Habitat : « Il faut déclencher de nouvelles solidarités »

Face à la démographie, il va falloir innover et trouver d'autres solutions d'habitat, notamment pour lutter contre la solitude. Un défi immense pour tous les acteurs, estime le Pr Dario Spini.
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La vie communautaire est l’une des principales pistes pour faire face au défi démographique. C’est, en tout cas, la conviction du Pr Dario Spini, directeur du Pôle LIVES.

Comment l’architecture et l’environnement social peuvent-ils répondre aux défis de la grande vieillesse ? Plus encore, comment les institutions doivent-elles penser le défi de la solidarité au travers de l’habitat ? Pour le Pʳ Dario Spini, directeur du Pôle de recherche national LIVES, qui a dirigé un ouvrage collectif à paraître*, le défi est immense. Rencontre.

 

Quel est le plus grand défi aujourd’hui, quand on parle «habitat et personnes âgées»?

Ces prochaines années, l’Etat aura de la peine à faire face à la démographie en termes de soins à domicile, de place dans les hôpitaux ou dans les EMS. Du coup, il va falloir trouver des moyens complémentaires. De même, du côté des familles, le soutien devra s’élargir à d’autres cercles et innover, pour que de nouvelles solutions d’habitat impliquent d’autres acteurs, notamment les jeunes générations ou les habitants du quartier.

 

Mais que peut-on faire immédiatement?

Il y a une prise de conscience générale, et des initiatives se prennent en Suisse romande. Dans le canton de Vaud, par exemple, par le biais des projets comme « Métamorphoses » ou « Quartiers solidaires », en Valais, avec les appartements Domino, on commence à penser différemment, à des habitations plus ouvertes qui permettent aux familles ou aux professionnels d’interagir. On essaie aussi de mélanger les générations. Si on arrive à augmenter les réseaux locaux, les aides vont se multiplier et déclencher de nouvelles solidarités.

 

Vous pensez surtout aux personnes seules?

Quand on est vulnérable et encore à domicile, il est vrai que les besoins changent : on sort moins, on ne conduit plus et l’aspect local devient très important. C’est cela qu’il faut développer, agir en amont pour lutter contre la solitude et faire de la prévention. Toutes les chutes à la maison ne nécessitent pas forcément un séjour aux urgences … D’autres acteurs que l’Etat peuvent ainsi intervenir facilement : quelqu’un qui vous fait les courses, vous aide à remplir les impôts, à faire le jardin…

 

 

Les personnes âgées sont-elles toutes preneuses pour autant?

Il est vrai que les personnes concernées aujourd’hui sont toutes issues des Trente Glorieuses, qui mettaient en avant une certaine forme d’individualisme et un idéal de consommation qui ne favorisent pas encore cet état d’esprit. On n’ouvre pas sa porte ou sa maison comme cela et on n’a pas forcément envie que les autres viennent chez nous … C’est le fameux chez-soi des années 1970, un lieu dans lequel il n’est pas aisé de vieillir. Résultat, des personnes âgées vivent aujourd’hui dans leur appartement devenu trop grand, mais ne veulent pas le quitter — et on les comprend…

 

Cela dit, ça bouge quand même

Oui, il y a une alliance des acteurs du travail social autour de cette question, alliance qui s’ouvre aux cantons et aux communes et, c’est nouveau, même aux chercheurs ! Les gens se parlent et on sent nettement une envie, parmi les habitants, de faire autrement. Pensez, par exemple, aux jardins communautaires, à Chavannes, qui ne se faisaient pas avant ! Autant d’initiatives qui montrent bien que la génération actuelle, consciente que les ressources sont finies et que les retraites seront moins bonnes, est prête à s’ouvrir pour trouver un autre modèle.

 

Tout le monde devra donc jouer le jeu, les professionnels aussi

Oui. Je pense à cet architecte d’EMS qui a prévu certaines couleurs dans les couloirs. Pourquoi ne serait-ce pas les résidants qui décident ? Pourquoi ne pas développer des pratiques plus participatives avec ceux concernés ? L’architecte dit aujourd’hui qu’il ne sait pas faire ... Autre exemple : une personne âgée dit qu’elle en a assez que les chaises ne soient jamais remises en place après le passage des soignants. Dans les faits, comme personne vulnérable, elle n’a pas le pouvoir de faire comme elle veut chez elle. C’est très blessant, ce d’autant qu’elle a déjà perdu en partie le contrôle de son corps, de son identité, de sa dignité. Il y a énormément de progrès à faire.

 

Et ce message est-il entendu?

Pas assez ! C’est un chantier énorme, une culture à changer. On fait beaucoup pour la domotique des appartements, mais peu pour la qualité sociale de l’habitat. Je veux parler de l’accessibilité aux ressources, à l’intégration urbaine, au réseau social, à la sécurité et à l’indispensable « empowerment », qui est cette capacité d’agir sur ce qui nous concerne au plus près.

 

Une manière donc de remettre la personne âgée au milieu?

Pas seulement la personne âgée, mais elle dans son environnement. Il faut réfléchir en termes de collectif : on est dans une société individualiste, du bien chez soi tout seul. Il faut innover, ce d’autant qu’on en a les moyens en Suisse.

 

L’intergénérationnel, c’est une bonne piste?

Oui, mais il faut l’élargir à toute la famille ! On doit sortir de l’intergénérationnel dans lequel la personne âgée est confinée à son rôle stéréotypique de « gentille grand-mère » ou de « gentil grand-père », et réfléchir à une intégration des personnes âgées dans la vie quotidienne de la communauté, au-delà du schéma traditionnel du parcours de vie, formation-emploi-retraite. J’aimerais mettre les adultes au milieu pour faire le lien, imaginer des activités où les parents sont au centre. Il faut plus de transversalité, de communautaire. J’ai un bel exemple, à Pistoia, en Italie, où ils font beaucoup d’intergénérationnel et d’intégration sociale. Ils ont imaginé que les personnes âgées et les enfants allaient chercher des châtaignes, qu’ils amenaient à la prison où les détenus faisaient de la farine, puis du pain, lequel, pour finir, était distribué dans le village. Et ça marche ! C’est aussi de l’intégration.

 

En tout cas, c’est beau

Ce sont des activités où tout le monde apprend, intègre, donne du sens et il n’y a que des bénéficiaires. Les communes ont tout intérêt à ce que les gens s’identifient à leur ville. Faire des choses ensemble, mettre les gens ensemble, discuter, décider. C’est simple et efficace. On peut faire le meilleur des habitats, s’il n’y a pas d’organisation sociale en plus qui le fait vivre, cela ne marchera pas.

 

           Blaise Willa


*Age Report IV, « Habitat et vieillissement, réalité et enjeux de la diversité », François Höpflinger, Valérie Hugentobler, Dario Spini (dir.), Editions Seismo.

« Habitat & liens sociaux : quels enjeux pour les seniors ? », conférence publique organisée par la Fondation Leenaards, avec de nombreux intervenants dont Dario Spini, le 28 novembre prochain, dès 16 h 30, à la Maison Pulliérane à Pully (VD) (inscriptions sur
www.leenaards.ch/RDVas28nov2019)

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