Un premier baiser, inoubliable !

 Le baiser passé à éa prospérité de Autant en emporte le vent, entre Vivien Leigh et Clark Gable
© Keystone


Ce rapprochement de lèvres représente souvent les prémices d’une relation amoureuse, fêtée en ce mois de février lors de la Saint-Valentin. Un geste qui, quand il est pratiqué pour la première fois, laisse généralement des souvenirs impérissables.

Vous vous en rappelez certainement, tant ce moment est unique dans une vie. Le premier baiser amoureux revêt en effet une valeur particulière. Bien des années plus tard, son évocation fait remonter à la surface de la mémoire des souvenirs précieux, qui font office de référence, même si, le plus souvent, il aura été hésitant et fébrile, ne supportant en rien la comparaison avec ceux illustrés par Rodin ou Klimt. L’avocate française Céline Hess-Halpern lui consacre un livre intitulé L’éloge du baiser, qui revient sur la richesse historique, sentimentale, symbolique et artistique de ce geste. « Le baiser dit davantage que tous les mots acquis au cours de notre existence, explique l’auteure. C’est, à mes yeux, le plus important moyen d’expression de nos sentiments. Tendres ou courtois, volages ou passionnés, ils signent tous l’état d’une relation entre deux êtres, et mesurent notre appartenance à une société et à ses coutumes. » Le baiser sur la bouche trouve sa place dès l’Antiquité, dans les rites de salutation. Après avoir tenu un rôle officiel avec l’hommage vassalique ou lors de cérémonies d’ordination des clercs au Moyen Age, c’est à la Renaissance qu’il devient un geste de tendresse réservé aux amants, une déclaration d’amour. « Avec l’affirmation de la monarchie et du pouvoir royal, le baiser d’hommage n’était plus dans l’air du temps, poursuit la spécialiste. Parallèlement, les poètes de la Renaissance commencèrent une sorte de mondialisation du baiser en mettant la sensualité du baiser amoureux à l’honneur, tel Ronsard dans ses Odes. En outre, à cette période, la pratique du baiser acquiert un aspect spirituel, ce qui implique un lien direct avec la nature et les énergies qui circulent. L’union des corps, c’est donc également celle des esprits et des âmes, car, ici, l’érotisme se situe dans un contexte d’amour. Par le baiser, on échange un souffle. »

 

Une évolution à travers le temps

Le baiser sur la bouche est dès lors réservé aux amants. « Il ne couronne plus une relation, il l’amorce, affirme Céline Hess-Halpern. Par la suite, il évoluera avec les époques, avec nos mœurs. Pudique au départ, il est devenu de moins en moins tabou, de plus en plus partout, passant de nos chambres à coucher à l’avant-scène de nos vies quotidiennes. » Le baiser d’aujourd’hui n’est résolument plus le même que celui d’hier, puisqu’il s’est laissé bercer par les différents styles, atmosphères, mentalités et cultures. « Le baiser à l’occidentale, dont la diffusion à travers les continents semble correspondre à la montée du cinéma hollywoodien, dans les années 1950, n’a toutefois pas la cote partout. Certains utilisent leur bouche, quand d’autres se touchent le nez, se frôlent les mains, s’effleurent le front ou se caressent les yeux ! Le « baiser-esquimau », par exemple, consiste à se frotter mutuellement le nez, pour se montrer son affection et sa tendresse, alors que chez les Maoris de Nouvelle-Zélande, on échange des respirations dans une union du souffle de vie. Quant aux adeptes de l’Honi, pratiqué en Polynésie, en Malaise, en Australie et en Afrique, ils pressent leur nez sur celui de l’autre, tout en inhalant. Quel que soit le langage, c’est le don d’amour qui prime... » Preuve, s’il en fallait, que le baiser est, en dépit des nouvelles technologies, plus que jamais d’actualité. « En son essence même, il est étranger au temps qui passe », estime l’avocate. Depuis qu’elle a écrit ce livre, l’auteure ressent « son importance avec encore plus d’intensité qu’avant. Mais il est malheureusement trop délaissé, alors que c’est grâce à lui qu’on peut accéder au véritable apaisement. » D’ailleurs, son tout premier baiser amoureux, s’en rappelle-t-elle ? « Evidemment. C’était lors d’un séjour linguistique en Angleterre, j’avais
14 ans. Une amitié amoureuse s’est créée avec Juan. Après la boum du dernier soir, il m’a pris la main. Une fois au bord de la mer, il a posé ses mains sur mes joues, puis a apposé délicatement ses lèvres sur les miennes. Nous étions dans l’intuition totale. Ce premier baiser a bien duré une heure et aura été une révélation. Il est gravé pour toujours dans mon cœur. » En ce mois de célébration de la Saint-Valentin, nous avons demandé à plusieurs personnalités romandes de remonter le temps pour se rappeler de leur premier baiser…


 

Et pour eux ?

