La pénurie d’électricité en dix questions

Un ménage consomme en moyenne environ 4000 kWh par année. © iStock

L’hiver qui vient pourrait inaugurer un scénario destiné à se reproduire : une pénurie de courant. Dix questions pour mieux comprendre la menace qui pèse sur notre approvisionnement en électricité.

Et si la Suisse venait à manquer de courant? Fortement dépendant de l’étranger pour ses besoins en énergie, notre pays est au pied du mur. S’il n’augmente pas sa capacité de production électrique, sa richesse et son développement pourraient en prendre un coup. Notre confort et nos petites habitudes aussi. En prévision d’un hiver qui s’annonce difficile, les appels à l’économie de courant se multiplient et entreprises, collectivités publiques et particuliers sont priés de faire preuve de sobriété. Le Conseil fédéral en appelle même à la responsabilité des ménages auxquels il suggère fermement de participer à un effort collectif de réduction de la consommation d’énergie.

La situation est-elle vraiment aussi critique que Berne le laisse entendre? Nos autorités nous font-elles porter le poids d’années d’inactions et le retard pris dans la transition énergétique? Avec de petits gestes au quotidien, tels que la baisse de notre chauffage, sommes-nous réellement en mesure d’empêcher des coupures de courant? Nos réponses en dix points grâce aux compétences de deux experts: Christian Rod, expert en énergie au sein de la société Planair, à Yverdon, et Stéphane Genoud, professeur responsable du Management de l’énergie à l’Institut Entrepreneuriat & Management de la HES-SO Valais/Wallis. 

Pour Christian Rod: «La consommation d’électricité peut être réduite jusqu’à un certain point sans conséquences majeures.» Néanmoins, ajoute-t-il: «Il est vrai que des restrictions plus sévères auraient des impacts significatifs aussi bien pour les ménages que pour les entreprises. Il appartiendrait alors à la Confédération d’opérer des choix stratégiques afin de réduire autant que possible les conséquences pour l’ensemble de la société. Et opposer directement particuliers et entreprises pourrait être un raccourci dommageable car, in fine, les dommages économiques que subiraient les entreprises se reporteraient presque immédiatement sur les ménages.»

Quant à Stéphane Genoud, il commence par rappeler que des millions de personnes dans le monde sont concernées, tous les jours, par des coupures de courant et un manque d’approvisionnement en électricité. «En Suisse, ce serait une situation extraordinaire, même si soutenable pour 98% de la population. Pour protéger les plus vulnérables, des mesures d’anticipation doivent être prises par la collectivité publique. Il faut donc faire les économies demandées par la Confédération pour assurer l’équilibre du réseau.» Pour ce professeur, une chose est sûre: «Il faut ouvrir la discussion sur les sites hydrauliques, accélérer sans plus attendre le développement du photovoltaïque. La Confédération pourrait agir avec les panneaux solaires comme elle l’a fait avec les masques, en achetant la production d’une usine pendant dix ans.»

 


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1. Une pénurie, vraiment?

«Oui, résume Stéphane Genoud, car on n’a jamais vécu une situation aussi tendue.» La situation de pénurie qui se profile pour cet hiver est en effet le résultat de la simultanéité de plusieurs éléments: la guerre en Ukraine et ses conséquences sur l’approvisionnement en gaz, la pandémie de Covid 19 qui a entraîné un retard dans la maintenance des installations nucléaires françaises ou encore un manque de précipitation réduisant le remplissage des barrages en Suisse. «Tout cela met le système européen sous pression et réduit la marge permettant, habituellement, de parer aux imprévus, telle qu’une vague de froid, souligne Christian Rod.»

2. Risque-t-on carrément des coupures de courant?

«Dans le cadre du plan OSTRAL (NDLR, l’Organisation pour l’approvisionnement en électricité en cas de crise), des coupures de courant peuvent être considérées comme des mesures de dernier recours, précise Christian Rod. Avant d’en arriver là, les mesures se focaliseront sur des économies d’électricité.» Stéphane Genoud: «On attend la liste de prestations non prioritaires. Si c’est organisé et planifié, ce n’est pas trop grave.» Pour autant que les communes anticipent et gèrent la crise: «En cas de coupure, il ne s’agit pas de pas laisser des gens fragiles, à commencer par les seniors, sans électricité. Je pense en particulier aux équipements sanitaires de première nécessité.» 

