Caravane FM, cette émission qui (nous) fait du bien

Malgré les destins souvent tourmentés qu’il dévoile, ce programme de la RTS présenté par Lionel Frésard et Jean-François Michelet possède de véritables vertus apaisantes. Nous avons suivi un tournage à Fribourg, afin de tenter de percer ses secrets.  

 

Une camionnette tractant une remorque se glisse dans une impasse de la ville de Fribourg, puis se parque. En sortent Lionel Frésard et Jean-François Michelet, les deux animateurs de Caravane FM. Juste derrière eux se dresse un étroit bâtiment jaune aux volets blancs qui abrite des appartements de La Tuile, une association qui vient en aide aux sans-abris. Les résidents ne s’en rendent peut-être pas encore compte, mais cette émission pourrait bien bouleverser leur vie…

En effet, là où Caravane FM passe, les préjugés trépassent et les lieux retrouvent un éclat peut-être oublié. « Au commencement de l’émission, nous espérions qu’il y aurait un avant et un après Caravane, et c’est bien ce qui se passe à chaque émission, se réjouit Lionel Frésard. Je me souviens par exemple d’un monsieur dans un EMS qui m’a dit que notre venue lui a permis de connaître des gens qu’il ne faisait que de croiser auparavant. »

Plus qu’une simple émission, Caravane FM est un vecteur de communication, comme le souligne Francesco Cesalli, l’un des deux producteurs-réalisateurs, enchaînant les exemples comme autant de preuves : « Depuis qu’on a quitté le village valaisan de Trient (VS) et la localité jurassienne de Seleute, des gens ont voulu s’installer dans le premier, d’autres ont afflué dans le second, car leurs habitants ont donné une belle image de ces endroits. Je me rappelle aussi une maman qui est parvenue à reprendre contact avec son fils qu’elle ne voyait plus. »

 

Des liens profonds

Cette émission possède incontestablement un don rare: celui de (nous) faire du bien. « Même si la démarche n’est pas toujours évidente pour les intervenants, ils avouent souvent, ensuite, avoir vécu une expérience positive, souligne Bettina Hofmann, l’autre producteur-réalisateur. La possibilité de s’exprimer au travers de la radio permet parfois de dire des choses très importantes qui sont difficiles à prononcer en face, comme lorsque un garçon de l’institut Les Peupliers, au Mouret (FR), a profité de cette installation radio pour dire à sa sœur qu’il sera toujours là pour elle, quand bien même il n’est pas à son côté. Les propos touchent et étonnent souvent leurs proches. » La radio? Oui, de petits postes distribués aux participants, pour qu’ils suivent en direct l’émission qui se fait sous leurs yeux.

Les feedbacks reçus sont d’autant plus faciles à obtenir que des contacts perdurent au-delà des tournages. « Certains intervenants sont devenus des potes, avec lesquels on s’écrit de temps en temps, confie Lionel Frésard. Avec ma femme et mes enfants, nous avons même invité une des jeunes filles du Mouret à passer Noël avec nous. J’ai aussi envoyé mes gamins à Seleute pour des vacances à la ferme ! » Jean-François Michelet, qui prévoit aussi de s’y rendre un jour en famille, se rappelle être allé rendre visite à une pensionnaire de l’EMS Beau-Site (VD) après la diffusion de l’émission : « Cette dame, aujourd’hui décédée, m’a ému durant le tournage, et j’ai décidé d’aller la rencontrer. Comme elle n’avait pas vu le Caravane FM dans lequel elle témoignait, on l’a regardé ensemble. Elle a été très touchée par ma venue et, moi, par ce beau moment de partage. »

 


La caravane devient vite l'attraction, comme ici aux Peupliers, au Mouret.

 

Preuve du pouvoir de résilience

Caravane FM est incontestablement une grande famille, dans laquelle on peut inclure les téléspectateurs, qui étaient en moyenne 183 000 à suivre cette émission en 2018 — un très bon score pour un magazine diffusé en prime time le mercredi, donc régulièrement confronté à la concurrence des retransmissions sportives. « On reçoit énormément de lettres bienveillantes des téléspectateurs, auxquelles on se fait un plaisir et un devoir de répondre avec un petit mot sympa, car c’est un peu comme un prolongement de l’émission », explique Jean-François Michelet.

