Six seniors se lèvent et font des propositions pour demain

Ces images de distribution de nourriture ont choqué toute la Suisse (ici, à Genève) qui n’imaginait pas qu’il y ait tant de gens dans le besoin dans un pays aussi riche que le nôtre. ©DR

Et si le monde « post-Covid » se construisait sur d’autres bases ? Les aînés ont des idées. Il suffit de les écouter ! Six propositions pour un avenir prometteur.

C’est la grande inconnue. Quel monde allons-nous retrouver après le passage de ce vilain virus ? Chacun s’interroge. Beaucoup rêvent d’une redistribution des cartes qui ouvrirait sur de nouveaux possibles, plus justes, plus respectueux de l’environnement, plus égalitaires, plus partageurs... tout en se traitant d’utopistes. Pas besoin de rêver, pourtant.

Les alternatives à la société qui a permis l’émergence du Covid-19, construite sur la surexploitation des ressources terrestres, l’hyperconsommation et la loi du plus fort comme seul moteur, existent. En Suisse romande même. Et elles sont portées et incarnées par des seniors. Parfaitement !

Evidemment pour les entendre, il faut être convaincu que les plus de 60 ans ont la légitimité d’être des personnes ressources pour la collectivité. Pas des poids morts, comme on a pu le percevoir, en creux, dans les reproches qui leur ont été adressés durant le confinement. (Pour les protéger, on leur aurait sacrifié l’avenir des plus jeunes.) Ni des citoyens de seconde zone, avec moins de droits que les autres, ainsi qu'ont pu le laisser supposer ont pu le laisser supposer les recommandations spécifiques qui leur ont été administrées — ne plus sortir de chez eux, renoncer à leur vie sociale et familiale, etc.

Comme, de surcroît, les seniors n’ont pas eu le droit à la parole, confisquée par des experts de tous poils qui ont parlé en leur nom, ils n’ont pas pu dire qu’ils étaient capables de penser par eux-mêmes. Et aussi capables d’élaborer des propositions d’un monde post-Covid qui concerneraient toutes les générations.

Vous le savez : l’âge ne fait rien à l’affaire. Quand on est doté d’une conscience sociale, politique, environnementale, on la conserve jusqu’au bout de la vie. C’est le cas de Maryelle Budry et de Raymond Gétaz, respectivement féministe et écologiste depuis les années 70. Avec le temps, il arrive même qu’elle s’épanouisse. L’expérience enrichit les savoirs. Le médecin Philippe Schaller ne dira pas le contraire. Les belles rencontres de la vie aussi. Françoise Cogitore Gandar en sait quelque chose. Et puis, la retraite apporte des conditions propices à l’engagement : du temps et un revenu assuré, même s’il est minime. Ce qui libère un peu de charge mentale et rend disponible pour de nouvelles aventures. C’est ce qu’ont découvert Gabriel Barta et Gérald Thomann.

Voilà pourquoi c’est auprès de ces six seniors que nous sommes allée quérir d’autres propositions pour un monde différent.

Si le coronavirus n’a pas autant décimé qu’il aurait pu (tant mieux), il a égratigné les solidarités intergénérationnelles. Jeunes et vieux ont été poussés à se dresser les uns contre les autres. L’impatience et la colère ont grondé de part et d’autre, mais les liens n’ont pas cédé. Au contraire. Vous le lirez : toutes ces propositions pour des lendemains qui chantent intègrent une dimension intergénérationnelle forte.

Le monde de demain se fera avec les uns et les autres. Ou ne se fera pas.

 

De la visibilité pour les travailleurs pauvres

Gérard Thomann, 64 ans, et Silvana Mastromatteo, 53 ans, cofondateurs de la Caravane de la Solidarité qui distribue des sacs de denrées de première nécessité à Genève

« Quelques jours après le début du confinement, Silvana qui travaille auprès des sans-papiers de la ville de Genève, a reçu un appel au secours d’une personne s’étant retrouvée privée, du jour au lendemain, de son travail et se demandant comment elle allait survivre. Nous sommes partis illico faire des courses pour elle, tout en nous disant qu’elle n’était sûrement pas un cas unique. La restauration et les métiers de service à la personne emploient beaucoup de travailleurs qui cotisent à l’AVS, mais qui n’ont pas accès au chômage, car sans papiers, ils ne peuvent pas ouvrir de compte bancaire.

