Ils ont la foi et ils le disent

Dans une société qui compte de plus en plus d’athées, dire sa foi chrétienne est devenu compliqué. Même au sein de sa famille, en période de Noël. Enquête.

C’est le moment de l’année que Sophie, 67 ans, préfère. Les quelques semaines qui précèdent Noël et où elle donne à sa maison un aspect « spirituel », comme elle dit. Car, derrière les arrangements végétaux disposés ça et là et les photophores peints à la main dans lesquels scintillent des bougies, c’est la naissance de Jésus qu’elle célèbre. Mais elle le garde pour elle. « Les amis qui viennent me voir durant la période de l’avent me félicitent pour mes idées « déco ». Ils n’imaginent pas que c’est ma foi qui m’inspire. Je n’en parle pas, ils me trouveraient arriérée. »

Les amis n’imaginent pas que c’est ma foi qui m’inspire.

Guy et Marlène, respectivement 71 et 69 ans, ne dissimulent pas leurs croyances lorsqu’ils déballent leur crèche de Noël au pied de leur sapin. Mais ils ne les mettent pas en mots. « L’an dernier, nous n’avons pas pu nous empêcher de reprendre notre petite-fille qui voulait prénommer le bébé qui dormait dans son berceau de paille « Léo ». Cela nous a mis mal à l’aise : nous avons eu peur de paraître ridicule face à notre gendre, qui est athée, et de froisser notre belle-fille, qui est musulmane. » Eux, en revanche, sont de plus en plus froissés par le fait que Noël soit recouvert d’une avalanche de cadeaux. Comme s’il s’agissait juste d’une fête commerciale où Jésus n’avait plus rien à faire. Pour autant, ils jouent le jeu. « Ce qui compte, c’est que nous nous retrouvions en famille, sourit Marlène. Nous ne voulons pas de conflits. Alors, nous gardons nos convictions pour nous. »

 

Les partager ferait-il forcément d’eux des prédicateurs anti-athéisme et anti-islam ?

La foi, sujet à haut risque

Il faut reconnaître que se lancer dans un débat religieux peut s’avérer scabreux. Bien que la Constitution helvétique démarre encore avec la phrase « Au nom de Dieu Tout-Puissant », la Suisse n’est pas dotée d’une religion d’Etat ; la spiritualité et, a fortiori, le positionnement confessionnel, sont considérés comme des affaires privées qui relèvent, pour beaucoup de croyants, de leur jardin secret. D’autant plus secret que le contexte sociétal est à l’athéisme. Le nombre de personnes sans confession a doublé depuis l’an 2000. Selon l’Office fédéral de la statistique, un habitant de la Suisse sur cinq se déclare sans appartenance religieuse. Comme l’enseignement religieux à l’école est facultatif, sauf en Valais où il est obligatoire, la proportion de nos compatriotes n’ayant aucune connaissance des religions et de leur histoire singulière, s’accroît. Cela ne favorise évidemment pas les débats spirituels ou confessionnels nourris, qui ne versent pas immédiatement dans le jugement de valeur.

La majorité des croyants suisses étant chrétiens  (38,2 % de catholiques, 26,9 % de protestants et 5,7 d’autres chrétiens – Source: Office fédéral de la statistique), parler de la « foi » peut vite s’apparenter à une manœuvre nationaliste sournoise. Une manière de brandir des valeurs prétendument originelles pour rappeler aux non-chrétiens qu’ils ne sont pas du même terroir. « Parler de sa foi peut pourtant favoriser le rapprochement des peuples », affirme Vincent Schneider, 49 ans, diacre en formation, qui travaille à l’accueil des requérants d’asile, dans le cadre de la paroisse de l’Eglise réformée du Joran, dans le canton de Neuchâtel. « En ce sens, le fait de vivre dans une société multireligieuse m’apparaît comme une chance. Cela donne la possibilité aux croyants de partager leur expérience spirituelle commune, mais d’en parler avec leurs clés de lecture respectives : c’est donc une source d’enrichissement pour la compréhension de l’autre. » 

