.

 


                                                   Nicolas Verdan

PORTRAIT D'UN BATTANT 

« Il y a, en Suisse, un nombre incalculable de gens qui ne vivent qu’avec l’AVS. » Roland Grunder, né en 1942, est animé par un puissant sentiment de justice sociale. Lui qui prit la direction du département communication et marketing de La Poste, en 1994, et qui fut secrétaire général de l’association SwissMedia, à Vevey, de 1999 à 2011, a un sourire amusé quand on lui demande s’il s’est tâté avant d’assumer la présidence du CSA : « Je n’ai pas pu hésiter. Je dirais même que cela coulait de source. J’ai été élu après m’être impliqué toujours davantage dans le cadre du CSA à l’instigation d’un ami : Willy Glur, ancien directeur des PTT. Il m’avait demandé de le remplacer au sein d’un groupe de travail dans le domaine des technologies de l’information. » Pour cet économiste de formation, hôtelier à Crans-Montana pendant trente ans, et qui a lancé sa propre entreprise de communication à l’heure de prendre sa retraite, la coprésidence du CSA est ainsi une façon de mettre ses compétences au service d’une juste cause. Plus jeune, Roland Grunder ne s’imaginait cependant pas défendre les seniors : « A 30 ou 40 ans, quand on est en plein dans la vie active, on ne pense pas trop à la retraite. Je pensais surtout à celle de mes employés. Comme entrepreneur, on se soucie du bien-être de sa propre boîte. »

L’influence romande

Parmi ses atouts, non des moindres, Roland Grunder est bilingue. Né en 1942 à Zurich, d’un père d’origine bernoise et d’une mère neuchâteloise, il parle suisse allemand avec son père et français avec sa mère. « Ma mère ne pratiquait l’allemand que pour acheter du pain et des pommes de terre. Mon père a appris le français pour se débrouiller. » Suffisamment pour que ce représentant de commerce chez Hofmann La Roche accepte un poste en Suisse romande. En 1953, la famille déménage à Lausanne. Roland Grunder y fera, plus tard, ses études à HEC.
« Avec mon frère cadet, nous avons eu une enfance marquée par l’éducation « très romande » de notre mère qui m’encourageait, par exemple, à pousser le landau de mon frère. » Un style en rupture avec la vision traditionnelle du partage des rôles du père, qui n’aurait jamais pu accepter que son épouse travaille en dehors du foyer.
Roland Grunder a lui-même deux fils. L’aîné a 50 ans. Il a sa propre entreprise de publicité à Genève. Le plus jeune, né en 1974, dirige un hôtel en Espagne. « Quand il avait 10 ans, il m’avait confié vouloir être hôtelier, militaire et jouer du piano. Comme moi. » Ses deux enfants l’ont-il fait grand père ? « Hélas, non, dit-il en riant. Mais j’ai encore un maigre espoir avec la fille de ma compagne. »

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