Paro, le robot qui soigne nos aînés

© Corinne Cuendet
 

Depuis quelques mois, un EMS genevois compte sur un soignant d’un nouveau genre pour s’occuper des patients atteints d’Alzheimer. Rencontre avec Paro, un robot thérapeutique à la fois utile et redouté.

A l’EMS Val Fleuri (GE), Paro vient à la rescousse des personnes âgées. Quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, il calme les crises d’angoisse, fait passer les pleurs et réconforte les pensionnaires stressés. Pourtant, il n’est ni infirmier, ni psychologue. Paro est un bébé phoque, plus précisément un robot dans une peau de bébé phoque.

 

Pour le rencontrer, il faut se rendre au bureau des soignants. Au premier coup d’œil, rien ne le distingue d’une peluche classique. Pourtant, à peine soulevé du carton sur lequel il repose, Paro s’anime déjà. Il ouvre les yeux, comme sorti de son sommeil, et couine timidement. On s’excuserait presque de l’avoir dérangé. Rapidement, ses grands yeux noirs captent notre regard. Voilà qu’on se surprend à le caresser et lui parler. C’est là toute l’originalité de ce petit phoque ; c’est un robot à la fois interactif et intelligent. 

Conçu pour calmer

Grâce aux multiples senseurs et microphones placés sous sa fourrure, la peluche parvient à capter la lumière, la température, les voix et les gestes des personnes qui l’utilisent. Elle réagit ensuite en fonction de l’ambiance et des mouvements détectés. Le phoque bouge sa tête, agite ses nageoires, remue sa queue, cligne des yeux, pousse des petits cris et peut même s’endormir s’il se sent vraiment à l’aise. En fait, sous ses airs innocents et ses petits dandinements, Paro a été conçu pour calmer les malades atteints de troubles du comportement et de la communication.

 

Arrivé à Val Fleuri en janvier 2015, ce robot thérapeutique est régulièrement utilisé auprès des résidants présentant des signes d’anxiété, de stress ou de démence, dus notamment à la maladie d’Alzheimer. La jeune infirmière Mélanie Alberghi fait partie des soignants qui connaissent bien les effets de Paro sur les personnes âgées : « En voyant le phoque bouger, les résidants sont souvent surpris et ont envie de le caresser, c’est instinctif. Ce premier contact physique apporte déjà un certain apaisement, car il permet de détourner l’attention quand un résidant est angoissé ou a envie de rentrer chez lui. »

 

A l’image d’un bébé avec son doudou, Paro tranquillise et rassure. Mais son dispositif technique présente un autre avantage par rapport à une simple peluche : « Beaucoup ont le réflexe de prendre le phoque sur leurs genoux ou contre leur poitrine. Mais s’il est secoué ou serré trop fort, Paro va montrer qu’il n’est pas content. Au contraire, s’il est caressé et qu’on lui parle gentiment, il va montrer sa joie et encourager la personne à continuer. Ces interactions sont importantes parce qu’elles stimulent les résidants et favorisent la communication quand ils ne se sentent pas bien », explique l’infirmière.

Plutôt que des médicaments

Pour Marie-Christine Béréziat, la directrice des soins qui a décidé d’introduire Paro au sein de l’EMS, la peluche interactive constitue une étape supplémentaire dans les thérapies non médicamenteuses adoptées par l’établissement : « L’aromathérapie, la zoothérapie et l’art-thérapie faisaient déjà partie des nombreux soins alternatifs que nous avons à disposition. Quand nous avons entendu parler du robot, nous avons voulu tenter l’expérience et ça marche. Lorsqu’une crise survient et qu’on utilise le phoque, cela nous évite parfois de recourir aux médicaments ou d’en retarder la prise. »

Pour l’heure, Val Fleuri ne tient pas encore de statistiques sur l’efficacité de Paro mais sa directrice des soins se dit très satisfaite de la méthode : « Les études faites à l’étranger révèlent 40 % de réponses positives et on constate globalement les mêmes résultats chez nous. »

Entre acceptation et rejet

Cette révolution technologique sonnerait-elle la fin des antidépresseurs dans les EMS? Pas vraiment. Car le dispositif ne se prête pas à toutes les situations. D’abord à cause de son poids : « La peluche pèse 2,5 kg et toutes les personnes âgées n’ont pas la force de le porter », explique l’infirmier-cadre Stéphane Janier.

 

Ensuite, à cause de la nature même de l’objet. « Tous les résidants n’ont pas la même réaction face à Paro. Quand le pensionnaire se montre curieux et cherche le contact avec le phoque, on les laisse interagir. Mais il arrive que des résidents le repoussent. Dans ce cas, on doit recourir à une autre méthode, médicamenteuse ou non», poursuit l’infirmier-cadre.

Le remplacement des médicaments par le robot dépend également des soignants, car seul le personnel formé peut s’en servir. « Il ne suffit pas de donner la peluche au résidant et attendre que la crise passe. La méthode n’est efficace que si elle est faite en présence d’un soignant qui a appris à utiliser le phoque et à encadrer l’interaction », précise encore Stéphane Janier.

 

Et à Val Fleuri, tous les soignants ne manifestent pas l’envie d’adopter l’outil. « Faire parler un adulte à une peluche, certains collaborateurs trouvent ça infantilisant. D’autres sont aussi déstabilisés. Une de nos soignantes a pris peur du phoque la première fois qu’elle l’a vu en marche », raconte l’infirmier-cadre.