Quelques Romands nous parlent de leur premier baiser

 

Claude-Inga Barbey, comédienne et humoriste


« Cela m’a marquée, puisque je m’en souviens encore ! souligne la comédienne genevoise quand on lui demande d’évoquer son premier baiser d’amour. C’était en rentrant de l’école, sur le trottoir devant la maison de mes parents, avec un type de mon âge, soit 14 ans. Mais ce n’était certainement pas le plus marquant. Je me rappelle qu’il avait un gros nez et qu’il fallait que je tourne la tête à 45 degrés pour pouvoir l’embrasser correctement ! Je l’ai d’ailleurs revu il n’y a pas si longtemps et j’ai regardé son appendice nasal, ce qui m’a bien fait rigoler intérieurement. » Quelle place tient aujourd’hui le baiser dans la vie de cette célibataire ? « Limitée, car cela fait trop longtemps que je n’ai plus pratiqué, confie-t-elle. A mon âge, 58 ans, on peut estimer que sa qualité dépend grandement des implants et des appareils dentaires de son partenaire ! La notion d’amour évolue également, dans la mesure où, si on n’est pas totalement idiot, on se protège en principe mieux des déceptions amoureuses. Heureusement pour moi, au théâtre, on s’embrasse et on donne des claques pour de faux, parce que, dans les deux cas, il pourrait vite y avoir des dommages collatéraux incontrôlables.»

 


Derib, dessinateur de BD


Claude de Ribaupierre, alias Derib, ne se rappelle plus de son premier baiser, vers 16 ans. « Ces balbutiements n’ont jamais été un but en soi, pas plus que la drague, confie le dessinateur de 75 ans. Depuis tout petit, l’obsession de ma vie affective a été de trouver l’âme sœur. A 6 ou 7 ans, quand j’ai joué une pièce de théâtre en classe avec Hélène, j’ai tout de suite imaginé qu’elle deviendrait mon épouse pour de vrai ! Je suis un idéaliste qui, avant de rencontrer ma femme, est passé de déception en déception, car cela n’a jamais débouché sur une vie de couple. » Sa romance avec Dominique (quarante-trois ans) a été rendue possible grâce à la bande dessinée. « C’est en me projetant dans mon personnage de Buddy Longway, un trappeur qui s’est marié et a eu des enfants avec une Indienne, que j’ai croisé le chemin de mon épouse, aquarelliste belge. C’était au journal Tintin. Mon plus beau baiser a incontestablement été avec elle. » La thématique du couple est d’ailleurs présente dans toutes les histoires d’amour qu’il a racontées, comme Jo ou La Patrouille, qui a même vu naître un couple pour de vrai, « ce dont je suis très fier ». Aujourd’hui, le baiser fait-il partie de son quotidien ? « C’est une marque de fusion normale et spontanée chez nous, atteste l’auteur de Yakari. Avec ma femme, nous nous embrassons le soir, le matin et quand nous nous croisons durant la journée. »


Yvette Théraulaz, actrice et chanteuse


Le premier baiser de la Lausannoise Yvette Théraulaz nous fait remonter le temps jusqu’en 1963, pour nous conduire dans un cadre particulièrement romantique, puisqu’il s’est produit à Paris, au pied de la tour Eiffel. « C’était avec Pierre, un jeune homme qui avait, comme moi, 16 ans, et avec qui je suis restée une petite année. J’ai ressenti un mélange de joie et d’appréhension, car j’avais peur qu’il ne mette la langue ! Heureusement, il ne l’a pas fait. Comme toutes les premières fois — et, aujourd’hui, à 73 ans, les dernières fois — cela m’a marquée. Avec le recul, j’ai beaucoup de tendresse pour la demoiselle que j’étais, qui avait quitté ses parents et son école catholique pour jeunes filles afin de partir, seule, suivre des cours de théâtre dans la capitale française. » Le baiser amoureux est-il encore important ? « Il n’y a pas toujours un homme dans votre vie pour vous embrasser, répond-elle, avec une pointe de nostalgie. En revanche, il y a tous les autres baisers : des petits-enfants, des amis et, parfois, des spectateurs après les représentations. Avec l’âge, la tendresse gagne incontestablement du terrain. » L’amour, une thématique d’ailleurs omniprésente dans sa vie artistique : « Il occupe la première place de tous mes spectacles. Tout simplement parce que nous accordons tous une partie de notre temps à apprendre à aimer, à essayer d’atteindre l’amour universel, c’est-à-dire la vie partagée avec les autres. « Je t’aime », c’est la parole la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d’être commentée pendant des siècles. Parler d’amour, c’est déjà de l’amour. »


Jean-Luc Bideau, acteur

«Avec l’âge, la sensualité laisse place à la tendresse»