Nous avons donc décidé de remettre notre Caravane de la Solidarité sur les rails. Nous l’avions créée en 2015 pour porter assistance aux migrants de Syrie qui arpentaient la route des Balkans. On a fait appel aux dons, et les gens se sont montrés très généreux.

En vingt-quatre heures, on a pu distribuer les premiers sacs d’une valeur de 25 francs qui contiennent un kilo de riz, des pâtes et de l’huile. Comme quoi, quand on veut agir, on peut trouver rapidement les moyens de le faire. Même quand cela paraît compliqué ! Ensuite, la Ville de Genève nous a rejoints ainsi que différents organismes caritatifs et humanitaires. Nous sommes contents que ces distributions, qui attirent de plus en plus de personnes, soient l’occasion de mettre en évidence la précarité en Suisse. Elle concerne aussi des Suisses, notamment des retraités qui ont bossé toute leur vie, mais touchent une rente « rikiki », des jeunes mères célibataires...

Les gens ont souvent honte de leur indigence et n’osent pas demander de l’aide, par pudeur. Ces distributions seront éphémères, mais nous espérons qu’elles feront avancer la question du RBI, par exemple. Si ce revenu existait, cette misère n’existerait pas. »

 

Un revenu de base inconditionnel

Gabriel Barta, 71 ans, membre du Comité d’initiative pour un revenu de base inconditionnel (RBI)

« La pandémie du coronavirus, qui a mis l’économie à l’arrêt et a obligé des milliers d’actifs à renoncer à leur activité, a montré que l’existence d’un revenu inconditionnel nous aurait bien rendu service ! Il aurait épargné à l’Etat d’avoir à organiser des plans d’aides au cas par cas, par branche professionnelle, sans toujours de cohérence. Et à éviter des injustices, des inégalités et de nombreux drames humains. Je pense aux personnes qui font la queue à Genève pour recevoir un colis de survie. En tout cas, cette crise sanitaire qui pourrait réapparaître, puisqu’on nous annonce d’autres pandémies, donne l’occasion d’envisager l’initiative que mon comité a soutenu en 2016 et soutient toujours, d’une manière plus concrète.

Le revenu universel de base repose sur l’idée que les richesses du pays sont la somme du travail de chacun, que ce travail soit rémunéré ou non rémunéré comme c’est le cas quand on éduque un enfant, qu’on aide des personnes fragiles ou qu’on s’engage dans une activité bénévole. Il convient donc de partager les richesses entre tous, en accordant à chacun, individuellement, une rente mensuelle, suffisante pour vivre, versée de la naissance à la mort, quels que soient ses autres revenus ou sa fortune.

Actuellement, nous obtenons nos revenus de notre travail, de notre fortune, de notre famille ou de prestations sociales. Le RBI s’intégrerait dans ce système en se substituant à la part de revenu de chaque personne qui couvre les besoins fondamentaux, les autres revenus se chargeant alors de compléter le RBI en apportant la part de confort. Contrairement à des prestations sociales, le RBI ne dépend d’aucune condition de ressource. Moi, qui touche l’AVS depuis quelques années, je sais combien cette rente qui couvre — en partie — les besoins de base, est rassurante. La crise qui a obligé l’Etat à mettre la main au portefeuille et à s’endetter nous a prouvé que l’argument de la dette publique qui est systématiquement opposée aux défenseurs du RBI, pouvait ne plus poser problème ! »

 

Un système de santé plus humain et moins onéreux

Philippe Schaller, 66 ans, médecin généraliste, fondateur de la maison Cité générations à Onex, Genève.