Remplacer l’humainpar la machine ?

A ces réticences s’ajoute encore la crainte de perdre son emploi au profit des machines. Une problématique qui interpelle même les soignants les plus favorables à l’utilisation du robot, à l’image de Mélanie Alberghi : « Je suis pour la complémentarité des technologies et du personnel soignant, mais je ne voudrais pas qu’elles remplacent un poste de travail. Cela ferait du chômage. »

Même si l’EMS genevois fait encore figure de pionnier en Suisse avec le phoque intelligent, le remplacement des soignants par les systèmes techniques et les robots est un enjeu bien réel. La question a d’ailleurs fait l’objet d’une étude mandatée par CURAVIVA Suisse, l’association faîtière des EMS helvétiques.

Pour le secrétaire romand de l’association, Camille-Angelo Aglione, les technologies telles que Paro ne remplaceront pas le personnel, mais sont des moyens d’assistance et doivent être considérées comme telles. « Ces dispositifs ne peuvent être acceptés que s’ils permettent d’offrir une meilleure qualité des soins ou des avantages concrets dans le travail des soignants au quotidien, notamment dans le soulagement de tâches physiquement difficiles. »

Une aide bienvenue

Pour l’EMS Val Fleuri, dont 70 % des 235 résidants sont atteints de déficits cognitifs, Paro représente une aide précieuse. « Par rapport aux humains, le robot à l’avantage d’être disponible à tout moment, même la nuit, lorsqu’il y a moins de personnel disponible. Et par rapport à un vrai animal, Paro ne pose pas de problèmes d’allergies ou de dangers de griffures », explique l’infirmier-cadre Stéphane Janier.

 

Pour la jeune soignante Mélanie Alberghi, l’interactivité de la peluche peut même compenser une éventuelle absence de proches, « un manque émotionnel auquel les soignants ne peuvent pas toujours répondre ».

 

Même si Val Fleuri n’envisage pas l’achat d’un autre bébé phoque prochainement, notamment à cause de son prix (5000 fr. entièrement pris en charge par l’établissement et non facturés comme prestation supplémentaire aux résidents), l’EMS n’exclut pas l’acquisition de nouveaux robots à l’avenir.

Un avenir prometteur

Le phoque Paro fait ainsi ses premiers pas en terres romandes et, d’après la société qui commercialise le dispositif en Suisse et en France, la peluche a un avenir prometteur dans nos maisons de retraite. « En une année d’activité, nous avons vendu 25 robots en France. C’est un bon résultat compte tenu du prix élevé de l’outil et que les pays de l’Europe latine ont une vision plus conservatrice des soins, par rapport à la Scandinavie, où plus de 300 unités ont été vendues. La Suisse suivra sans doute cette tendance », explique le directeur d’Inno3Med, Cédric Maizières.

 

Depuis sa première commercialisation en 2005 au Japon – grand leader de la robotique médicale et sociale (voir ci-contre) – 3000 exemplaires de Paro ont déjà été vendus dans 30 pays. Le robot a été classé en 2009 comme dispositif médical officiel par la FDA, l’autorité américaine du médicament, et a remporté cette année un prix français dans la catégorie gériatrie. Autant d’éléments qui présagent un avenir radieux pour le bébé phoque.

 


Carte d’identité de Paro

  • Taille : 57 cm
  • Poids : 2,5 kg. Contient 7 moteurs, 3 microphones et une douzaine de capteurs.
  • Yeux : noirs. Leur taille a volontairement été agrandie pour en faire un élément central de communication avec le patient.
  • Provenance : Japon. Conçu par le professeur Takanori Shibata à l’Institut National de sciences et technologies industrielles avancées.
  • Espèce : bébé phoque. Animal non domestique et peu familier, moins susceptible d’être rattaché à des souvenirs anxiogènes et dont certains traits ont pu être modifiés pour favoriser l’interaction avec le patient.
  • Pelage : blanc ou jaune doré. Fourrure antibactérienne et lavable.
  • Langage : universel. Ses cris proviennent d’un réel enregistrement de bébé phoque.
  • Prix : 5000 fr. Changement de batterie tous les 2 ou 3 ans.

La révolution vient du Japon

Face au vieillissement rapide de sa population, à une natalité en baisse constante et au manque de personnel soignant, le Japon mise sur la robotique médicale et sociale pour assurer l’assistance aux personnes âgées. A tel point que le premier ministre Shinzo Abe a annoncé en février dernier une véritable « révolution robotique » d’ici à 2020, avec des investissements triplés dans ce secteur. En dehors de Paro, les ingénieurs japonais ont récemment mis sur pied plusieurs technologies thérapeutiques destinées aux aînés.

Le constructeur Panasonic a notamment créé « Resyone », un lit d’hôpital électrique capable de se transformer en chaise roulante ainsi que Hospi, un robot qui se déplace dans les chambres pour livrer les médicaments ou les repas. Le laboratoire Riken a conçu Robear, un ours servant à déplacer les patients invalides et la société Cyberdyne a développé HAL, un exosquelette qui aide les personnes à remarcher, leur permettant de rester le plus longtemps possible à domicile. Certains de ces dispositifs ont déjà été introduits en Europe et de nouveaux continuent à voir le jour.

Texte: Barbara Santos

                                                                         Photos: Corinne Cuendet

0 Commentaire

Pour commenter