Claude-Alain Monnard raconte des vies en 5000 signes

Laurent Grabet ©DR

Claude-Alain Monnard se penche avec talent et endurance sur les gens de sa région pour le Journal de Cossonay. En seize ans, ce Vaudois de 73 ans en a croqué près de 700 ! Histoire d’un redoutable portraitiste en série et heureux retraité.

Il y a deux grands types de retraités. Ceux qui vivent heureux, une fois l’échéance de la retraite, aussi espérée que redoutée, passée. Et puis, ceux qui cherchent un second souffle. Claude-Alain Monnard appartient à cette catégorie. Une flamme malicieuse dans ses yeux le dit avant qu’il n’ouvre la bouche.

Question second souffle, cette force de la nature qui, à sa grande époque bouclait un marathon en à peine plus de trois heures, s’y connaît. Le Vaudois de 73 ans fait preuve d’endurance dans la mission qu’il s’est assignée depuis 2005 dans le Journal de la région de Cossonay. Notre homme officie comme journaliste dans cet hebdo, comptant un peu plus de 3000 abonnés, qui célébrait ses 120 ans en 2019.

Le « Traîne-Gourdin » (NDLR, sobriquet donné aux habitants de Cossonay) est le portraitiste du journal. En quinze ans, il a ciselé 695 portraits ! Le plus souvent des gens du cru, de l’employé de la Voirie au Prix Nobel Dubochet. Pas tellement pour mettre du beurre dans les épinards, car la presse locale n’a guère les moyens de surpayer l’armée de pigistes remplissant ses colonnes, mais surtout, car son « envie de parler des autres» le nourrit.

 

Un portraitiste ultraendurant

La « une » du journal a salué cette régularité dans deux éditions (marquant les 500, puis les 600 portraits) qui furent parmi les plus lues… « Le talent de Claude-Alain est de capter avec empathie ce qui est le plus intéressant dans la vie de son interlocuteur et de le raconter en 5000 signes sans tomber dans les travers du CV. Sa rubrique est un must ! L’autre jour, un collègue rédacteur en chef me confiait qu’il rêverait de compter une telle recrue ultra-endurante dans son équipe », raconte Pascal Pellegrino. Pour le rédacteur en chef du « Journal de Coss », « aucune vie n’est inintéressante ». Celle de son localier ne fait pas exception.

Etre le portraituré et non plus le portraitiste amuse le septuagénaire. « Je rêvais d’être footballeur, mais le destin m’a poussé à gagner ma vie comme enseignant, puis à l’enrichir, aujourd’hui, des rencontres que je fais comme journaliste… », résume celui qui est né en 1947 à Nyon. Ce second chapitre de vie prend sa source dans le premier. « Gamin, j’avais aussi envie de devenir journaliste sportif. Mon père était correspondant pour le Journal de Nyon. Aussi, quand au moment de la retraite, Jean-Louis Genoud, l’ancien rédacteur en chef du « Journal de Coss » m’a rencontré pour écrire un topo sur ma carrière, je lui ai proposé de faire chaque semaine le portrait d’une personne de la région dans ses colonnes. Il a dit oui… »

Footeux et globe-trotter

Comme tout bon localier, Claude-Alain Monnard entretient un vaste réseau, le goût des défis et de la saine pression. Ces qualités lui viennent de son amour du sport, « un formidable moyen de se sentir vivant, d’évacuer les soucis et de trouver des solutions ». Le foot demeure une passion de celui qui a joué en 1re Ligue au FC Forward-Morges. « Mes deux cousins étaient les grands frères que je n’avais pas eus. A 10 ans, je slalomais avec eux au volant d’une vieille Fiat dans le verger de leur ferme. Leur amour du ballon m’a contaminé…  En 1954, j’assistais à mon premier match international à la Pontaise. La grande Hongrie de Puskás, avait battu la Nati 5 à 4… »

Une fois adulte, suivre l’équipe nationale à l’étranger sera un prétexte idéal pour assouvir son amour du voyage. Il assistera à la légendaire Coupe du Monde 1966 organisée et gagnée par l’Angleterre. Ce goût de la découverte est né lui aussi, dans l’enfance. Le petit « Momo » passait des heures à rêvasser devant une carte d’Europe en imaginant un itinéraire en voiture vers le Cap Nord. « Quelques années plus tard, je l’ai réalisé avec une bande de copains. » L’amitié tient une place centrale dans la vie du Vaudois et rime avec fidélité. Certaines nées il y a un demi-siècle sur des terrains tiennent toujours.

 

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Tour à tour adulé et haï

L’enseignement relève chez lui d’un goût de la transmission et d’une tradition familiale. Son père fut instituteur. « La joie de transmettre, la précision et la parfaite orthographe de ses portraits trahissent l’ancienne profession de Claude-Alain », relève Pascal Pellegrino. « On n’enseigne pas ce que l’on sait, on ne peut enseigner que ce que l’on est », disait Jean Jaurès. Claude-Alain Monnard l’illustre bien. Nombre de ses élèves gardent un bon souvenir de lui. Certains ont même été portraiturés. Il a transmis à beaucoup un peu de sa rigueur, de sa droiture et de son sens de l’effort. Le tout était, on le devine, emballé dans une générosité pudique. « J’ai aimé ce métier dans lequel on est tour à tour adulé ou haï et sa diversité qui me permettait d’enseigner l’allemand, le sport ou le chant. A l’époque, une certaine sévérité était la norme et une insolence s’arrêtait parfois sur une paire de gifles qui, aujourd’hui, conduirait au tribunal… », s’amuse le retraité. Au contact des jeunes, il confesse avoir entretenu la curiosité naturelle qu’il met encore à profit comme portraitiste.

Sa route a croisé celle de son épouse lors de leurs études à l’Ecole normale. Ils se marieront en 1972 et trois fils naîtront de cette union. Un quatrième, adopté en Inde, les rejoindra en 1987. Malgré l’amour de ses parents d’adoption, ce dernier s’abîmera dans un parcours compliqué en croyant anesthésier des blessures tenaces venues de loin… C’est un « crève-cœur » pour Claude-Alain Monnard et son épouse qui finiront, cependant, par trouver le courage d’accepter cette réalité sur laquelle ils n’ont plus prise.

La mort et les projets

La vie nous façonne aussi et surtout dans nos souffrances. « Momo » en a eu son lot. La première fut brutale. Son père avait été sali par de fausses accusations, dont la justice l’avait totalement blanchi plus tard… Entre-temps, ce terrible mensonge avait terni la relation que le jeune Claude-Alain entretenait avec lui. Les deux hommes avaient heureusement fini par se rapprocher. « J’ai eu la chance de lui tenir la main jusqu’au bout », se souvient notre portraitiste. La mort ? Ce protestant de baptême y pense un peu. Au point en tout cas de « s’éviter de pénibles prolongations en s’inscrivant à Exit ». Mais le sujet réveille surtout en lui le « grand point d’interrogation de ce mystère qui nous dépasse »…

L’homme a encore de belles années devant lui. Il pense d’ailleurs déjà au prochain portrait qui lui tient à cœur. Ce sera celui d’une fillette, Olivia, connue dans le cadre de sa mission de soutien scolaire bénévole, prodiguée pour le compte de la Ligue vaudoise contre le cancer. « La rage de vivre de cette gamine malade de 13 ans nous invite à remettre en perspective pas mal de choses… et je voudrais bien la faire partager à nos lecteurs. »

 

Laurent Grabet

 

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