Son premier baiser amoureux, Jean-Luc Bideau l’a partagé avec une de ses camarades de classe, dont le nom lui échappe. «Elle avait, comme moi, 14 ou 15 ans, et on s’est embrassé sur le Salève», précise-t-il, évoquant un souvenir agréable. Le baiser le plus marquant de sa vie? «Non. Vers l’âge de 16 ans, je suis tombé fou amoureux de Joséphine, puis il y a eu, bien évidemment, ma femme, Marcela, avec laquelle je partage ma vie depuis cinquante ans. Entre-temps, je suis parti à Paris, où, dans les couloirs du Conservatoire, tout le monde se roulait des patins. A 18 ans, c’était sidérant de voir la différence avec Genève, jadis très pudique. Cette vulgarisation du baiser était presque effrayante.» Le baiser langoureux est-il encore monnaie courante chez les Bideau? «Il est en voie de disparition. Arrêtez, vous me faites du mal! Si la sensualité amoureuse passe dans un premier temps par le baiser, elle se transforme avec l’âge en tendresse, reposant sur une attirance plus intellectuelle. On se tient plus la main que l’on s’embrasse et la sexualité est aussi moins vivante.» Des propos que l’acteur de 79 ans illustre par une anecdote lors du tournage du téléfilm intitulé Bouquet final, en 2010. «Jeanne Moreau devait m’embrasser sur la bouche à la sortie de l’église et, à la dernière minute, elle m’a fait signe de mettre mes lèvres sur son front. C’était cocasse, et, à la fois, cela montre parfaitement l’évolution de la relation amoureuse chez les personnes d’un certain âge, comme moi.»     


Jean-Michel Olivier, écrivain

«Ce premier baiser aura été un modèle pour tous les autres»

 

On ne compte plus les baisers qui émaillent les ouvrages de Jean-Michel Olivier, tant les personnages qui s’embrassent sont nombreux. Pourquoi? «Car le baiser est toujours un instant décisif dans la vie de quelqu’un, répond-il. Ce moment représente un prélude, un instant de partage, une promesse.» Mais qu’en est-il dans la vie privée du lauréat du Prix Interallié 2010? «A 67 ans, il est sans doute moins fréquent et tend à être remplacé par les bises, que l’on claque nettement plus souvent. Mais l’amour, lui, ne vieillit pas.» Et, lorsqu’on lui demande d’évoquer son premier baiser, l’auteur de L’amour nègre parle d’Anne-Marie: «C’était dans les années 1950, dans le quartier genevois de Saint-Jean. Plus précisément dans le jardin enchanté de Madame de Warens, la grande amoureuse de Jean-Jacques Rousseau. J’avais 5 ans et Anne-Marie devait être un peu plus âgée. J’ai tenté ma chance, et elle ne m’a pas dit non. Cela a été un moment d’exception, un petit miracle. Je n’ai jamais revu Anne-Marie, ni eu de ses nouvelles, mais ce baiser aura été le plus marquant, un vrai modèle pour tous les autres.» 


Micro-trottoir
Quelques Romands nous parlent de leur premier baiser

 

Gaston Zimmermann, 82 ans, Gland


« J’avais environ 14 ans quand j’ai timidement embrassé Monique dans le Bois-des-Ages, à Prangins, alors que nous allions cueillir du muguet pour nos mères. Cela a provoqué en moi toutes les émotions que l’on peut avoir à cet âge-là. Ce baiser n’a pas eu de suite immédiate, mais nous nous sommes retrouvés il y a deux ans. Tous les deux veufs, nous avons décidé de nous mettre en couple ! »


 

Monique Kurer, 90 ans, Nyon


« A l’époque, vers l’âge de 15-16 ans, je rêvais de Vienne, ville pour laquelle j’avais une très grande admiration. J’ai rencontré un Viennois de deux ou trois ans mon aîné chez ma tante. J’habitais Zoug, mais nous nous sommes retrouvés au bord d’une forêt lucernoise. Il m’a embrassée et cela a été très agréable. De quoi expliquer pourquoi, près de 75 ans plus tard, je conserve encore ce souvenir dans ma mémoire. »


Nicolas Lieber, 52 ans, Bâle


« Mon premier baiser s’est produit vers 14 ans. Mais je retiens avant tout mon premier « non-baiser » avec Isabelle, autour de l’âge de 10 ans, car j’étais vraiment amoureux d’elle ! Je lui ai tenu la main sur un bateau qui naviguait sur le lac Léman, lors d’une course d’école. Cela restera à jamais un moment émouvant pour moi, qui aura été aussi fort qu’un premier baiser. »


Paulette Imesch, 68 ans, Signy


« Ce baiser était un moment très agréable, qui m’a laissé un très beau souvenir, puisque je m’en rappelle encore aujourd’hui. J’avais 11 ans, et j’étais très amoureuse de ce jeune patrouilleur qui me faisait régulièrement traverser la route. Nous nous sommes retrouvés dans le parc de l’Indépendance, à Morges. Aujourd’hui encore, les baisers demeurent importants au sein de mon couple. »


Christine Pilloy, 69 ans, Saint-Cergue


« Cela s’est produit alors que j’avais 15 ou 16 ans, dans un bar de Rolle. Il s’appelait Jean-François. L’évocation de ce souvenir est très agréable, presque émouvant, car c’est un âge où les sensations s’éveillent. Tout laisse à croire qu’il avait de l’expérience ! Nous sommes ensuite sortis ensemble un moment. Je n’ai actuellement pas de partenaire, mais, dans un couple, le baiser est à mes yeux important. »

 

Frédéric Rein

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