Les mots pour la dire

Pour parler de sa foi, encore faut-il disposer de mots pour « la » dire. C’est là où Marie, 72 ans, flanche. « Récemment mes petites-filles m’ont questionnée sur Dieu. Existe-t-il ? Où habite-t-il ? Je me suis sentie limitée dans mes réponses. Il me revenait des bribes de mes leçons de catéchisme, mais je voyais bien que je les décevais. Si l’enfant que j’étais s’est passionnée pour l’épisode de l’Ange Gabriel, mes petites-filles se sont montrées plus réservées. L’aînée, 10 ans, m’a demandé : « Tu veux dire que Marie a eu une insémination artificielle ? »

 

Comment évoquer sa foi ? Les croyants n’ont pas tous la curiosité intellectuelle de Sœur Emmanuelle (lire témoignage de Michaël Lonsdale) qui s’est nourrie des grands mystiques. La faible fréquentation des églises et des temples ne traduit-elle pas (aussi) un problème de communication entre les représentants religieux et leurs ouailles ? Claude-Inga Barbey et la pasteure, Carolina Costa, en sont convaincues (lire leurs témoignages). En tout cas, la corédactrice en chef de la toute nouvelle revue Réformés (fruit de la refonte de trois titres protestants romands), Elise Perrier, a envie de rendre plus visibles « les trésors » que recèle l’Eglise réformée. « La culture protestante incite à la discrétion. Les gens ont du mal à parler de leur foi, et donc à la transmettre. Même parmi les personnes les plus cultivées. » Avec ses codes graphiques de magazine d’information qui tranchent avec l’image d’austérité que véhicule le protestantisme, Réformés (220 000 exemplaires) espère bien changer la donne et reconnecter la société contemporaine avec le christianisme et, plus particulièrement, avec les valeurs de l’Eglise réformée.

TÉMOIGNAGES

«J’écris avec ma foi»

Eric-Emmanuel Schmitt, 56 ans, écrivain

« Je ne cache pas d’où je parle : j’écris avec mon âme et mon âme est soutenue par ma foi. Tous mes livres sont teintés de cela. Dans le dernier, La nuit de feu, je raconte mon expérience mystique dans le désert, à l’âge de 28 ans, où je suis entré athée et dont je suis ressorti croyant. J’étais parti en excursion avec un groupe et je me suis perdu une trentaine d’heures sans rien à boire ni à manger. Alors que j’aurais dû atteindre le paroxysme de la peur, j’ai éprouvé une confiance infinie dans le mystère. Cette aventure glaçante s’est transformée en expérience mystique et spirituelle qui m’a transformé. Et a modifié complètement mon regard sur la vie.

 

Car il n’y avait pas plus athée que moi : je viens d’une famille d’athées, je n’ai donc pas suivi d’instruction religieuse ; j’ai passé un doctorat sur Diderot et suis devenu professeur de philosophie. Et, soudain, cette certitude, en sortant du désert, que le monde n’était pas absurde. Je me suis mis à lire les mystiques des grandes religions, pour mieux comprendre mon expérience. C’est après la lecture des quatre évangiles que je suis devenu chrétien. Ce cheminement dans la spiritualité reste présent en moi. J’écris donc en m’adressant autant aux non-croyants qu’aux croyants. Il faut parler de ce qui unit les hommes et non de ce qui les sépare. On est frères en ignorance, avant d’être frères en croyance. Ce qui me paraît important est de chercher le socle commun à tous les hommes. Aujourd’hui, je me définis comme un agnostique croyant. Cela veut dire que je ne sais pas si Dieu existe, mais que je crois que oui. Au niveau de la raison, je doute, mais, au niveau spirituel, je suis convaincu. En tout cas, depuis que j’ai la foi, le monde fait plus sens pour moi. Quand je ne comprends pas, je m’accuse, moi, de mes limites et non pas le monde des siennes. La foi m’a rendu humble, confiant, plein de compassion. Elle me fournit une énergie que je n’avais pas auparavant. Je ne vacille plus. J’avance. Je suis ressourcé par les valeurs qui sont les miennes et que je cherche à incarner. »

