Vaccination: « La méfiance envers les vaccins est un phénomène du XXIe siècle »

@DR

Figure majeure de l’histoire de la pharmacie, lui-même praticien durant trente ans, François Ledermann, Jurassien établi en ville de Berne, évoque l’époque où la vaccination soulageait les Suisses sans susciter la moindre angoisse. Ses propos sur la perception de la pandémie, à la lumière d’expériences récentes, comme le sida, sont également éclairants.

Nous sommes à Berne, en 1954. Des enfants jouent dans un parc de la ville. En dépit des apparences, l’atmosphère n’est pas à l’insouciance. Madame Ledermann s’inquiète pour son petit François, né en 1949 : « Ma mère m’a dit plus tard combien elle avait peur pour moi. Elle craignait que j’attrape la polio dans les bacs à sable ou les piscines publiques. » Cette année-là, en Suisse, on recense plus de 1600 cas de poliomyélite, ou paralysie infantile (appelée couramment polio). Pour cette seule année, on déplore 100 décès dus à cette maladie virale contagieuse, touchant le plus souvent de très jeunes individus.

« Pour ce qui est de mon frère cadet, l’inquiétude n’était plus là. Car, entre-temps, on a disposé d’un vaccin. » François Ledermann, qui ne s’amuse plus depuis belle lurette dans les Kindergarten, mais qui vit toujours à Berne, se penche, avec nous, sur un graphique éloquent : dès 1955, avec l’introduction du vaccin en Suisse, la courbe des cas chute vertigineusement pour s’aplatir et finir par s’écraser complètement dès 1963. 

 

Pharmacien d’officine, figure majeure de l’histoire de la pharmacie, François Ledermann, aujourd’hui retraité, dispose à la fois du recul et de l’expérience pour observer d’un œil critique le rapport que nous autres entretenons avec le vaccin et les médicaments. Lui qui mena de front son activité de pharmacien de quartier et une formation académique de haut vol, à qui l’on doit notamment la création de la Bibliothèque historique de la pharmacie suisse, affirme qu’il faut attendre le début du XXIe siècle pour voir les vaccins susciter tant de doutes, voire de rejets. 

 

Ce Jurassien d’origine, dont le père était inspecteur à la Régie fédérale des alcools, s’est fait vacciner toute son enfance à l’Ecole française de Berne : « On était contents, on gagnait une demi-journée sans classe pour aller se faire vacciner. Dans la famille, comme dans celles de mes camarades, cela allait de soi. Il n’y avait aucune réticence au sein de la population, hormis certaines sectes ou mouvements évangélistes, bien présents dans les montagnes de l’Emmental ou de l’Oberland. » Même constat à la fin des années 60 : « Quand j’ai fait mon service militaire, je n’ai constaté aucune réticence de la part des autres recrues. Et, plus tard, le carnet jaune de vaccination était un symbole de liberté. Il nous ouvrait les portes du voyage dans de nombreux pays. »

 

Quand on vaccinait à tour de bras

La bonne réputation du vaccin, François Ledermann a pu l’observer également dans l’exercice de son métier. Dans sa pharmacie « Schloss Apotheke », à proximité de l’Hôpital de l’Île, une officine qu’il rachètera en 1983 avec sa femme Barbara, également pharmacienne, il vaccine à tour de bras contre la polio. Dans les années 70 et 80, les pharmaciens étaient agréés pour administrer une solution sous forme de gouttes sur un morceau de sucre. « Personne ne mettait alors en cause ce vaccin. » 

François Ledermann n’a pas fait de recherches à proprement parler sur l’origine de la défiance envers la médecine et sur l’élargissement de l’audience de mouvements antivaccins, notamment par les réseaux sociaux. Il émet toutefois des hypothèses : « Je vois un phénomène religieux, antiprogrès, antiélite. En Suisse alémanique, ce dernier point est sensible : on attache aujourd’hui peu d’importance aux gens qui savent. La dévalorisation du médecin et des blouses blanches pourrait jouer un rôle. » 

Et de citer la critique d’un certain modèle économique : « Les pharmas, c’est le diable. Les pharmaciens sont vus comme des profiteurs, alors qu’ils n’ont guère de prise sur les prix des médicaments. » Un climat général de méfiance et le recul d’une médecine fondée sur les faits apparaissent ainsi exacerbés par la pandémie actuelle. 

Comment, dès lors, faire passer le message, convaincre de la nécessité de se faire vacciner si l’on est aux commandes politiques du pays ? « D’abord, j’oublierais les adversaires résolus du vaccin, qui le refusent pour des raisons religieuses ou morales. Il ne sert à rien d’essayer de convaincre 10 % à 15 % de personnes hostiles. En revanche, pour les indécis, j’essaierais de les convaincre par le miroir de l’histoire, en rappelant ces maladies bactériennes, virales, sexuellement transmissibles, qui ont disparu grâce aux antibiotiques, aux vaccins et aux médicaments, aux progrès de la médecine en général et, pour ne citer au passage que la variole, la tuberculose ou la syphilis. »

Indépendamment des questions liées au vaccin proprement dit, François Ledermann tire des parallèles entre la pandémie que nous traversons et celle du sida, qu’il a vécue au premier plan dans sa pharmacie de la Loryplatz, à quelques encablures de l’Inselspital, l’Hôpital universitaire de Berne. « Au début des années 80, nous avions beaucoup de patients qui venaient chercher leur dose de méthadone. Dès 1985, ce fut dramatique. Beaucoup de ces personnes que ma femme et moi connaissions bien tombaient malades et mourraient. » Le virus du sida était alors perçu avec une dose d’irrationalité, comme c’est le cas aujourd’hui pour le Covid-19 : « Les pandémies suscitent toujours les mêmes peurs, les mêmes jugements moraux. »

 

Toujours au chapitre de l’histoire, avec un grand « H », mais également nourrie par le souvenir d’expériences intimes, François Ledermann s’est penché sur la grippe espagnole qui fit une dizaine de millions de morts dans le monde : « J’avais un grand-oncle prénommé Fernand, frère de ma grand-mère paternelle, qui en est mort. J’aimais bien cette grand-mère que j’ai connue jusqu’à mes 11 ans et qui me parlait de son frère, devenu une légende, installant la présence de cette pandémie dans les annales familiales. » En effectuant des recherches, François Ledermann est tombé sur les témoignages de pharmaciens français, de 1918, recueillis à partir d’une coupure de presse relatant la « crise de la pharmacie ». Le parallèle avec certaines questions sensibles au temps du coronavirus est frappant. Ces praticiens s’émeuvent d’un défaut de personnel et de marchandises qui tardent à arriver.Retardant d’autant plus la lutte contre le fléau.

Nicolas Verdan

0 Commentaire

Pour commenter