Corps rendus par les glaciers: médecine légale et archéologie main dans la main

Un bras de l'époque «moderne» (daté entre 1640 et 1800) sous la loupe de l'experte Bettina Schrag. © Sedrick Nemeth

Les glaciers valaisans font l’objet d’une attention toujours plus soutenue.

 

S’il fallait un poil résumer: les tissus mous, c’est son affaire à elle. Les ossements, c’est pour lui. Bettina Schrag, médecin légiste responsable du Service de médecine légale à l’Institut central des hôpitaux, rattaché à l’Hôpital du Valais, et Romain Andenmatten, archéologue et responsable de l'archéologie glaciaire à l’Office cantonal valaisan de l’archéologie (OCA) ont été beaucoup sollicités, cette année, sur les glaciers par la Police cantonale valaisanne: «Dès qu’une identité présumée peut être établie, précise Stève Léger, porte-parole de la Police cantonale, nous essayons de trouver du matériel de comparaison pour l’identification.» Leur expertise conduit le plus souvent Bettina Schrag et Romain Andenmatten à travailler en équipe avec l'anthropologue et archéologue François Mariéthoz. 

Le 28 août dernier, leurs efforts conjugués ont permis d’identifier, par son ADN, un alpiniste qui avait disparu en 1990 sur le glacier du Stockji, à Zermatt. Retrouvé le 22 juillet, ce corps était celui d’un alpiniste allemand de 27 ans, parti de Chamonix pour rejoindre Domodossola. «Même si la disparition est ancienne, observe Bettina Schrag, les familles conservent l’espoir ou un doute.»  

>> Lire le premier volet de notre dossier: «J’ai toujours espéré que les glaciers me rendent mes parents»

Pour Romain Andenmatten, la question est de savoir à quel moment on passe de l’enjeu de mémoire à des questionnements de type archéologique: «Quand on est dans l’impossibilité de fournir une identité aux restes humains.» La dépouille du «mercenaire» du début XVIe siècle du col du Théodule est au rang des découvertes les plus emblématiques de ces dernières décennies dans le canton du Valais. 

Ossements, mais pas de momies

Mais à quoi ressemblent vraiment ces personnes disparues sorties des glaces? «Les gens imaginent toujours des momies complètes. Or, la majorité des restes humains rendus par les glaciers sont des fragments de corps, des os», explique Bettina Schrag.  «Généralement, les gens disparus sur un glacier ne sont pas tombés dans des crevasses, précise Romain Andenmatten. Après avoir été recouverts par les neiges, les personnes, animaux ou objets finissent par être intégrés à la glace dans un processus lent. Le mouvement du glacier va disloquer les restes ou les vestiges.» 


Romain Andenmatten, archéologue: «Un objet resté en parfait état 5000 ans
dans la glace va rapidement se dégrader aussitôt ressorti.»
 © Sedrik Nemeth

Dans les tiroirs en inox des sous-sol de la Médecine légale à Sion, des restes trouvés en 2014, 2015, 2018 n’ont pas fini d’intéresser les experts du service. Il y a urgence uniquement au moment clé de la découverte: «Si on n’intervient pas rapidement, explique Bettina Schrag, le corps va commencer un processus de détérioration.» Et Romain Andenmatten de rappeler que le principe de l’archéologie est avant tout conservatoire. «Un objet resté en parfait état 5000 ans dans la glace va rapidement se dégrader aussitôt ressorti: il commence à pourrir, à se couvrir de champignons.»

Dans les faits, ni la médecine légale ni les archéologues sont les premiers à découvrir les choses ou les restes humains. En général, indique Romain Andenmatten, ce sont quasi exclusivement des alpinistes qui tombent sur des restes humains. Pour répertorier et sauvegarder ces vestiges avant qu’ils ne se détériorent à l’air libre, l’Office cantonal d’archéologie (OCA) du Valais a lancé, en 2021, l’application IceWatcher (iOS, Android) pour téléphones portables. «Nous cherchons à sensibiliser les gens à la bonne pratique: ne pas toucher, documenter, indiquer la position et transmettre l’information.» 

Une quinzaine d’annonces ont été faites depuis. «Deux ou trois concernaient la médecine légale.» Mais attention, s’exclame l’archéologue: «Nous ne voulons pas de chasse au trésor! L’application n’a pas été conçue pour inciter les gens à se rendre sur les glaciers, mais pour que ceux qui s’y trouvent ouvrent les yeux.»

Nicolas Verdan

 

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