Le Fort de Chillon sort de l’ombre

Invisible de l’extérieur, l’un des plus importants monuments construits par l’armée suisse pendant la « mob » dévoile enfin ses secrets militaires. Transformé en musée et en parc d’attractions, ce labyrinthe souterrain offre une perspective concrète, didactique et ludique sur le Réduit national.

Plus que discret derrière son camou-flage de fausse roche, le Fort de Chillon a longtemps conservé jalousement son « secret défense ». D’ici à quelques semaines, il sera toutefois possible de découvrir la nouvelle parure de cet important ouvrage militaire, tout juste transformé en musée interactif, en lieu de réunion et en parc d’attractions.

Construit entre 1941 et 1942 comme fort d’artillerie et d’infanterie, fortification active jusqu’en 1994, déclassé le 23 mars 2001, ce lieu emblématique a désormais pour ambition de montrer quelle fut la vie des soldats de forteresse et d’exposer le concept de la défense suisse dans la deuxième moitié du siècle passé.

Sur les pas de Luana Menoud-Baldi, la directrice de ce lieu hors normes, nous gravissons une volée de marches, derrière la station de bus de Chillon, avant de pénétrer dans une galerie pentue qui s’enfonce sous la montagne.

Le Réduit national

Une fois dépassé le nid de mitrailleuses de l’entrée, nous voici en 1940. Dehors règne l’angoisse dans le pays encerclé par les forces de l’Axe. Et, si la Suisse venait à être envahie par le Troisième Reich ? Pour le général Guisan, la menace est sérieuse et sa décision politico-stratégique consiste à installer le gros de ses forces dans ce que l’on nomme le « Réduit national ».

A l’intérieur du Fort de Chillon, avant-poste lémanique sur la route des Alpes, la troupe prend ses quartiers : cuisine, dortoirs, salle de réunion, dépôt de munition, l’espace confiné s’organise dans l’atmosphère humide et crue des entrailles rocheuses. A l’exception des meurtrières ouvertes sur Villeneuve et les Grangettes, la lumière du jour ne pénètre pas dans les quelque 2000 mètres carrés de galerie du fort.

 

Point besoin d’imagination pour se plonger dans l’atmosphère de l’époque : tout est là, le mobilier, la vaisselle, la signalétique, les armoires, les lits, les lavabos. On s’y croirait. « Le musée permet de toucher et de se représenter concrètement ce qu’était la vie dans un lieu longtemps classé secret défense », explique Luana Menoud-Baldi. Si la visite, qui se fait sans guide, permet de découvrir le fort en soi, elle se veut surtout un reflet de l’« aventure du soldat suisse » : « Tout a été mis en œuvre pour simuler la vie quotidienne des résidents du  fort », précise Luana Menoud-Baldi.

Des projections sur les murs de films d’époque mettent le visiteur
en contact direct avec les faits et gestes des soldats d’antan.

 

A noter que cette scénographie magistrale n’a pas été confiée aux derniers venus. Avec Véronique Rozen (agence Explosition) et Michel Holson (réalisationseurope), le maître des opérations n’est autre que François Confino, le muséologue français auquel on doit notamment le Chaplin’s World. Un spécialiste de la réalité virtuelle, Patrick Gaetani, ainsi qu’un collège d’experts militaires et des forteresses, étaient là en appui et pour veiller à la qualité de la vulgarisation historique. Il aura aussi fallu l’œil de l’architecte, Christophe Kaempfer, pour transformer l’espace sans le dénaturer.

 

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Jeux et animations

Dans l’ancien dépôt de munitions, une salle de projection, des écrans interactifs et des cartes mettent l’accent sur l’histoire suisse avec la découverte du Réduit national qui se révèle même aux visiteurs non avertis. Tout au long du parcours, des quiz, mais aussi des jeux de stratégie et de réalité augmentée donnent du relief à la visite tout à la fois ludique et pédagogique. Sur demande, il est possible d’obtenir la présence d’un guide passionné du monde militaire et de l’histoire suisse. Le fort est également privatisable, tout ou partie, pour des soirées entre amis, des afterworks, sorties d’entreprises, soirées à thème ou autres.

