Ce que votre parfum dit de vous

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Artifice ou expression de soi? Les deux. Le parfum qu’on porte nous relie à des émotions très intimes. Des Romands témoignent.

Il faut en faire l’expérience. Sortir de chez soi sans s’être parfumé et s’en trouver tout déstabilisé. Comme si on avait déboulé dans le monde avec des pantoufles aux pieds. Et qu’on s’apprêtait à y exister en mode mineur. C’est là qu’on prend conscience de l’importance du parfum dont on se pare.

 

Même si le geste de se parfumer s’accomplit dans une ronde de rituels banals et quotidiens — prendre sa douche, se brosser les dents, s’habiller, se maquiller ... — il a ceci de particulier qu’il semble nous apporter ce supplément d’âme qui nous aidera à prendre place dans l’espace collectif. « Le parfum est une signature identitaire, car c’est une odeur qu’on choisit contrairement aux odeurs corporelles qui émanent de nous, parfois à notre insu », remarque l’anthropologue, philosophe et historienne du parfum, Annick Le Guérer.

 

A la différence des animaux, l’homme peut effectivement s’affranchir des odeurs naturelles que son corps, véritable usine chimique, produit en permanence. En tout cas, les masquer. En se parfumant, il signale son humanité. Et bien plus encore: il brandit un statut social. « Plus le parfum est coûteux et d’une marque peu distribuée, plus il traduit l’appartenance à une classe sociale élevée et distinguée », souligne Annick Le Guérer. Ne pas porter le parfum dont on voit partout la publicité traduit un caractère. Il faut une bonne dose de confiance en soi pour ne pas succomber à la tentation de s’identifier à telle ou telle star de cinéma qui prête son visage et son corps à un parfum. Et aussi une bonne dose d’estime de soi pour ne pas chercher à sentir la fragrance à la mode. « Depuis le jour où j’ai adopté mon parfum, j’y suis restée fidèle », raconte Agnès, 56 ans, responsable d’une agence de communication. « Il me correspond tellement que je redoute le jour où il pourrait ne plus être fabriqué. J’en ai d’ailleurs toujours deux ou trois flacons en réserve. »

L’odorat a ses raisons

Mais le choisit-on vraiment, ce parfum qui nous enrobe et diffuse autour de nous un sillage olfactif particulier? Tant il est vrai que l’odorat a un fonctionnement qui échappe à la raison. « Sa mécanique est particulière : à la différence de tous les autres sens, l’odorat transmet le message nerveux d’abord à la partie inconsciente de notre cerveau, le cerveau ancien (ou reptilien-instinctif) et le cerveau moyen (mémoire-émotion) », remarque Annick le Guérer. Précisément ? L’épicentre de l’odorat est « une muqueuse olfactive de deux ou trois centimètres carrés, composée de quelque trois cent cinquante récepteurs et située sur les parois latérales et médianes du toit de la cavité nasale », ainsi que l’explique le neurobiologiste Jean-Didier Vincent.
 Lors de ce qu’on appelle le flairage, les molécules odorantes contenues dans l’air traversent la couche de mucus qui tapisse la surface interne des fosses nasales. Un signal est alors envoyé par les neurones sensoriels au bulbe olfactif, qui le traite et permet au cerveau limbique, centre des émotions, de reconnaître l’information « odeur ».

Une valeur affective

Agréable ou désagréable, l’odeur qui parvient ? Tout dépend de la valeur affective à laquelle l’odeur sera associée. Voilà pourquoi cette appréciation diffère d’un individu à un autre. Chacun dispose de son propre répertoire d’odeurs. «L’odeur du vétiver fonctionne sur moi comme la madeleine sur Proust, rigole Jean-Pierre, 54 ans, photographe. C’était le parfum de mon grand-père, un homme raffiné qui contrairement aux autres hommes de sa famille, soignait sa tenue vestimentaire, confiait l’entretien de sa moustache au barbier, offrait des fleurs à la femme qui l’aimait, était attentif à la parole des autres. Il a marqué l’homme que je suis devenu. Quand je me sens en perte de vitesse, je respire du vétiver, j’ai acheté un flacon juste pour ce genre d’occasion, et je me sens mieux. »

 

 

A Laurent, 48 ans, responsable de ressources humaines, cette même odeur paraît exécrable. « Un jour, j’ai évincé un candidat, car il portait du vétiver. Son CV me plaisait, mais son odeur m’a indisposé à la seconde où il est entré dans mon bureau. Cela a été instinctif. Mon professeur de latin au collège portait du Vétiver et je le détestais, car il me mettait toujours en échec. » Une preuve que le parcours de l’odorat échappe aux zones du cerveau qui concernent le raisonnement! 