« La crise sanitaire liée au Covid-19, qui neutralise la croissance économique et va, de ce fait, rendre les coûts de santé encore plus pesants, est l’occasion de repenser notre système de santé. Et de l’envisager en termes de décroissance. Décroissance ? Cela ne veut pas dire revenir à l’âge de la pierre, mais abolir les gaspillages. Actuellement 20 % à 30 % des traitements effectués n’ont pas d’impact positif sur la santé.

En revanche, ils ont un impact majeur sur le montant de nos primes. Pour que notre système de santé soit durable, il est nécessaire qu’il soit financièrement supportable par la collectivité et accessible à tous. Selon une récente étude, 20 % de la population renonce déjà à des consultations médicales pour des raisons économiques.

Un système de santé durable ne se focalise pas sur le seul traitement des maladies : il intègre la prévention, soit l’éducation sanitaire des patients, qui sont capables de devenir acteurs de leur santé; il favorise la collaboration entre professionnels médicaux, paramédicaux et travailleurs sociaux; il intègre le lien social avec des « caring communities » (NDLR, collectivités d’entraide) pour permettre aux personnes fragilisées ou âgées de vivre à domicile de façon indépendante. L’expérience du coronavirus est, dans ce sens, révélateur de la capacité de développer et d’imaginer de nouvelles formes de solidarité et de soutien au sein de nos quartiers ou de nos immeubles.

Par ailleurs, il est temps d’expérimenter des projets pilotes reposant sur d’autres systèmes de financement que le paiement à la prestation. On peut faire une médecine plus simple, moins onéreuse et de meilleure qualité. La maison de santé, comme celle créée à Onex, Cité générations, est un exemple de collaboration interprofessionnelle tournée vers la santé de la population régionale. »

 

Des parcours de vie moins déterminés par le genre

Maryelle Budry, 76 ans, membre du Collectif Les vieilles dames indignes et indignées à Genève

« Le confinement a mis en évidence que même âgées, et donc vulnérables face au Covid-19, plusieurs d’entre nous, du Collectif Les vieilles dames indignes et indignées ont bravé les interdits pour aller aider des personnes fragiles et isolées. N’en déplaisent à ceux— souvent des hommes plus jeunes — qui nous traitent avec condescendance, et même paternalisme, nous donnant de « la petite dame », parce que nous laissons nos cheveux blancs, nous restons des citoyennes engagées et attentives aux autres. Deux d’entre nous, dont moi, venons d’ailleurs d’être élues au Conseil municipal de la ville de Genève.

Ce qui nous a donné envie de créer un sous-groupe au Collectif genevois de la grève féministe ?

Les inégalités de traitement entre les femmes et les hommes retraités. Les écarts de rente sont de 2,7 % pour l’AVS, de 63 % pour le deuxième pilier et de 54 % pour le troisième. Ils sont le résultat de parcours de vie inégaux et genrés. Les femmes sont pénalisées par des carrières professionnelles interrompues par les maternités ou mitées par des temps partiels pour cause de garde d’enfants. Sachant que beaucoup de femmes se sont aussi, à côté de leur vie professionnelle et familiale, investies dans des activités bénévoles, profitables pour la collectivité, le fait qu’elles se retrouvent souvent à la limite de la pauvreté en arrivant à la retraite nous indigne.

Cela revient à nier leur implication dans la production des richesses du pays. Autre cause d’indignation : l’invisibilité des femmes âgées. Plusieurs d’entre nous, veuves ou divorcées, aspireraient à une vie affective et sexuelle. Mais la société nous renvoie que nous sommes trop âgées pour cela. Cette mise au rebut participe de la même logique que les violences sexuelles faites aux plus jeunes femmes, ce qui nous indigne également. Les femmes sont d’abord envisagées comme des corps, donc des objets de désir ou de non-désir des hommes. »

 

Un habitat partagé et intergénérationnel


Françoise Cogitore Gandar, 60 ans, animatrice socio-culturelle et locataire dans une maison Smala de l’écovillage à Cheiry à Fribourg

L’habitat partagé, un moyen de renforcer les liens, mais aussi un endroit où chacun amène ses compétences et peut venir en aide aux autres ou tout simplement collaborer. Ici, des membres du comité qui ont co-construit les écovillages de la Smala, en 2019.