Unique en son genre, ce musée consacré à une page récente de notre histoire doit avant tout sa réalisation au propriétaire des lieux, la famille Clément-Jost qui a acquis le site en 2010. Après un parcours du combattant avec, notamment l’étape des permis de construire et du classement en monument historique, le Veveysan Pierre Clément est proche de réaliser son rêve qui lui aura coûté 9 millions de francs. La crise sanitaire ayant passé par là, le budget a enflé et l’ouverture, prévue à la fin de l’été, a été retardée.  

A n’en pas douter, le Fort de Chillon fera date dans le paysage des musées suisses. L’historien Pierre Streit salue une démarche qui met l’accent sur le quotidien des troupes de forteresse : « Dans ce fort invisible, situé en face d’une forteresse bien visible, le château de Chillon, le compromis entre le maintien du patrimoine et l’organisation d’un lieu d’histoire vivante est assuré. » Pour cet expert, le Fort de Chillon permet de se familiariser avec l’histoire militaire « sans se perdre dans les détails », toute la difficulté consistant à « vulgariser sans être simpliste ».

Coauteur d’un ouvrage remarqué paru chez Cabédita en 2019, Et si la Suisse avait été envahie, Pierre Streit estime que l’équipe muséale a su éviter un écueil : « Au Fort de Chillon, nous sommes loin d’une image « Landi » de la période de la mob, avec l’image d’une Suisse recroquevillée sur elle-même dans les Alpes et le portrait du général Guisan visible partout. »  Et de souligner combien ce fort est intéressant parmi tous les ouvrages aujourd’hui désaffectés : « Son lieu n’a pas été choisi par hasard, comme c’est aussi le cas pour le château de Chillon. » Une double perspective qui saute aux yeux quand on ressort à l’air libre d’une galerie qui donne sur une terrasse avec vue plongeante sur la célébrissime forteresse médiévale voisine. Le fort enterré attirera-t-il lui aussi les foules ? « Pour l’heure, nous avons misé sur des touristes suisses, indique Luana Menoud-Baldi. Les portes seront ouvertes 364 jours par an. »
 

Pour en savoir plus : Site internet du Fort de Chillon - Prix d’entrée : 25 fr. - Ouverture prévue en novembre 2020

 

Nicolas Verdan

 

Et les autres

Depuis le début du XXIe siècle, tous les forts militaires de Suisse romande, une quinzaine en tout, sont désaffectés, à l’exception d’une partie du Fort de Dailly qui reste sous le contrôle de l’armée suisse.

A découvrir dans la région :

La Forteresse historique de Saint-Maurice regroupe trois forts : Cindey, Scex (VS) et Dailly (VD), construits de la période de la Première à la Seconde Guerre mondiale. Cindey et Scex sont reliés par la galerie naturelle de la Grotte aux Fées.

Fort de Champex-Lac
Classé « secret » jusqu’en 1999, il a été construit durant la Seconde Guerre mondiale (octobre 1941 à décembre 1942) pour apporter un appui de feu aux troupes d’infanterie défendant l’axe du col du Grand-Saint-Bernard face à l’Italie. Son adaptation à la guerre nucléaire en fait également un témoignage de la relation de la Suisse avec la guerre froide.

Fort de Valengin
avec ses deux bunkers qui se font face dans les gorges du Seyon (NE). Entièrement équipés avec du matériel d’époque et avec un musée.

 

Fort de Pré-Giroud
à Vallorbe (VD), célèbre par son accès insolite par un vrai-faux chalet muni d’un ascenseur qui conduit dans les profondeurs de la terre où sont logées 500 mètres de galeries, avec présence du matériel et des équipements d’époque.

Fort de Vernayaz (VS)
creusé sous roc, sur trois étages. Son vrai labyrinthe de galeries accueille des jeux d’évasion de type « Escape Game ».

Fort de Litroz et de la Forclaz (VS)
deux fortifications emblématiques de l’histoire de la mobilisation et du Réduit national. Armement d’époque et restauration fidèle à l’époque, avec un petit Musée militaire et décor extérieur en trompe l’œil.

Fort de la Lamberta
dans le Haut Vully (FR), entièrement démilitarisé dans son aspect, est connu également sous le nom de « Grottes du Mont-Vully ».

Villa Rose (VD)
fortin camouflé en maison d’habitation, de nos jours visitable avec tout son armement d’époque (1940) et un foyer du soldat reconstitué dans ses combles, disponible pour des manifestations.

Pour en savoir plus :
Visitez le site de fort.ch spécialisé dans les fort de suisse et sites des différentes associations qui gèrent les ouvrages pour connaître les horaires et les conditions.

 

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