L’odorat a redoré son blason

Voilà pourquoi l’odorat a longtemps été déprécié comme sujet d’étude, car trop associé à l’animalité. Annick le Guérer en sait quelque chose. « Quand j’ai soutenu ma thèse en 1988, l’odorat était un sujet tabou car considéré comme un sens inférieur, trop proche de la bête. » Changement d’époque: l’odorat est utilisé aujourd’hui pour aider des personnes qui ont été dans le coma à retrouver la mémoire des mots. « Des olfacto-thérapeutes leur présentent des mouillettes qui sentent la mer, le bois, les biscuits … Ces odeurs provoquent des chocs émotionnels qui font resurgir les mots », explique Annick le Guérer. En tant que sens primitif, l’odorat rend bien des services.

 

C’est aussi l’avis du psychologue et chercheur en neurophysiologie de l’olfaction Vittorio Bizzozero. « Cela n’est pas un jugement de valeur de dire que ce sens est primitif. Au contraire. A la fois, l’odorat permet de ranimer des sensations sensorielles anciennes, enfouies dans l’inconscient, et de leur apporter un sens. Mais l’odorat est aussi à la base de la sensorialité plus sophistiquée comme la vue et l’ouïe. Nous voyons avec le nez. L’odorat est très important dans les relations avec les autres. Les personnes qui perdent l’odorat disent avoir l’impression que le monde leur rentre dedans ». Nadine, 70 ans, connaît cette sensation. « J’ai perdu l’odorat suite à une chute à vélo et depuis, ma vie est devenue très terne. J’ai moins d’envie et de désirs. Sans odeurs, tout est fade. Même une balade dans la nature : l’herbe, le foin, la pluie sur la terre ... tout reste muet », raconte-t-elle. « Le plus difficile, c’est avec mon compagnon. Il porte un parfum qui m’affolait et que je ne sens plus. Résultat : j’ai un peu l’impression de ne plus vivre avec l’homme que j’aime. Et j’ai moins de désir pour lui. »

 

Beaucoup de personnes sont identifiées au parfum qu’elles laissent dans leur sillage. Comme la créature de la chanson de Serge Gainsbourg Initials B.B : « ... elle ne porte rien / D’autre qu’un peu / D’essence de Guerlain /Dans les cheveux ». Dans ce cas, est-ce bien elle et pas le jus inventé par un parfumeur virtuose, qu’on aime ? Et qu’on désire ? Affirmatif, répond le nez de la maison Guerlain, le Lausannois d’origine, Thierry Wasser. « Le parfum est un produit vivant, c’est une rencontre avec une peau. Peau et parfum doivent s’adapter l’un à l’autre. Ou pas ! Le parfum peut ne pas aimer une peau. » Mais alors ? Si le parfum réagit particulièrement à la peau sur laquelle il se pose, on peut donc porter le même que sa meilleure amie, le rendu ne sera pas identique ? C’est cela ! Toutefois, cette donnée doit nous rendre attentif au fait qu’au fil des ans, la peau se modifiant, il est peut-être souhaitable de changer de parfum. « Mais il n’y a pas de règle », rassure Thierry Wasser. « Le parfum est un plaisir, il relève du domaine de l’instinctif, il faut donc écouter ses envies. » On peut d’autant plus les écouter, que certains parfums dépassent les modes et ne s’inscrivent pas dans une époque. « C’est à cela que nous reconnaissons un classique », relève Thierry Wasser qui peut se prévaloir d’avoir inventé deux futurs classiques parmi les parfums qu’il a lancés : La petite robe noire et L’homme idéal.  

Véronique Châtel

Cinq parfums à travers les âges

Chanel N°5 de Chanel

Créé en 1921 à la demande de Coco Chanel par Ernest Beaux, le N°5 (chiffre porte-bonheur de la créatrice) est constitué de quatre-vingts ingrédients, dont un composé synthétique. Inédit pour l’époque. Cela collait bien avec l’envie de la couturière de proposer une signature parfumée inoubliable. Marilyn Monroe n’est pas étrangère à son succès: elle a répété à plusieurs reprises qu’elle dormait seulement avec... quelques gouttes de «number five».

 

Shalimar de Guerlain

C’est en 1925, à Paris, que Jacques Guerlain présente Shalimar. Le parfum rend hommage à l’amour que portait l’empereur mogol Shah Jahan à sa femme pour laquelle il fit construire le Taj Mahal. 85 ans après, le parfumeur créateur Thierry Wasser a réinterprété ce Shalimar mythique, en créant Shalimar Parfum Initial, qui s’ouvre toujours sur des notes hespéridées de bergamote et laisse rapidement place à un cœur floral (rose et jasmin) plus poussé.