Mais comment expliquer pareil succès ? Bettina Hofmann a sa petite idée : « Ces témoignages prouvent le pouvoir de résilience dont l’être humain est capable, ce qui nous apporte, à tous, un signal d’espoir. Je me souviens de cette femme dans un EMS qui devait rester alitée et qui a décrit le plaisir qu’elle avait à observer les vaches dans le champ d’en face. Ou encore cette femme présente au Centre de réadaptation de la SUVA, à Sion, après un accident de moto, qui a dit que c’est une expérience de vie, mais qu’elle veut aller de l’avant. Et puis, il y a aussi des personnes qui témoignent non pas sur des expériences difficiles, mais sur le bonheur. Dans un village jurassien, une femme a décrit l’amour qu’elle porte à son mari qui l’écoutait sur la terrasse de leur ferme. »

Une réussite qui tient aussi à une équipe très investie d’une quinzaine de personnes et à la qualité d’écoute de Lionel Frésard et de Jean-François Michelet. D’ailleurs, le premier invité de ce 14e épisode pénètre dans la caravane de cette « radio ambulante hyperlocale qui s’installe dans des lieux à l’écart de la vie ordinaire ». Il s’agit d’Yves, éducateur à La Tuile. A l’aise au micro, il évoque son rôle au sein de l’association et son parcours personnel, qui l’a conduit dans la rue à une période de sa vie. L’émotion est à fleur de peau, la confidence au bout des lèvres. On sent que les deux animateurs affichent un peu de retenue, qui contraste avec les grands instants de rigolade au moment du montage de la caravane. « Au début de toutes les émissions, il y a une certaine appréhension, car on veut bien faire, que l’alchimie se crée, confie Lionel Frésard. C’est certainement ce qui nous permet de ne pas perdre notre fraîcheur et de conserver cette sincérité d’écoute qui fait de nous des passeurs de mots. » Les propos d’Yves sont forts, lorsqu’il évoque son addiction passée à la drogue et le monde qui, durant cette période, s’est écroulé sous ses pieds. Comme souvent dans Caravane FM, on oscille sans transition entre joie et tristesse, entre paroles et dédicaces de titres musicaux pour des proches, mais sans jamais tomber dans le pathos ou le voyeurisme. Muriel Reichenbach, la journaliste qui collabore régulièrement à Caravane FM, parle « d’une émission qui n’est pas sur les gens, comme beaucoup d’autres, mais avec eux. »

 

Une spontanéité voulue


Pas besoin d'être devin pour comprendre qu'une réelle complicité règne entr les deux compères. Ce qui contribue aussi au succès de l'émission.

 

Pendant ce temps, un jeune homme d’une vingtaine d’années a pris le relais de manière impromptue. Une fois de plus, on se laisse happer par son témoignage poignant, son parcours de vie incertain, mais teinté d’espoir, malgré l’adversité.

L’inattendu est précisément l’une des recettes de l’émission. « Même si deux personnes de l’équipe s’immergent en amont, sans caméra, dans les endroits visités pendant près de trois semaines afin de faciliter la prise de contact, tout reste ensuite possible lors du direct », explique Muriel Reichenbach, qui est en train de se prêter au même exercice à l’Hôpital de l’Enfance, à Lausanne, où se déroulera le prochain tournage. Pour preuve, le deuxième invité prévu ce jour-là, qui a décidé de se désister à la dernière minute. A chaque tournage ses incertitudes et ses surprises. Les heures passent et les rencontres dans la caravane, « petite bulle qui se prête à la confidence », se multiplient. Les émotions fusent et se diffusent sur les ondes au gré des questions de Lionel Frésard et de Jean-François Michelet qui, pour ne pas perdre en spontanéité, n’ont reçu qu’un portrait très sommaire des intervenants annoncés et peuvent être aiguillés, si nécessaire, par la voix de Muriel Reichenbach, qui se trouve dans l’oreillette.

