COVID « Nous avons besoin d’un jour de deuil national »

La thanatologue Allix N. Burnand refuse le silence de la mort. Sarah Vez ©Yves Leresche

Redonner de la place à la mort pour éviter qu’elle ne prenne toute la place, c’est le crédo de la thanatologue vaudoise Alix N. Burnand. Un an après le début de la pandémie du Covid-19, qui a fait près de 9500 morts en Suisse, elle plaide pour l’instauration d’un jour de deuil national. 

A l’heure où la population suisse exprime sa hâte de retourner au restaurant, de retrouver des amis sur une terrasse de café, de à nouveau s’asseoir dans une salle de cinéma ou de concert, certains se figent. Scandalisés que l’on envisage de tourner si vite la page après les mois tragiques de pandémie du coronavirus qui a déjà laissé près de 9500 personnes sur le carreau. Bouleversés que l’on aspire à reprendre le cours de la vie, là où l’arrivée du virus l’avait brusquement arrêtée. De faire comme si rien ne s’était passé, en somme. 
Et les personnes qui sont décédées, distanciation sociale oblige, sans leurs proches à leurs côtés ? Oubliées ? Et le chagrin de ceux qui n’ont pas pu accompagner leur malade jusqu’au bout ? Ni lui organiser une vraie cérémonie d’adieu ? Devrait-il passer par pertes et profits ? Alix N. Burnand soutient que « non ». 

Formée dans l’accompagnement des personnes en deuil et intervenant notamment au sein de l’association Deuil’S, la Vaudoise qui se définit comme une thanatalogue (du grec thanatos, dieu de la mort, et de logos la parole) affirme que cela ne sera pas possible. « Les endeuillés ont besoin d’être entendus et reconnus. Mais, aujourd’hui, personne ne souhaite les écouter. L’envie collective de quitter cette période de restrictions et d’angoisses est bien trop forte. Alors, de la rancœur se développe et aussi de l’agressivité. »

 

« comment peut-on penser à rouvrir les bristrots »?  alors que mon mari est mort du Covid ? » s’est entendue interpeller Alix N. Burnand par une dame veuve.
 

Difficile à exprimer durant une pandémie

Bien-sûr… la mort d’un individu est toujours une violence pour ceux qui restent. Et le chemin leur permettant de faire leur deuil, toujours douloureux. Mais la perte d’un proche durant une pandémie a ceci de spécifique qu’elle rend le chagrin individuel difficile à exprimer. N’y a-t-il pas de l’indécence à pleurer son mort quand plusieurs milliers d’autres autour de soi vivent la même souffrance pour les mêmes raisons ? 

 

 

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Voilà pourquoi le réconfort doit venir de la communauté. C’est la conviction d’Alix N. Burnand. Aussi, le 5 mars dernier, a-t-elle envoyé une lettre ouverte à Guy Parmelin, le Président de la Confédération, pour le rallier à sa proposition. Certes, elle le félicite d’avoir pris l’initiative de faire sonner les cloches, le 5 mars justement, pour marquer le premier décès dû à la pandémie dans le pays. Mais elle lui suggère d’aller plus loin : de décréter un jour de deuil national dans le courant de 2021. 

 

Acte symbolique

« Nous, les familles, les proches, les amis, les privés de cérémonie, mais aussi les professionnels de la santé, du social, du monde religieux, des Pompes funèbres…, nous avons besoin d’un acte symbolique fort pour honorer les morts durant cette pandémie. Pour que ces derniers ne prennent pas toute la place dans l’esprit de leurs proches, il faut leur donner une place. » Laquelle ? Se référant aux monuments aux morts qui jalonnent la France en mémoire des soldats tombés pour leur pays durant la guerre 14-18, Alix N. 
Burnand suggère d’inventer un rituel national. Des cloches qui sonneraient un coup par centaine de morts, en prenant exemple sur l’initiative de Joe Biden ? Le 21 janvier dernier en effet, 400 coups de cloche ont résonné dans la cathédrale de Washington, soit un coup pour chaque millier de vies perdues. Pourquoi pas ? Ou alors un portail virtuel sur lequel, ceux qui le souhaiteraient, pourraient inscrire le nom du défunt du Covid ou de ceux décédés pendant l’épidémie ? 
Une autre piste intéressante. Alix N. Burnand a déjà pensé à une date pour cet événement symbolique qui reste à inventer : le jour de la Toussaint. « Je n’attends pas de réponse de Guy Parmelin, mais j’espère qu’il sera sensible à mes arguments. » 
Beaucoup le sont déjà….

Véronique Châtel

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