3. Un black-out est-il envisageable?

«Si l’Europe entière est dans le noir, la Suisse aura de la peine à tenir son réseau, lance Stéphane Genoud. Le scénario du pire actuellement sur la table de certains cantons prévoit plus d’une semaine de coupure.» «Il est très important de distinguer le black-out des coupures d’électricité prévues par le plan OSTRAL, prévient Christian Rod. Un black-out est une panne généralisée d’une grande partie du réseau résultant d’une perte de contrôle de la situation.» Pour s’en prévenir, des parties du réseau seraient déconnectées, puis reconnectées, les unes après les autres selon une planification préétablie et une fréquence dépendant de la gravité de la situation. 

4. Au quotidien, comment je peux faire pour économiser du courant?

«De manière imagée, indique Christian Rod, 1000 personnes peuvent réduire leur consommation de 1 kWh sans même s’en apercevoir, alors qu’une réduction de 1000 kWh représenterait un effort inacceptable pour une seule personne.» Concrètement? Baisser son chauffage et traquer les appareils gourmands en électricité, tels que les sèche-linges ou les radiateurs d’appoints.

5. Baisser son chauffage, vraiment?

«Pour les ménages équipés de chauffages électriques (pompes à chaleur ou chauffages électriques directs), la réduction de la température ambiante est clairement la solution ayant le plus grand impact, estime Christian Rod. Or, la diminution de la température de seulement 1°C a déjà un impact concret. Ce raisonnement est également vrai pour les ménages équipés de chaudières à gaz. Son approvisionnement est également sous tension. Cette forme d’énergie représente encore une part significative de la production d’électricité en Europe.» Les systèmes de chauffages étant également utilisés pour la production d’eau chaude, réduire la consommation de cette dernière a également un impact direct sur la consommation d’énergie. 

6. Est-ce vraiment aux ménages de faire des efforts?

Un ménage consomme en moyenne environ 4000 kWh par année. Cette valeur est près de 10 millions de fois inférieure à la consommation suisse totale. «En revanche, précise Christian Rod, les ménages, dans leur ensemble, représentent près d’un tiers de la consommation du pays. Ainsi, si tous les ménages de Suisse réduisaient leur consommation de seulement 10%, l’impact au niveau national serait une réduction de 3%. Ce chiffre représente la moitié des importations hivernales en provenance de France.»

7. Berne va-t-elle surveiller notre consommation?

«Très peu de ménages sont munis de compteurs d’énergie à télérelève, rappelle Stéphane Genoud. Et ce serait un très gros job de savoir combien ils devraient consommer en fonction de leur situation particulière et très compliqué de leur imposer une économie. On ne peut que les encourager.» Et Christian Rod de préciser: «Les mesures de contingentement ne s’adresseront qu’aux gros consommateurs, équipés de compteurs permettant de connaître l’évolution dans le temps de leur consommation. Leur consommation annuelle est supérieure à 100 000 kWh (environ 25 à 30 fois celle d’un ménage moyen). 

8. A qui cela fera le plus mal?

Au secteur des loisirs: «On ne fermera pas les stations de ski, prend comme exemple Stéphane Genoud. Mais faute de canons à neige, on ne pourra pas garantir la neige. On pourrait baisser de trois degrés une piscine.» En France, c’est déjà le cas: une trentaine de bassins publics sont contraints de fermer. Les ménages (34%), l’industrie au sens large (30%) et les services (25%) se partagent presque équitablement la consommation totale. Christian Rod: «Le potentiel technique d’économie de ces trois domaines est assez semblable.»

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9. La numérisation et la mobilité électrique pèsent-elles?

Internet représente déjà 10% de la consommation mondiale d’électricité: «La continuité du développement de telles technologies, gourmandes en énergie, s’oppose donc clairement aux efforts d’économie nécessaires en temps de pénurie», estime Christian Rod. Si les prévisions de la branche de la mobilité électrique pour les prochaines années se réalisent, le surplus de consommation électrique, en 2030, attendrait entre 5% et 7% de la consommation actuelle. «C’est énorme!» L’électrification de la mobilité présente néanmoins deux avantages: la possibilité de renforcer notre indépendance énergétique (sortir du pétrole que la Suisse n’a pas) et de plus faibles émissions (climat).

10. Faut-il faire confiance à son gestionnaire de réseau ou aux politiques?

Christian Rod: «Comme lors de la pandémie de coronavirus, les autorités publiques devront prendre des décisions rapides sur la base d’informations parfois incomplètes et selon des pesées d’intérêts souvent contradictoires.» Dès lors, affirme Stéphane Genoud: «Les gestionnaires de réseau ne pourront pas faire grand-chose. Ils vont plus subir qu’autre chose.» Pour cet expert, la responsabilité est collective. «Moi compris. Je pourrais diminuer ma consommation de streaming.»

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Nicolas Verdan

 

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