Un demi-siècle de Woodstock : il était une fois l’Amérique des hippies !

Une marée humaine sur le champ de Bethel. Après trois jours de musique ininterrompue, The Grease Band, le groupe de Joe Cocker inaugure la scène 17 août. Pendant 45 minutes, l'artiste jouera ses morceaux, et c'est avec With a little help from my friends des Beatles qu'il va entrer dans l'histoire.


En août, le mythique concert « peace&love » aura cinquante ans. Que reste-t-il de cet haut fait de la culture hippie ? En compagnie d’une Suissesse, présente à Bethel en 1969, ainsi qu’avec Daniel Rossellat, le fondateur de Paléo, nous revenons sur ces trois jours où près de 500 000 personnes se retrouvèrent dans un champ pour condamner la guerre et chanter la paix.

Juillet 1969: un homme marche sur la Lune. Un mois plus tard, cinq cent mille de ses semblables piétinent un champ boueux de l’Etat de New York. L’alunissage sur la mer de la Tranquillité n’a bien entendu aucune commune mesure avec le rassemblement hippie sur les terres du fermier Max Yasgur, à Bethel, à une cinquantaine de miles (75 kilomètres), au sud-ouest de Woodstock. Cinquante ans plus tard, ces deux événements n’en sont pas moins reliés par un point au moins : l’empreinte qu’ils laissent dans la mémoire collective en Occident.
Certes, dans l’esprit de celles et de ceux qui ont vécu cet été-là, il n’y a pas photo : le «petit pas pour l’homme, un grand bond pour l’humanité» fut retransmis en direct à la télévision. Contrairement à Woodstock, dont la légende se forgera en différé, comme le rappelle, dans l’interview, Daniel Rossellat, le patron de Paléo qui nous livre une passionnante réflexion à ce propos (lire page 16). La construction du mythe Wood-stock, avec les photos de Elliot Landy, l’album tiré du film de Wadleigh et Scorsese, la chanson de Joni Mitchell reprise par Crosby, Stills, Nash and Young, ne suffisent pas à comprendre comment un concert a pu à ce point sortir de l’ordinaire. Invoquer les grands noms du folk, rock, soul et blues qui se produisirent sur l’unique scène, trois jours durant, n’explique pas non plus l’impact de ce qui s’imposera par la suite comme «LE » festival par excellence.

 

Désorganisation monstre

Comme on le découvre avec le témoignage de Françoise Erzberger (lire page 14), une Suissesse présente sur place à Woodstock, ce concert a dépassé de loin tout ce qui était imaginable: près d’un demi-million de personnes (40 000 étaient attendues) réunies dans un même esprit festif et de protestation contre une guerre inique au Vietnam. Une foule immense, une désorganisation monstre dès les premières heures (billetterie débordée, bon nombre des amplis sont dans les camions bloqués sur la route d’accès) et pourtant aucune violence, aucun débordement. Compte tenu des conditions, le bilan sécurité est miraculeux. Après trois jours de chaleur intense et de grosses pluies, on déplore trois décès (un à cause d’insuline, une appendicite non soignée et un accident de tracteur), quatre fausses couches et deux naissances. Woodstock a également causé le plus gros embouteillage de l’histoire des Etats-Unis. Concert à vocation commerciale, selon les vœux de Michael Lang et Artie Kornfeld, les deux organisateurs qui voulaient se financer un studio d’enregistrement avec les recettes, Woodstock s’est ainsi transformé en un rendez-vous pacifiste majeur.

 

L’ombre du Vietnam

Quand le chanteur Richie Havens, seul avec sa guitare sèche, entonne Motherless Child, un gospel, la foule psalmodie avec lui un emblématique « Freedom ». Dans la foule, combien de garçons déjà vétérans, une jambe en moins, blessés à vie dans leur chair et leur âme ? Ce qui se joue là offre une caisse de résonance pour les valeurs hippies qui font tache d’huile en cette fin des sixties : dans les mentalités, mais également dans les mœurs et jusqu’à la mode vestimentaire.

L’industrie musicale ne s’y trompe pas. Elle trouve dans cette jeunesse (essentiellement issue de la classe moyenne blanche) un public cible. La publicité du concert de Woodstock résume bien ce qui fera le succès du concept des festivals dans le monde entier : « Trois jours de paix et de combats. Des centaines d’hectares à parcourir. Promène-toi pendant trois jours sans voir un gratte-ciel ou un feu rouge. Fais voler un cerf-volant. Fais-toi bronzer. Cuisine toi-même tes repas et respire de l’air pur. »

 

De tristes lendemains

L’ère nouvelle et radieuse chantée à Woodstock n’eut pas lieu, comme chacun le sait. Les événements qui en découlèrent immédiatement sont d’ailleurs marqués du sceau de la tragédie. L’hiver hippie commence déjà en décembre 1969, sur le circuit d’Altamont, en Californie. Les Rolling Stones y ont organisé un concert qui deviendra l’anti-Woodstock: Meredith Hunter, un étudiant afro-américain de 18 ans, est poignardé par un homme de la sécurité membre des Hells Angels, deux enfants sont tués dans leur sac de couchage par un chauffard sous acide. En septembre 1970 disparaît Jimi Hendrix, le guitar hero, celui qui osa réinterpréter à sa manière l’hymne américain. Un mois plus tard, c’est le tour de Janis Joplin, autre icône, à avoir rejoint prématurément la légende de Wood-stock. Chant du cygne des sixties, Wood-stock n’en reste pas moins une étape importante pour les plus grands noms de l’histoire du rock: Joan Baez, Joe Cocker, Carlos Santana, entre autres groupes ou solistes dont le nom reste attaché à cet événement unique. Plus prosaïquement, les organisateurs mirent onze ans à rembourser leurs dettes. Warner Brothers leur rachètera ensuite les droits pour 100 000 dollars. La major en gagnera 500 millions avec le disque et le film, selon les estimations souvent citées de la revue Rolling Stone. Révélateur d’une époque, plutôt qu’annonciateur d’une aube nouvelle, Woodstock porte en germe une vision du monde qui retrouve aujourd’hui de la voix: respect de l’environnement, société égalitaire et changements d’organisation dans le monde du travail et de la famille. Cinquante ans après, les hippies ne sont pas complètement morts.