Joy de Jean Patou

En 1930, pour conjurer la morosité économique, le couturier Jean Patou  décide d’envoyer à 250 clientes, un flacon d’un parfum rare et luxueux. Le nez Henri Alméras concocte un jus composé de matières premières naturelles d’une grande qualité. Il faudrait 10 600 fleurs de jasmin de Grasse et 28 douzaines de roses de mai pour réaliser 30 ml de Joy. Lancé avec ce slogan « parfum le plus cher du monde », Joy n’est pas le plus coûteux à l’achat, mais le plus onéreux à la production.

Opium d’Yves Saint Laurent

Certains parfums sont plus qu’une odeur. Parfois des concepts. C’est le cas d’Opium, lancé en 1977, qui crée la polémique tant par son nom que par son design. Le flacon est en plastique et s’inspire de l’inrô japonais dans lequel les samouraïs rangaient leur opium. Le parfum est aussi
novateur en raison de ses concentrations inhabituelles par rapport au marché, généralement à 6 %: 30 % dans l’extrait et 19 % dans l’eau de toilette.

Angel de Thierry Mugler

A sa sortie en 1992, ce parfum fait l’effet d’une bombe, tant il est novateur par rapport aux références olfactives qui existent à l’époque. Thierry Mugler rêvait d’un parfum appétissant lui rappelant son enfance avec des odeurs de friandises. Le nez Olivier Cresp lui élabore un jus composé de patchouli, avec des notes de bonbon, caramel et miel, ainsi qu’un peu de coumarine et de chocolat. Angel a ouvert la voie aux parfums «gourmands».

 

Et vous, vous vous parfumez ?

« Ça doit rester discret, subtil … »

Anne Ruelle Bovard, 55 ans, bibliothécaire, Marly (FR)

«Je me parfume depuis l’âge de 16 ans. Je n’ai changé que trois fois de parfum. Je me souviens celui de ma maman, L’air du temps, de Nina Ricci. Je me rappelle ses bisous, elle sentait bon, je me sentais enveloppée. Il y a six ans, quand j’ai découvert Nuit de cellophane de Serge Lutens, j’ai adoré! Je n’aime pas les choses trop sophistiquées. Celui-ci, il me va parfaitement, un flacon, transparent… Quand je vais travailler, j’en mets un tout petit peu. Par contre, quand je sors, c’est autre chose! Mais ça doit rester discret, subtil...»

 

« Ma timidité s’est transformée en pudeur »

Danielle Croix, 72 ans, retraitée, Vevey (VD)

« Je me parfume depuis toujours. Quand j’étais petite, avec ma sœur, on piquait du Chanel n°19 à maman. Depuis 10 ans, je mets Classique de Jean-Paul Gaultier. C’est une adaptation du moment et un moyen de séduire. Les autres comme moi-même ! Quand j’avais 20 ans, j’étais trop timide pour en mettre. Le parfum affirme une personnalité. Mais même aujourd’hui, si j’en mets trop et qu’il y a un sillon derrière moi, on va se dire, quelle crâneuse celle-là ! Je n’aime pas donner cette image. Ma timidité s’est transformée en pudeur. »

«Je n’ai jamais voulu changer en 30 ans»

Jozef Trnka, 62 ans, restaurateur d’art, Lausanne (VD)

«A l’époque, on se parfumait, mais aujourd’hui, de moins en moins. On n’a plus un parfum à soi, ça a changé, tout le monde veut rester neutre, être habillé tout en noir, ne pas gêner, ne pas déranger. Moi, je continue à me parfumer, depuis l’âge de 20 ans. Je fais un peu vieux jeu! Mais de façon discrète, je vais feutrer. L’odeur d’un parfum doit rester rare, on ne doit pas le sentir partout. Je ne mets que l’eau de toilette Grey Flannel de Geoffrey Beene. Je n’ai jamais voulu changer en trente ans. J’aime bien, ça fait propre, ça sent la savonnette!»

«C’est un point sur un i»

Françoise Boulianne Redard, 69 ans, retraitée, La Chaux-de-fonds (NE)

«Je me souviens de ma tante, fidèle au Shalimar de Guerlain. Elle disait du “sent-bon”. Il a fallu que j’attende la quarantaine pour pouvoir m’offrir des parfums de prix. Louve de Serge Lutens est ma signature de prédilection depuis 10 ans. Pour moi, c’est un plus, un point sur un i, dans ma silhouette, ma présence. Un cadeau pour ceux qui s’approchent suffisamment pour le percevoir. Je trouve ça très sensuel.»

 

«C’est un plaisir de sentir bon»

Daniel Brochellaz, 65 ans, retraité, Les Marécottes (VS)

«L’eau de toilette Pour un homme, de Caron, depuis six ans. Pour moi, un parfum, c’est un homme qui l’offre à une femme ou vice versa. Quand je vais voir mon amie, j’en mets un peu. C’est un plaisir de sentir bon. Je n’aime pas le parfum que les gens mettent pour éviter de se laver. Il doit être discret, être de qualité et ne pas sentir le chimique.»        

Marie Tschumi

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