Urbanisme. Les arbres verdissent nos villes

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Les cités misent désormais sur les feuillus et résineux pour lutter contre le réchauffement climatique annonciateur de canicules plus fréquentes. Est-ce vraiment une bonne idée ? Enquête en milieu urbain.

Imaginez Lausanne ou Genève recouverte d’une végétation luxuriante. Le gris habituel et persistant serait en grande partie remplacé par un vert chlorophyllien, l’ombre présente à chaque coin de rue. Douce utopie ? Pas tant que cela. Depuis quelques années, les villes du monde entier plantent des arbres… à la pelle ! Le but : lutter contre un réchauffement climatique qui devrait affoler les thermomètres, certaines prévisions annonçant une montée estivale du mercure de 5,3 degrés dans les villes européennes à partir de 2100 ! L’air sera alors plus sec, la poussière omniprésente et les épisodes de canicules se répéteront nettement plus fréquemment. Les arbres pourraient donc représenter le salut des citadins. Raison pour laquelle cinq forêts urbaines ont déjà été réalisées, par exemple, à Paris. En Italie, la plantation de trois millions de végétaux est prévue à Milan d’ici à 2030. Cette vague verte qui déferle sur les jungles urbaines touche également la Suisse. 

En ville de Fribourg, 101 arbres ont été plantés en 2011, pour atteindre un total de 5315. « Nous augmentons leur nombre dès que possible, assure Delphine Marbach, du Service de communication de la Ville de Fribourg. La requalification de la place de la gare et ses abords comportera, par exemple, un large volet d’arborisation. » A Sion, c’est au travers du programme « Acclimatation » que se déploient ces mesures. Un bon exemple est le projet de réaménagement du cours Roger Bonvin, où plus de 700 érables de différentes espèces ont été plantés. On pourrait aussi citer le projet Atoll, sur la place de la Planta, qui mise sur un chapelet d’îlots arborisés et engazonnés. A Neuchâtel, le plan climat cantonal relève l’intérêt de localiser les îlots de chaleur et de prévoir des mesures pour les limiter.  

 

Objectif canopée, un axe fort du Plan climat

Lausanne n’est pas en reste, puisque 1454 arbres ont été plantés en 2021 et déjà près de 1000 entre janvier et avril 2022. « L’objectif canopée est un axe fort du Plan climat qui vise à augmenter de 50 % la surface foliaire en ville d’ici à 2040, explique Natacha Litzistorf, municipale en charge de la direction de l’environnement. Pour y parvenir, nous devons planter entre 1300 et 1500 arbres par année. » Même constat à Genève, qui peut aussi se targuer d’un objectif canopée dans sa Stratégie climat. « Nous visons une couverture arborée de 25 % du territoire municipal d’ici à 2030 et la plantation d’arbres est un levier important, assure Alfonso Gomez, conseiller administratif de la Ville de Genève. Nous avons ainsi planté 533 arbres la saison dernière et plus de 900 durant celle-ci, contre environ 150 à 200 par an précédemment. Il s’agit d’un vrai changement d’échelle. Nous avons en outre réalisé les premières micro-forêts urbaines de Suisse selon la méthode Miyawaki, qui a l’avantage de faire participer les citoyens à la plantation et à l’entretien de ces espaces. » Sans compter que les cantons déploient également des mesures incitatives à l’égard des propriétaires.   

 

Un vrai retour sur investissement

Ce retour en force de la nature en milieu urbain a un coût… Si le prix d’un arbre de deux à trois mètres oscille entre 250 et 400 francs, l’addition peut vite grimper en fonction des infrastructures à mettre en place. Ainsi, une plantation sur rue, dans une fosse adaptée, peut faire grimper l’addition à 15 000 francs, voire 20 000 francs par arbre ! 

L’investissement est parfois conséquent, mais en vaut largement la peine. Les spécialistes ne parlent « pas d’une option, mais d’une nécessité, d’une obligation morale envers les générations futures ».

