Ces familles qui accueillent des enfants venus se faire opérer en Suisse

Meimouna et sa famille d'accueil
© Yves Leresche et DR

Chaque année, des familles romandes s’occupent de bambins arrivés de l’étranger pour subir une intervention chirurgicale vitale. Témoignage de quelques-unes de ces personnes au grand cœur.

Donner sans rien attendre en retour, cela s’appelle l’amour. Un amour de leur prochain que cultivent les familles d’accueil romandes qui ont décidé de s’occuper d’enfants étrangers venus se faire opérer en Suisse. C’est le cas des Joseph et des Pontet, qui témoignent, plus loin, de cette expérience aussi forte qu’émouvante.
« Chaque année, près de 200 enfants — essentiellement en provenance d’Afrique de l’Ouest ou subsaharienne — viennent se faire opérer en Suisse romande », explique Heang Cavadini, en charge des relations avec les familles d’accueil pour le programme des soins spécialisés à Terre des hommes (TdH) qui, selon nos recherches, semble être la seule association romande à recourir à des familles d’accueil. Ils sont placés dans notre maison médicalisée de Massongex (VS), exception faite des moins de 2 ans, car elle ne possède pas de nurserie permettant de les recevoir. » Ainsi, cinq à six bambins sont accueillis chaque année par des particuliers. « Comme nous avons signé des conventions avec le CHUV et les HUG, qui sont à la pointe de la chirurgie cardiaque, presque tous les enfants qui viennent en Romandie nécessitent une opération liée à cette spécialité. Pour des raisons pratiques, nous cherchons donc à les placer sur Vaud et Genève, un dernier canton où nous sommes en manque de familles. » Avis aux personnes intéressées !
Une tâche qui n’est toutefois pas de tout repos, puisqu’un tel accueil exige une disponibilité de tous les instants durant deux à trois mois, en moyenne. Qui sont ces bénévoles, sélectionnés au terme de deux entretiens ? « La plupart sont des personnes entre 50 et 60 ans, répond Heang Cavadini. Certaines ont des enfants, souvent grands, d’autres pas, le seul impératif étant d’offrir l’amour nécessaire. » Il y a toutefois quelques conditions : normalement ne pas avoir plus de 70 ans, car c’est assez éprouvant physiquement ; posséder un permis de conduire et ne pas avoir de casier judiciaire. « Il faut aussi prendre conscience qu’il s’agit d’un rôle momentané d’intermédiaire, et qu’il n’y aura plus forcément de contact avec les enfants par la suite », poursuit-il. Mais que répondre à ceux qui critiquent le fait de renvoyer ces enfants dans des pays où ils n’ont pas forcément d’avenir ? « Une vie sauvée est une vie, répondent d’une même voix tous les acteurs impliqués dans ce programme. Même si, une fois de retour dans leur pays, ils n’ont pas le même confort que chez nous, ils vivent très heureux parmi les leurs. » Et, le temps d’un instant, au sein de leur famille d’accueil …
 

Frédéric Rein

 

Témoignages

Laurence et Alain Joseph, 50 et 53 ans Belmont-sur-Lausanne

« On s’en occupe comme de nos propres enfants »

Le sol du salon de la famille Joseph est jonché de dizaines de jouets. Meimouna, Mauritanienne de 6 ans, ne s’en souvient peut-être pas, mais elle a déjà été accueillie à deux reprises, à chaque fois pour six mois, dans cette maison des hauts de Belmont-sur-Lausanne (VD).
C’était il y a cinq ans, mais les Joseph se rappellent comme si c’était hier de cette première expérience en tant que famille d’accueil. « Le dernier de mes quatre enfants avait 8 ans, se souvient cette mère au foyer, libraire de formation. Une annonce de Terre des hommes m’a fait choisir cette forme de bénévolat plutôt que la reprise d’un travail. Ma famille a tout de suite adhéré. » Meimouna est donc entrée dans leur vie en 2012, afin de se faire opérer d’une extrophie vésicale — une malformation complexe de la vessie et de certains organes voisins. Une intervention qui en a induit une deuxième, l’année suivante. « On sait quand les enfants arrivent, mais seul leur état de santé détermine la date de leur départ. La seconde fois, mon mari et moi avons ramené Meimouna en Mauritanie, car il était difficile de la confier à un inconnu à l’aéroport. »
Une situation exceptionnelle, justifiée par le fait que les Joseph sont aussi des donateurs, leurs contributions ayant servi à soutenir un projet assurant l’accès à l’eau potable dans la capitale mauritanienne.
Par la suite, l’ensemble de la famille s’est rendue au Togo pour raccompagner Camélia, petite Béninoise opérée du cœur. « C’était l’occasion d’aller voir des projets que nous sponsorisions, comme la rénovation d’une maternité. »  Mais revenons en Suisse, où est arrivée Meimouna pour subir son troisième acte opératoire, destiné à solutionner ses problèmes d’incontinence. Elle partage actuellement ses journées avec le petit Marocain Abdellah, 18 mois, qui ne trouvait pas de famille d’accueil et habite également chez les Joseph depuis son opération du cœur.

