Traverser l’Atlantique à la rame à plus de 60 ans

Pour les quatre coéquipiers, " cette aventure solidaire capitalise sur des valeurs nobles de liberté, de courage et de partage". De gauche à droite, Philippe Schucany, Bernard Gerbeau;Philippe Michel et Philippe Berquin.

C’est l’équipage le plus âgé qui va tenter la traversée d’un océan : 71, 68, 61 et 60 ans. A un mois et quelques jours du départ, le 10 décembre, rencontre avec le Neuchâtelois Philippe Schucany, l’un de ces quatre seniors aventuriers.

En décembre prochain, Philippe Schucany, 61 ans, fêtera Noël en mer. Sur le pont d’un bateau de huit mètres. A souquer ferme toutes les deux heures, en tournus avec ses trois coéquipiers, avant de rejoindre une minicabine pour s’y sustenter, se reposer, faire sa toilette et assurer la navigation. Et ce, durant près de deux mois.

Pour traverser l’Atlantique à l’aviron, Philippe Schucany, jeune commissaire retraité de la Police neuchâteloise, sera entouré par deux autres Philippe et par un Bernard. Quatre seniors, un sexagénaire en activité professionnelle, trois retraités très actifs dans diverses associations sociales ou sportives, dont un Suisse (Français par sa mère) et trois Français (moyenne d’âge 65 ans) qui se sont lancé un défi joliment intitulé « À l’Abord’Âge », un projet soutenu par l’association « Sportez-vous bien, Santé vous mieux ». Un slogan qui résume les valeurs qui animent et réunissent ces quatre sportifs : « Tout est possible à
60 ou à 70 ans et bien au-delà, pour peu que la santé, l’envie, voire la passion soient entretenues. »
 

 

Le sport pour bien vieillir

Bouger pour améliorer son espérance de vie, les vertus du sport ne sont plus à prouver. Sauf que, ici, on ne parle pas seulement d’un tour à vélo ou d’une course à pied. Mais bien de rejoindre les Antilles depuis les Canaries: 5000 kilomètres sans assistance, à chercher le vent portant et tenter d’accrocher les alizés. Entre le dire et le faire, il y a comme un océan d’aventures à l’horizon. « Nous ne faisons pas une course. Si on peut faire la traversée en 52 jours, on sera content. On a pris de la nourriture pour 55 jours. » Tout en zénitude, l’ex-commissaire ne fait pas son âge: teint frais, tête haute, buste bien droit, Philippe Schucany dégage une force tranquille. Marié et père de trois enfants adultes, il a dirigé pendant plus de trente ans, le Service forensique, les « experts » du canton de Neuchâtel. Passionné d’aviron depuis quarante ans, il participe régulièrement à des compétitions sur les lacs suisses, notamment le Tour du lac Léman (sept fois). La mer, il connaît moins. En février 2017, il se familiarise pour la première fois avec l’océan à l’occasion d’un stage de voile au large des côtes françaises, en Loire-Atlantique. Dans le genre sportif, ses coéquipiers sont également récidivistes : Philippe Berquin, 60 ans, a une connaissance pointue de la mer et des traversées de l’Atlantique à la voile et à la rame. Le marin, c’est lui. Philippe Michel, 68 ans, fait du vélo à très haute dose et sur des randonnées de plusieurs milliers de kilomètres. Bernard Gerbeau, 71 ans, est coach d’aviron et continue de participer à des régates en mer. De la force dans les bras et les jambes, les marins de « À l’Abord’Âge » n’en manquent pas. Il leur faudra aussi un mental d’acier et de solides ressources psychologiques pour partager l’espace exigu de leur barque ballotée sur des espaces infinis soumis à la force des éléments.

 

 

Entraînement en conditions réelles

« Lors des entraînements, j’ai eu l’agréable surprise de découvrir que je m’endormais rapidement une fois de retour dans la cabine. J’y ai même trouvé un certain confort. Je sais déjà que mon niveau d’exigence va baisser. J’ai vu comment il était possible de manger et de faire ses besoins. De ce côté-ci, c’est O. K. »

Quand il songe à ce que sera la vie à bord, l’ancien commissaire espère maîtriser une tâche cruciale assumée par chacun durant les quarts où il ne sera pas aux avirons : « Quand on est fatigué, stressé par les conditions météo, avec une tempête qui s’annonce, cela peut s’avérer difficile. » Un stage à Quiberon, en Bretagne, permettra aux trois novices d’apprendre les gestes qui sauvent et le maniement des équipements de secours en mer. Philippe Schucany s’est aussi familiarisé avec les animaux marins : savoir les identifier et comment réagir en leur présence. Le futur marin neuchâtelois ne craint finalement qu’une chose: être dérangé par les odeurs dans l’espace confiné de la minicabine où les restes de nourriture, la promiscuité et l’humidité composeront un cocktail peu ragoûtant dont il faudra s’accommoder.

 

Valeurs humanistes

En tant que telle, l’idée de la traversée de l’Atlantique revient à Philippe Berquin qui l’a réalisée trois fois à la voile et une fois à l’aviron en double. Mais c’est Philippe Schucany qui a repris cette idée en 2018, en en parlant à Bernard qui s’est tout de suite montré emballé par le projet. Ne restait plus qu’à solliciter l’expérience de Philippe Berquin, lequel a rapidement proposé de refaire la traversée à quatre. Le dernier compère a été recruté en décembre 2018 en la personne de Philippe Michel. Le projet est soutenu par la SNCF, l’entreprise qui emploie Philippe Berquin, laquelle se sent concernée par la santé des « 20 millions de seniors de l’Hexagone », et d’éventuels sponsors secondaires (bienvenus !). Les quatre rameurs inscrivent leur performance dans une démarche humaniste : « Nous offrirons le prix de la vente de notre bateau, à l’issue de la traversée, à une association reconnue d’intérêt général dans le domaine de la santé et du bien-être ou du sport. » L’image d’un Philippe Schucany, le visage fouetté par les embruns au milieu de l’océan, fait-elle peur à sa famille ? « Quand je leur ai parlé du projet, j’ai eu droit à une écoute attentive. Mon épouse Véronique m’a dit que je devais le faire si j’en avais envie. Nous avons une relation sereine qui nous donne l’occasion de nous retrouver autour d’éléments rassembleurs, tout en pratiquant des activités qui nous sont propres. » Mathilde, la fille aînée des Schucany suit en particulier l’aventure de son père : « Avec fierté et inquiétude tout à la fois. » Hervé et Régine se disent « contents » pour leur papa qui affirme : « Je n’accepterai les félicitations qu’une fois le défi accompli. » S’il est un écueil que ce grand sportif entend bien éviter, c’est l’impréparation à l’échec. « Si je suis responsable d’une interruption de la traversée, en raison d’une blessure ou d’une crise d’angoisse, que sais-je, j’aurais de la peine à l’accepter. Je devrais avoir l’humilité de faire avec... » Or, l’heure n’est pas aux idées noires. Tout le contraire même : « L’aviron est un sport merveilleux, complet, en communion avec la nature. Cette aventure me permettra de me sublimer à travers mon sport. Tout en sachant que c’est la mer qui nous laissera passer. » 

           Nicolas Verdan


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