« Les arbres ont une fonction écologique certaine, rappelle Cyril Grand-Guillaume, contremaître adjoint à l’Office des parcs et promenades de la Ville de Neuchâtel. En captant le CO2 et en rejetant à la fois de l’oxygène et de la vapeur d’eau, ils purifient l’air, améliorent le climat en apportant humidité et ombre tout en luttant contre les canicules. Ils ont donc, une influence sur la santé des habitants (lire encadré). » Vincent Kempf, chef de service de l’urbanisme, à Sion, abonde : « Il s’agit vraiment d’un cercle vertueux aux intérêts multiples qui permet aussi de diminuer, selon la localisation, l’impact sonore du trafic, d’amener sur le domaine public la vie animale, grâce à la création de corridors biologiques, et humaine, au travers de lieu de sociabilisation. » 

 

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Bien planter et mieux tailler

Mais encore faut-il trouver les bonnes essences, celles qui sauront résister à un milieu urbain impitoyable. Ensuite, il convient de leur offrir des conditions adéquates, de sorte à profiter pleinement de leurs qualités. Pour ce faire, ces végétaux doivent être plantés petits, en pleine terre, sans quoi l’effet escompté ne sera pas au rendez-vous vingt à vingt-cinq ans plus tard, quand ils auront pleinement atteint leur potentiel. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il convient aussi de préserver les vieux arbres. « Ils font partie de notre patrimoine et remplissent de nombreuses fonctions », note Alfonso Gomez. 

Des vieux arbres qui, comme des nouveaux plants, ont vu leurs soins évoluer au fil du temps. « A Genève, nous menons un projet innovant d’abandon de la taille architecturée des arbres, ce qui permettra aux spécimens concernés d’augmenter leur couverture arborée de 250 % en moyenne », précise Alfonso Gomez, qui rappelle, au passage, que, sur un territoire dense comme Genève, s’ajoute la difficulté d’identifier de nouveaux lieux de plantation offrant des conditions favorables. « Plusieurs pistes sont envisagées, notamment la suppression de places de parking. »

Lausanne emprunte la même direction. « Depuis 2017, nous adoptons une approche systématique plus nuancée quant à la taille des arbres. Nous laissons leur couronne s’exprimer là où il n’y a pas de contraintes, comme une façade ou une ligne de bus, confirme Michaël Rosselet, délégué aux arbres à la Ville. Et cela fait plus d’une dizaine d’années que nous rétablissons un sol fertile sous les trottoirs lors de grands chantiers. » 

Dans la capitale vaudoise, des fosses de plantation, dites « a impluvium », sont aussi testées depuis 2020. Elles sont constituées d’un sous-sol poreux, composé d’un mélange terre-pierre, dans lequel les racines peuvent venir se déployer et chercher des nutriments. Ces fosses permettent en outre de réceptionner les eaux de pluie et de les stocker en sous-sol. Cela arrose les arbres et diffère le pic de crue pour le réseau d’évacuation, tout en filtrant les polluants lessivés par l’eau.

 

Quels seront les arbres de demain ?

Planter des arbres, certes, mais à quelle essence se vouer ? Va-t-on bientôt voir des dattiers devant le château de Neuchâtel ? Ou même des baobabs sur la place Saint-François, à Lausanne ? Vraisemblablement pas. Cela dit, les espèces choisies doivent cumuler de nombreuses qualités : pouvoir s’adapter à des chaussées souvent devenues imperméables, à une charge de trafic conséquente, à l’utilisation du sel de déneigement, au réseau souterrain très dense où se mêlent canalisations souterraines, câblages ou encore fondations, mais aussi ne pas perturber les usagers de la route, résister aux déjections canines, aux maladies et aux ravageurs et, bien évidemment, être capables de faire face à la chaleur et au sec.    