La nuit de feu, Editions Albin Michel

« Il faut trouver de nouvelles formes pour communiquer sa foi »

Caroline Costa, 36 ans, pasteure à mi-temps, comédienne et productrice

« Quand j’ai annoncé à ma belle-mère espagnole que j’étais pasteure, elle a cru que je gardais les moutons. Il faut dire que j’ai connu son fils dans une école de chant à Paris où, après des études de théologie, j’étais venue explorer l’autre passion de ma vie, la chanson. J’y ai rencontré mon mari, Victor Costa, agnostique, comédien, chanteur, metteur en scène. Il ne s’est pas douté que mon amour pour lui me ramènerait vers la quête de l’Amour absolu. Et donc vers Dieu, car ma foi repose sur l’idée que Dieu est amour.

 

De retour à Genève, j’ai donc décidé de faire un stage pour devenir pasteure. Cela fait sept ans maintenant que j’exerce à mi-temps un ministère pastoral dans l’Eglise protestante de Genève, au LAB, destiné aux jeunes adultes. Méditation, antenne LGBTI, Youth community sont quelques-unes de nos activités exploratoires pour de nouvelles formes d’Eglise pour les jeunes générations. L’autre partie de mon temps, je tourne des séries Web-TV avec mon mari. Nous nous sommes inspirés de notre vie quotidienne pour créer la série humoristique Ma femme est pasteure, dont nous enregistrons la deuxième saison. Nous mettons en scène nos divergences spirituelles, entre autres. Par le biais de situations quotidiennes, nous essayons de faire prendre conscience que tout peut être prétexte à questionnement spirituel : jugement d’autrui, enfermement, générosité... Nous sommes soutenus par les Eglises réformées romandes (VD, NE, FR, GE, Médiaspro), car elles voient dans notre démarche l’occasion de dépoussiérer l’image austère du calvinisme. Elles aspirent à s’ouvrir à d’autres modes de communication pour entrer en lien avec les jeunes. Au moment où nous fêtons les 500 ans de la naissance de la Réforme dans le monde, je crois qu’il est urgent de revisiter notre langage et nos manières de pratiquer la foi. »

www.mafemmeestpasteure.ch

« J’aimerais dire ma foi sans me faire traiter d’illuminée ! »

Claude-Inga Barbey, 55 ans, comédienne, chroniqueuse et écrivaine

« Je ne fais pas de prosélytisme pour la foi chrétienne. Mais cela m’énerve qu’on suspecte les femmes qui trouvent la foi sur le tard d’illuminées frustrées. Pour moi, il y a clairement un avant et un après la révélation. Cela s’est passé l’espace d’une nuit. Je dormais, je me suis réveillée et j’ai découvert dans ma chambre une présence irisée, que je ressentais physiquement. Elle a communiqué avec moi par télépathie pour me dire qu’elle allait prendre soin de moi et que je ne devais plus avoir peur. Pensant que j’étais victime d’une hallucination, je me suis levée et suis descendue dans la cuisine. J’ai alors ressenti une chaleur m’envahir, comme si on m’avait vidé une seringue d’apaisement dans le corps. Après cette nuit, j’ai lu plein d’ouvrages sur la foi, des témoignages plus ou moins historiques et intellectuels. A un moment, j’ai décidé d’arrêter de lutter contre cette foi que je sentais grandir : je me suis inscrite au catéchisme et me suis fait baptiser deux ans après. Ma foi n’est pas liée à un dogme. Mais je me sentais plus à l’aise dans les rites du catholicisme. J’aime pouvoir allumer une bougie et prier. Ce qui a changé ? Ma foi m’amène à tout envisager du point de vue de l’amour. Lorsque je vis une situation difficile ou stressante, je me demande « que ferait l’Amour ? ». Cela m’aide à trouver la réponse la plus positive. Du coup, je suis devenue moins crispée, moins angoissée. Beaucoup plus légère. Je me sens moins seule aussi, car je parle tout le temps à Dieu. Je le vois dans les beautés du monde et je le remercie de me faire vivre des moments de bonheur. Parfois, je lui demande du courage et de la force. Transmettre sa foi fait partie des missions chrétiennes. Et je m’y emploie à ma manière. Dans mon spectacle Laverie paradis, je parle d’espoir, ce qui est une façon de parler de Dieu. Je vais à l’église une fois par semaine, car j’aime partager ma foi avec d’autres, mais je suis souvent consternée par le sermon du curé. Tout est sage et prévisible, cela m’énerve. Il y aurait tant à dire pour ouvrir le cœur des gens, déciller leurs yeux et tant à faire dans le quartier autour de l’église pour rétablir de la fraternité. Je regrette qu’il y ait si peu d’endroits où l’on puisse parler de spiritualité. »