« Le confinement qu’on vient de vivre, on s’en est à peine rendu compte, nous, les locataires de la maison Smala à Cheiry ! Cela nous a surtout donné l’occasion de renforcer les liens entre nous et de partager plus d’activités, on a notamment créé un jardin potager. Comme les magasins étaient fermés, on a dû contourner les besoins qui apparaissaient. Il a fallu faire preuve d’imagination et collaborer. Nos différences d’âge et de génération ont enrichi nos ressources. Un jour, les plus jeunes ont eu envie de salade et je les ai emmenés ramasser des pissenlits; un autre jour, ils ont eu envie de soupe et je leur ai montré comment en cuisiner avec des orties. Les jeunes ont créé un escalier pour aller jusqu’à la rivière et un aménagement pour faire du feu.

Notre mode de vie autour de l’entraide et du respect de l’environnement a pris tout son sens durant ce confinement ! Vu de l’extérieur, les gens nous prennent parfois pour une communauté ou une secte. Nous ne le sommes pas. Dans cette grande maison que nous partageons et où nous sommes locataires, nous bénéficions d’espaces individuels — une à sept pièces selon nos moyens —, nous partageons une charte que nous avons établie ensemble, des espaces (la cuisine, un grand séjour, une pièce qui servira d’atelier, le jardin...) et un budget commun pour des achats groupés, par exemple de fruits et de légumes à un producteur local. Sinon, nous menons notre vie professionnelle et amicale ou affective comme nous l’entendons. Pour que la mayonnaise prenne entre nous tous, j’assure un mandat d’animatrice socio-culturelle.

J’organise les activités de groupe, les réunions mensuelles et les visites de la maison à des futurs locataires. Ce mode de vie demande un peu de souplesse d’esprit. On n’a pas tous la même conception du « rangé », par exemple, ou du bruit. Mais on en parle, on s’organise et les bénéfices de ce vivre ensemble sont réels. »

 

Une agriculture biologique adaptée au terrain 

Raymond Gétaz, 66 ans, apiculteur et agriculteur, coopérateur de Longo Maï à Undervilier, dans le Jura. 

La crise a permis de se poser des questions sur notre rapport à la terre, la provenance des produits et de repenser l’agriculture locale.

 

« J’espère que l’élan de solidarité actuel se poursuive après le coronavirus. Avec les autres membres de la Coopérative Longo Maï d’Undervelier où je vis, nous avons créé une promenade de réflexion bordée de panneaux — « Tu veux vivre avec quels vivres » — pour inviter les promeneurs à se questionner... avant le retour à la crise normale ! Oui, car la politique agricole actuelle, basée sur l’industrialisation de l’agriculture, la monoculture et la surexploitation des sols, nous mène droit dans le mur. Utilisant trois calories pour en produire une, elle éreinte les ressources, cause des dommages en partie irréversibles à la biodiversité et affecte gravement le climat aux dépens des générations qui nous suivent.

La crise sanitaire a aussi montré que de nombreuses activités agricoles ont été tellement dévalorisées, qu’elles n’attirent plus de main-d’œuvre suisse. Sans les travailleurs agricoles qui viennent de l’étranger, certaines récoltes ne se feraient plus. Chaque année, plus de mille fermes disparaissent en Suisse.
Il faut redonner du sens au travail de la terre et, pour cela, repenser l’agriculture.

Dans la dizaine de Coopératives Longo Maï qui existent en Europe, nous pratiquons une agriculture écologique diversifiée, pour utiliser au mieux les ressources et les potentialités locales. Nous nous battons aussi pour relocaliser la transformation des produits, retrouver des fromageries, des boucheries et des scieries dans les villages, remettre en activité des ateliers de transformation de laine, comme c’est le cas avec Laines d’ici à Cernier dans le canton de Neuchâtel.

Nos convictions font peu à peu leur chemin. Il y a quarante-cinq ans, quand j’ai démarré, on ne parlait guère d’agriculture biologique. Et voyez, aujourd’hui. Alors, je suis optimiste ».

 

 

 

Véronique Châtel

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