Un inventaire à la Prévert qui fait dire à Cyril Grand-Guillaume qu’« on est en train de passer d’un indigène géographique à un indigène climatique ». Il cite comme essence papable le chêne pubescent, l’érable champêtre ou encore le charme-houblon. « Les études d’experts qui examinent divers scénarios climatiques et sur lesquelles nous nous appuyons pour nous projeter dans la Lausanne de 2070 montrent que certaines essences déjà présentes sont compatibles avec le climat du futur, sous réserve de faire appel à des individus issus de lignées génétiques poussant dans des régions voisines (sud de l’Europe, Balkans), déjà adaptées à un climat aux variations plus fortes », atteste Natacha Litzistorf. Les chênes, pins, platanes et certains érables pourront s’adapter facilement.

 

Les arbres qui disparaîtront

En revanche, les essences comme le hêtre ou l’épicéa, arbres emblématiques de nos forêts, sont en mauvaise posture, avec des dégâts visibles dans les peuplements à chaque épisode sec et/ou caniculaire. A terme, ces peuplements disparaîtront totalement de notre région, au profit d’autres, comme des chênaies.»
Si les communes y vont, chacune, de leurs propres tests, un mot d’ordre s’impose : diversifier pour moins risquer. C’est pour cela que, à Genève, on compte cette saison une vingtaine d’espèces différentes rien que pour les chênes et les érables ainsi que des micocouliers de Provence et des sophoras du Japon. «Etant donné que beaucoup de qualités sont recherchées pour une même essence, cela oblige à éviter la monoculture et à trouver des compromis, explique Cyril Grand-Guillaume. Les feuillus, par exemple, évaporent davantage que les résineux, ce qui assure un meilleur rafraîchissement, mais ils ont aussi besoin d’un plus grand approvisionnement en eau.» 

 

Les arbres, C’est bon pour la santé !

Anti CO2, anti-poussières, rafraîchissant et relaxant!

La présence d’arbres et d’autres végétaux en milieu urbain a un réel impact sur notre santé. Si la pollution peine à être évacuée des villes, générant asthme, toux chroniques et même cancers, les plantes représentent un exutoire, puisqu’elles sont capables de retenir le CO2 et la poussière. Leurs propriétés relaxantes contribuent en outre à réduire le stress. Les espaces verts favorisent aussi la pratique du sport, ainsi que la convivialité, dynamisant la vie de quartier, ce qui est bénéfique à l’insertion sociale et limite l’isolement, notamment celui des seniors. Ceux-ci bénéficieront d’ailleurs pleinement de cette politique de reverdissement. Dans quelle mesure ? On sait, par exemple, qu’un seul degré de plus durant la nuit augmente le risque d’infarctus à la soixantaine. 

« Des études randomisées ont aussi montré qu’un environnement urbain plus sain, et notamment plus vert, réduisait les risques de diabète, d’hypertension artérielle ou encore d’obésité », souligne le docteur Idris Guessous, spécialiste de géomédecine et médecin-chef du Service de premier recours aux HUG. D’autres études ont aussi prouvé qu’augmenter le nombre d’arbres fait diminuer la criminalité et améliore la santé mentale et la productivité. 

 

Les allergies au pollen risquent-elles d’exploser ?

Y a-t-il toutefois un revers à cette médaille ? Les allergies au pollen risquent-elles d’exploser ? Le professeur François Spertini, spécialiste en allergologie et immunologie, se montre rassurant : « Comme les villes sont arrosées par les pollens des arbres et des graminées venant des alentours, il serait totalement faux de penser qu’une ville sans végétation devienne non allergique. Quant à savoir si la végétation augmente le nombre des allergiques, la réponse est non, car la tendance à devenir allergique est un phénomène immunologique qui n’est pas dépendant de la présence ou non des allergènes. Il est possible que, si on ne plantait que des bouleaux et des noisetiers, la charge de pollens soit augmentée pour les allergiques, mais je doute que cela change grand-chose à leur symptomatologie, puisque des doses très faibles suffisent à induire la réaction. Donc oui, plantons ! »  

 

 

Frédéric Rein

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