 


Laurence et la petite Meimouna, âgée de 6 ans, à Lausanne
 

Une séparation difficile

Depuis 2012, huit enfants sont passés chez les Joseph. Les photos de Soussouni et de Camélia du Bénin, Josias et Soudeiss du Togo, Aroua du Maroc, Ali d’Irak et, bien sûr, Meimouna, affichées dans l’entrée, sont là pour témoigner de ces « expériences extraordinaires ». « Beaucoup ont appris à marcher chez nous. »
Des enfants avec lesquels, hormis d’éventuels soins et contrôles médicaux, la famille a partagé des instants classiques du quotidien : aller à la place de jeux, raconter des histoires, se lever parfois la nuit, entre autres. « Certains ont dormi dans notre lit pour que nos nuits soient moins agitées ! Mais on oublie vite ces petits inconvénients. » Est-ce plus facile de s’occuper d’enfants de moins de 2 ans ? « J’aime les bébés, avoue Laurence Joseph. En plus, ils ne comparent pas leur pays d’origine à celui d’accueil, ce qui simplifie les choses. On n’est pas non plus bloqués par la barrière de la langue. »
Des moments durs ? « L’attente à l’hôpital est toujours angoissante. Avant les grandes opérations, il m’est d’ailleurs arrivé de dormir à l’hôpital. Et les séparations sont à chaque fois déchirantes, car on s’en occupe comme de nos propres enfants. Mais on sait que l’on agit pour leur bien et que cela a aussi été très dur pour les parents de les laisser partir. » Avant de quitter la Suisse, tous reçoivent de Laurence Joseph un album de photos, souvenir de ces moments partagés.

 

Monique et André Pontet, 62 et 60 ans Lonay (VD)

« Notre engagement répond à un vrai besoin »

Installé dans une trotteuse, Moomen est occupé avec un jouet coloré. Ce Tunisien de 15 mois, tout sourire, loge chez les Pontet depuis le 2 janvier, à la suite d’une opération cardiaque, qui en a précédé une autre, initialement non prévue, liée à sa maladie de Hirschsprung, une anomalie fonctionnelle de l’intestin. « Il aurait dû partir à la mi-février, mais il demeurera chez nous au moins jusqu’à la fin de juillet, voire plus, estime André Pontet, enseignant au gymnase. Une fois, un enfant est même resté treize mois. »
 

« Il est préférable de ne pas garder le contact »

Les Pontet sont coutumiers de ces petits imprévus, eux qui, depuis 1994, ont déjà reçu plus d’une trentaine d’enfants étrangers venus se faire opérer en Suisse. Un engagement consécutif à un appel d’Edmond Kaiser, fondateur de Terre des hommes.
Les visages de ces enfants, parfois déformés par le noma (gangrène de la bouche) ou d’autres maladies aux noms imprononçables, sont épinglés sur un grand tableau trônant dans la salle à manger. On y découvre aussi une cinquantaine d’autres enfants, notamment placés ici par le Service de protection de la jeunesse (SPJ). Le couple est en effet allé jusqu’à déménager pour créer une sorte de minifoyer pour enfants, Monique quittant son activité de garde d’enfants malades pour la Croix-Rouge afin de s’y consacrer bénévolement. « C’était difficile à gérer, car nous devions être prêts à n’importe quel moment à accueillir des fratries », se rappellent-ils, nous expliquant que l’un de ces enfants est devenu comme leur fille après avoir vécu vingt ans avec eux.
Si la nature ne leur a pas permis d’avoir de descendants, le destin a aussi voulu qu’ils adoptent, en 2002, deux sœurs indiennes, aujourd’hui âgées de 21 et de 22 ans.
Moomen nous interrompt pour nous signifier son envie de manger. « Il a toujours refusé les biberons, peut-être parce qu’il a été forcé par le passé. On lui donne donc son lait à la seringue. Récemment, comme il ne parvenait pas à aller à selle, on a dû faire un rinçage, ce qui a eu un effet direct, nous obligeant à le baigner et à le changer de nombreuses fois durant la soirée ! » Avec l’âge, n’est-ce pas devenu plus difficile ? « On change un peu plus souvent de bras quand on les porte, mais ça va », rigolent-ils.
Toujours est-il que ces accueils impliquent quelques sacrifices, comme de renoncer à des épisodes de leur vie sociale ou à de longues marches dans la nature. « Mais on sait que notre engagement répond à un vrai besoin. On donne beaucoup, et on reçoit encore plus en retour. »
Les adieux sont-ils difficiles ? « On a pris l’habitude de dire au revoir aux enfants la veille de leur départ, afin que la séparation soit sereine, qu’ils puissent se réjouir de retourner chez eux. Mais, même si l’expérience aide à gérer ces situations, l’émotion ne s’use pas. Cela dit, ce sont les arrivées qui sont les plus intenses, car il faut s’adapter au rythme et à la problématique propres à chaque bébé, qui sera un peu comme le nôtre durant quelques mois. » Des enfants dont ils n’auront ensuite plus de nouvelles, conformément au principe voulu par TdH … « Un jour, une famille du Bénin nous a écrit : « Votre enfant va bien. » C’était touchant, mais il est préférable de ne pas garder un contact avec les parents ou l’enfant, même si ce dernier revient un jour en Suisse, afin de ne pas brasser les émotions. »

 

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