 


« Je n’aurais pas dit que nous étions si nombreux »

Françoise Erzberger a 25 ans quand elle se rend à Bethel.
Elle y est arrivée le vendredi, le premier jour marqué par un bouchon automobile monstrueux.


 

Cet été-là, Françoise Erzberger a 25 ans. Elle est allée rendre visite à sa sœur qui vit avec sa famille dans une charmante petite ville du comté d’Ulster, dans l’Etat de New York : Woodstock. « C’était un endroit agréable, dans une très jolie région. Il y régnait une atmosphère artistique que j’aimais beaucoup. » Or, voici que l’annonce d’un grand rassemblement et de concerts pour la paix, dans un champ à une centaine de kilomètres de la paisible bourgade, vient secouer la torpeur estivale des rives de l’Hudson : « La bourgeoisie et la Municipalité de Woodstock se sont affolées. Elles ont refusé cette manifestation prévue chez elles. Les affichettes étant prêtes, le nom est resté. » Françoise, elle, décide de s’y rendre, notamment sur l’insistance de Susan, son amie hippie, connue aux Beaux-Arts à Genève et présente, elle aussi, dans le coin. « On y va ? » lance-t-elle. C’est parti, les deux jeunes femmes décident ainsi de rallier le bled de Bethel où sont attendues les plus grandes figures du rock et du folk. « On est allées en voiture et, au vu des bouchons, on l’a tout simplement laissée le long de la route pour finir le trajet avec 45 minutes de marche. »

 

Billetterie dépassée

Françoise arrive sur place le vendredi, soit le premier jour de ce qui deviendra l’un des festivals les plus mythiques de l’histoire : « Il y avait beaucoup de monde, mais jamais je n’aurais imaginé qu’on était des centaines de milliers. » La billetterie est complètement dépassée : « On n’a pas payé les 7 dollars d’entrée, et j’ai trouvé ça chouette ! » Avec l’afflux de visiteurs toujours plus nombreux à rejoindre le site du concert, les infrastructures s’avèrent déjà débordées : « Il y avait bien plusieurs stands de restauration et un ou deux motels dans le coin. Sauf que la nourriture ne parvenait plus à être livrée sur place. Avec la chaleur qu’il faisait ce jour-là, l’eau manquait. C’était ça le plus terrible. »

Françoise ne tarde pas à comprendre que l’improvisation la plus totale règne sur place : « Woodstock, c’était ça: la désorganisation ! » N’empêche, aucun mouvement de foule, aucune agressivité, rien qui ne vienne bousculer l’atmosphère bon enfant de ce rassemblement monstre. La jeune Suissesse, sensible au contexte « terrible » de l’époque, observe la foule composée essentiellement des jeunes issus des classes moyennes blanches. « Je voyais ces gens, et je me disais que bon nombre d’entre eux allaient partir au Vietnam. C’était la guerre, il y avait là beaucoup de pacifistes qui manifestaient contre la violence. » Françoise, sur le moment, s’émeut du sombre avenir qui attend cette jeunesse, pressée pour l’heure autour de l’unique scène de Woodstock dans les effluves de marijuana. « Le premier à chanter était Richie Havens. Il n’était pas prévu, mais il était le seul à avoir pu rejoindre le site. Moi, j’aurais voulu voir les Who. Mais j’aurais dû les attendre jusqu’au lendemain à 3 heures du matin. » Françoise se laisse porter par la programmation aléatoire qui lui vaut quand même de superbes souvenirs : Joan Baez et Joe Cocker, entre autres. Et ce, même si « le son n’était pas bon et la scène pas jolie ». Sur le trajet du retour, une véritable aventure, Françoise se dit qu’elle assisté à un « concert sympa ». Elle ne pouvait imaginer qu’il ferait « autant de bruit ». Françoise n’a pas voulu regarder le film. Elle lui préfère ses souvenirs. Elle s’est rendue à Bethel en pèlerinage vingt-cinq ans après. Avec son neveu, alors trop petit pour y participer. Ensemble, face à un grand champ vert, ils ont évoqué ce que représenta ce festival pour une « jeunesse sacrifiée » sur l’autel d’une certaine guerre au Vietnam. 

 

 


Et maintenant, tous à La Chaux !

Celles et ceux qui souhaiteraient revivre Woodstock peuvent se donner rendez-vous à La Chaux, dans la campagne vaudoise. Cinquante ans après, jour pour jour, ce petit village accueillera trois jours de festival rock. Dans le plus pur esprit hippie, le programme prévoit des shows de plus de trois heures et demie, répartis sur trois jours par près de 50 guitaristes, chanteurs et autres musiciens. Ils reprendront les titres d’artistes, tels que Jimi Hendrix, Santana, Janis Joplin, Joe Cocker, The Who et bien d’autres. Une deuxième scène accueillera également des groupes rock régionaux en plus des bars, des restaurants et des animations présents sur le site. www.woodstock2019.ch


Quelques extraits live de cet incroyable festival

 

Joan Baez, "Joe Hill" live at the Woodstock Festival, 1969

 

Santana - Soul Sacrifice 1969 "Woodstock" Live Video HQ

 

Joe Cocker - Something's Coming On (Live at Woodstock 1969)

            Nicolas Verdan

 

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