Cookies, chocolate chip

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Jane, mon amie sociologue de l’Ohio, m’a demandé l’autre jour, lors d’un lunch au nouveau bistrot du village, comment traduire « chewy » en français.

— Tu en as besoin pour ton boulot ? lui demandai-je. Tes statistiques résisteraient-elles à la mastication ?

— Pas du tout, dit-elle en riant. Je veux faire des cookies, des vrais, pour mes petits-enfants. Des cookies qui seraient comme les chocolate-chip cookies de mon enfance, c’est-à-dire chewy.

— Hmm, fis-je. Moelleux ? Craquants mais pas trop ? Elastiques-sucrés genre mélasse ?

— Rien de tout ça. Chewy, insista-t-elle. Tu comprends, quand j’étais petite, les vrais cookies…

Et c’était parti pour une belle réminiscence proustienne sur les vertus de ces cookies qui avaient illuminé ses jeunes années.

Ensuite, de cookie en biscuit, nous avons évoqué les goûts et les habitudes alimentaires de nos petits-enfants, de ceux qui sont vegans et ceux qui sont fast-food, ainsi que la possible transmission de nos propres choix. Nous avons parlé aussi de leurs ambitions, de leurs stress, si différents des nôtres lorsque nous avions leur âge. De leur goût, ou non, pour le yoga, la pleine conscience, la relaxation… bref, de tout ce qui est censé les aider face à la surcharge générée par le travail, la technologie, les réseaux sociaux et j’en passe. Je sentais Jane inquiète à leur sujet, en particulier pour son petit-fils Maxime qui venait d’avoir 20 ans et préparait des examens de rattrapage après un échec.

Enfin, parce que nous aimons les boucles qui se bouclent et les énigmes sémantiques, nous en sommes venues à parler de ces autres cookies qui s’amoncellent à l’arrière de nos écrans chaque fois que nous entreprenons des recherches sur internet — scientifiques ou culinaires, selon les cas.

— Si ma boîte à biscuits était aussi pleine que mes fichiers à cookies, conclut mon amie, je serais diabétique.

De retour chez moi, j’ai empoigné le World Wide Web pour essayer de savoir comment la langue avait glissé du moelleux biscuit plein de beurre aux arcanes de la cybernétique. Las ! pas de véritable explication ( hormisla petite taille des fichiers comme des biscuits ), seulement une allusion aux « fortune cookies », ces petits biscuits roulés que l’on recevait dans les restaurants chinois ( avec d’inappétissantes compotes ) et qui contenaient un billet destiné à nous conter « la bonne fortune ». Mais quelle « fortune » les cookies informatiques sont-ils supposés nous apporter ? Mystère.

Je pensais le sujet clos lorsque Jane m’a appelée quelques semaines plus tard. « Tu te souviens de notre discussion sur les cookies ? »

J’ai imaginé qu’elle allait me raconter une mésaventure bureautique, mais non, il s’agissait de nouveau de son petit-fils Maxime. Consternée, elle m’a décrit la fatigue de celui-ci, ses nuits à étudier ( non pas à la chandelle, mais presque ), ses maux de tête, ses téléphones interminables avec parents et grands-parents, sa pratique des arts martiaux pour essayer de calmer les angoisses. En passant, elle m’a expliqué que les résultats des examens étaient communiqués sur internet, tel soir à partir de minuit. « Oui minuit, s’écriait-elle. Minuit… internet… c’est d’un cruel… »

— Inhumain, acquiesçai-je, mais quel rapport avec les cookies ?

— Justement. Maxime est arrivé chez moi hier avec un tupperware contenant cinq énormes cookies exactement comme ceux de mon enfance. Et parfaitement chewy. Tu n’imagines pas combien ils étaient bons.

— Et d’où les tenait-il ?

— D’une recette sur internet, bien sûr.

— Tu veux dire qu’il les a faits lui-même ?

— Oui. Avant-hier soir, en attendant ses résultats d’examen, il était tellement angoissé que, à 22 heures 30, il s’est mis à faire des biscuits.

— Et à minuit ?

— Eh bien, les biscuits étaient cuits.

— Oui, mais les exas ?

— Oh, il a réussi. Je savais qu’il réussirait, ce n’était pas ça le problème. Le problème, c’était l’angoisse. La sienne et la mienne. J’avais peur qu’il se shoote au café. Ou à autre chose.

— Et il a fait des biscuits à la place. C’est bien, non ? Mieux que le Xanax en tout cas.

— Certainement, dit Jane. Mais comment a-t-il eu l’idée de confectionner des chocolate-chip cookies, exactement comme ceux de mon enfance, un soir à minuit ? Tu crois que c’est une histoire génétique ?

— De transmission intergénérationnelle plutôt, répondis-je. Et c’est pour ça qu’ils étaient tellement bons.

 

Mary Anna Barbey, Ecrivaine

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