Il marche au fond de l’eau

Thierry Goël pratique la plongée en pieds-lourds ©DR

Il marche sous la surface de nos lacs avec un scaphandre russe des années 50. Le Vaudois Thierry Goël pratique la plongée en pieds-lourds. Un loisir aux prises avec l’histoire de la conquête du monde sous-marin.

Son père regardait Cousteau à la télévision. Et, à la maison, l’Encyclopédie océanographique était toujours à portée de main. Adolescent, il prenait son masque, son tuba et ses palmes pour aller taquiner les perchettes au lac. Si la passion de Thierry Goël, 56 ans, pour les profondeurs remonte au temps où « ses oreilles n’étaient pas encore sèches », elle a pris un tour original en 2013. « Pour mes 50 ans, j’ai alors eu envie de faire quelque chose de spécial. » Dans le genre hors du commun, cet informaticien à la Direction des systèmes d’information du CHUV, qui vit à Vallorbe, a fait fort. Vingt-cinq ans après son baptême de plongée avec bouteilles à Lanzarote, il s’est mis en quête d’un ancien équipement de scaphandrier pieds-lourds. Pour celles et ceux qui peinent à se représenter l’objet du désir, la référence au fameux Tintin Le trésor de Rackham le Rouge est incontournable : un imposant casque de cuivre, d’épaisses chaussures de plomb de 8 kilos chacune et une combinaison étanche, dite « peau de bouc ». 

La perle rare se trouve en Russie. Grâce à des contacts au sein du cercle fermé des scaphandriers et autres amateurs de plongée sous-marine historique, Thierry Goël met la main sur un scaphandre des années 1950. La pompe, de fabrication allemande, date quant à elle de 1940, soit peu avant l’avènement de la plongée autonome. Le moteur de cet engin de huitante-et-un ans est le plus élémentaire et noble qui soit : la force des bras. 

 

Pas légère

Tout compris, la combinaison acquise par Thierry Goël ne pèse pas moins de 80 kilos : « Ces équipements n’étaient pas fonctionnels. Il m’a fallu remettre le tout en état, refaire les filetages et les joints. Je me suis pris au jeu en me documentant. » A l’heure, enfin, de descendre sous la surface, un certain nombre de prédispositions sont requises : « Il ne faut, bien sûr, pas être claustrophobe. Des copains plongeurs s’y sont intéressés, mais ils ont arrêté aussitôt qu’ils ont mis le casque. » 

Autre élément clé : savoir que l’on est complètement dépendant envers les personnes qui vous secondent et vous alimentent en oxygène. « Après trente-trois ans de mariage, je fais confiance à ma femme quand elle me pompe l’air. » Gag à part, Thierry Goël sait à quel point il peut compter sur elle ou ses amis au moment de descendre sous la surface. En communication avec son équipe, il peut témoigner de ses sensations. « Ce qui est chouette, c’est qu’on est isolé de l’eau, libre, les oreilles au sec, sans la présence gênante d’un embout dans la bouche. » 

La marche sous l’eau s’avère une aventure « sympathique », même si pas dénuée de risques : « Mieux vaut éviter les endroits où il y a trop de vase, car on s’enfonce. Je me souviens aussi d’une plongée à Vevey. Je ne cessais de glisser sur du gravier, sans parvenir à remonter. J’ai dû demander l’aide de la corde pour me faire tracter. »

 

Ne pas confondre

Entre deux plongées, et ce depuis maintenant six ans, le Vaudois accumule des connaissances impressionnantes sur ce sport qui n’en est pas tout à fait un. Pour mieux comprendre, outre les démonstrations (à succès !) qu’il propose sur les quais du Léman ou du lac de Neuchâtel, en plus aussi des conférences publiques qu’il donne jusque dans les écoles et les EMS, Thierry Goël nous donne rendez-vous sur son site internet : scaphandrier.ch est un coffre à trésor sur l’histoire et la pratique de la plongée en pieds-lourds. Où l’on apprend notamment à ne pas tout confondre : « Qu’est-ce qu’un scaphandrier ? Est-ce un plongeur ? La confusion entre les deux termes est toujours d’actualité et il n’est pas rare de remplacer l’un par l’autre. Pourtant, ils renvoient à des représentations et des usages différents. Au XXIe siècle, le scaphandrier est celui qui s’immerge avec un tuyau lui amenant de l’air comprimé de la surface. C’est aussi la qualification du travailleur sous-marin. Le plongeur s’immerge, quant à lui, sans lien avec la surface avec son propre réservoir d’air qui s’appelle, pour compliquer l’ensemble et faciliter la confusion, « un scaphandre ». D’où le terme utilisé parfois de plongeur en scaphandre autonome. » 

Pigé ? Un petit tour sur le site de Thierry Goël est également l’occasion de mesurer, grâce à des images d’époque, à quel point les scaphandriers ont joué des rôles clés dans le renflouage des navires ou le repérage des épaves. Avec, trop souvent, des tâches ingrates ou macabres, comme lorsqu’il fallait remonter à la surface des corps de malheureux naufragés. « Moi, je suis vraiment un amateur. Ceux qui renflouaient des épaves, qui les découpaient à l’intérieur. Parfois, ils se glissaient sous les bateaux pour passer des câbles. Les tunnels qu’ils creusaient s’écroulaient derrière eux. »

Quand il évoque son activité, Thierry Goël évite de parler de passion : « Oui, car c’est au détriment d’autre chose, à commencer par la famille. En ce qui me concerne, c’est un loisir. » Ses trois garçons, sans que leur père les y ait poussés, font eux aussi de la plongée : « Le grand, qui a 26 ans, a fait scaphandre moderne et pieds-lourds. Le deuxième, 17 ans, a fait scaphandre moderne. Le petit dernier, 14 ans, est actif en plongée bouteille. »

Toujours en quête de nouvelles connaissances, goûtant aux contacts nombreux que son activité et son site lui procurent, Thierry Goël est un passeur. Derrière le hublot de son casque, son sourire témoigne d’une profonde générosité d’être. 

 

Nicolas Verdan

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