« J’ai envie de faire connaître ceux qui ont donné leur vie pour les autres »

Michael Lonsdale, 85 ans, comédien, auteur d’un tout récent livre de témoignage sur sa foi

« Je suis un enfant naturel, né hors mariage, considéré comme une honte par sa famille. Si Dieu ne m’avait pas sauvé, j’aurais pu mal finir. A des moments importants de ma vie, j’ai écouté ses appels et j’y ai répondu. Nous sommes tous appelés. Dans un monde marqué par le chômage, la violence, la pauvreté, les familles disloquées et la solitude, l’amour de Dieu est pour nous la plus grande des espérances. L’homme moderne a le tort de le chercher dans une réflexion, alors qu’il faut juste éprouver sa présence. Son Amour. Dieu est la force de bonté qui structure le monde, qui donne la vie, laissons-nous porter par Lui. Le chemin vers Dieu est très personnel. Les grandes traditions sont là pour nous aider, mais chacun d’entre nous doit tracer sa route. Lorsque des responsables religieux proclament qu’ils détiennent le monopole d’accès à Dieu, cela me gêne beaucoup. Je préfère suivre des êtres comme Sœur Emmanuelle, qui était d’une grande curiosité, qui a lu aussi bien Bouddha et Confucius que  le Talmud et le Coran. Elle aimait affirmer : « J’ai trouvé partout des grâces et des merveilles. » Dieu n’est pas dans le ciel ni dans les nuages. Il est, par son Esprit, en chacun de nous. Je pense que, être croyant, c’est tenter de libérer l’Esprit que nous enfermons à double tour dans notre cœur, d’où il ne peut plus sortir. J’aime dire : « Entre Seigneur, et sois vivant en moi. » Dès que je peux, je parle avec Dieu. Certains jours, je suis pris par une espèce de paix extraordinaire, de respiration profonde. Le succès du film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux, dans lequel je jouais Frère Luc, a ranimé une certaine fierté parmi les chrétiens. Oui, croire à Dieu, c’est d’abord aimer son prochain. C’est être capable de donner sa vie aux autres. J’essaie d’incarner ce message d’amour en aidant les plus démunis. Je donne à manger à des SDF. Je suis allé apporter de la musique aux migrants de Calais. Et, surtout, je donne à entendre, au travers des spectacles, la voix de Thérèse de Lisieux et de François d’Assise. Il faut qu’on connaisse tous ces gens. Ils ont tant donné à l’humanité. Ils sont un message d’espoir. Les gens ont besoin d’espoir. Les églises sont vides, mais les chemins qui mènent à Compostelle sont remplis de pèlerins. Les mouvements de fraternité sont nombreux et intéressants. L’Eglise doit se renouveler, proposer d’autres lieux d’accueil pour vivre sa foi et la partager avec les autres. »

Il n’est jamais trop tard pour le plus grand Amour, Editions Philippe Rey.

Véronique Châtel

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