La première journée touche gentiment à sa fin. Les images tournées en direct dans la caravane et auprès des personnes qui ont reçu un poste de radio permettant de suivre les 48 heures de diffusion radio (grâce à une fréquence spécifique donnée par l’Office fédéral de la communication) sont en boîte et serviront à charpenter le programme télé. Lionel Frésard et Jean-François Michelet vont participer au débriefing quotidien avec l’équipe, avant d’en faire un second en tête-à-tête. « C’est une manière d’évacuer le surplus d’émotions, de ne pas être hantés ou traumatisés par certains témoignages, soulignent-ils d’une même voix. Au final, Caravane FM est pour nous un beau cadeau qui nous fait grandir et prendre du recul par rapport aux événements qui se passent dans nos vies. »

Les deux amis finiront, comme le veut la coutume, par s’endormir à bord de la caravane, alors qu’une playlist choisie par les gens qui fréquentent La Tuile tournera durant toute la nuit, comme une berceuse destinée à se remettre de toutes ces émotions.


Les prochaines émissions

Les diffusions 2019 de Caravane FM sur RTS1 : le 11 septembre s’agissant du sujet sur La Tuile, puis le 16 octobre, le 20 novembre et le 11 décembre.

 

Ils ont osé, Heureux et reconnaissants

Emouvants, les témoignages sont retransmis dans les postes de radio distribués sur place.

 

Loris, 20 ans

« J’ai pris le micro pour chanter un rap. Cela fait cinq ans que j’écris des chansons liées à mon vécu. C’est comme une façon d’évacuer mes pensées négatives. »

 

 

Yves, 57 ans

 

« Je suis désormais éducateur à La Tuile, mais j’ai aussi été à la rue. Aujourd’hui, je suis en paix avec moi-même. Ma prestation se veut un hymne à la vie. » 

 

Deux animateurs, mais une même sensibilité

Jean-François, c’est le grand, Lionel, le petit, comme ils n’hésitent pas à le dire à l’antenne ! Le premier est Valaisan et très chevelu, le second Jurassien et chauve. Mais les deux animateurs ont de nombreux points communs. « Nous avons tous les deux perdu notre père peu après nos 20 ans, nous sommes les deuxièmes dans nos fratries respectives et nous avons la même passion pour le théâtre. » Et, certainement, une sensibilité commune, comme le prouve cette émission, qu’ils ne voulaient initialement pas faire. « L’un comme l’autre, nous n’étions pas très intéressés par la télévision et n’avions pas de poste à la maison, avouent-ils. Mais, après avoir vu la version originale de l’émission (lire encadré), nous avons été conquis. » Le casting sera pour eux un « moment de grâce », qui débouchera sur le plus beau rôle de leur vie. Une vie qui n’a pas toujours été simple, comme le prouvent leurs destins ...

 

 

De l’enfer au paradis


Lionel Frésard

L’existence de Lionel Frésard n’a pas été un long fleuve tranquille. « Je suis originaire des enfers ! », aime-t-il à répéter. Né à Porrentruy il y a 47 ans, il a en effet grandi près de Montfaucon, à proximité du lieu-dit nommé « Les Enfers ». Aujourd’hui, ce comédien semble plutôt avoir trouvé son paradis ! Mais la route qui l’y a conduit a été un peu sinueuse. Sa vie professionnelle débute par un apprentissage de cuisinier, pour se poursuivre avec un second, en tant que boucher. Alors qu’il désosse un cou de bœuf, la lame de son couteau se plante dans son artère fémorale. Heureusement, plus de peur que de mal. Il reprendra ensuite le bistrot familial de Saignelégier, entre l’âge de 22 et 25 ans. Dans un même temps, il commence le théâtre avec ses coéquipiers du club de football. « Comme on ne pouvait pas jouer en hiver, on a troqué les crampons pour les alexandrins. » De 1996 à 2000, il se retrouve sur les bancs du Conservatoire de Lausanne, ville où il habite encore aujourd’hui avec sa femme et ses trois enfants. Hormis les sept semaines annuelles de tournages avec Caravane FM, Lionel Frésard se produit, essentiellement sur les scènes romandes, lors de solos coécrits avec Thierry Romanens, et rejoint, de temps en temps, des compagnies pour jouer dans des spectacles.

 

Une belle revanche sur la vie


Jean-François Michelet

 

Jean-François Michelet est né à Sion en 1980 avec des pieds bots. Jusqu’à l’âge de 14 ans, il subira douze opérations, qui lui laisseront une jambe plus courte que l’autre et des chevilles bloquées. Son goût pour le chant lui ouvrira les portes du Conservatoire. On lui propose de jouer dans Les noces de Figaro. « Il n’y avait que des filles, c’était un bon antidote pour combattre ma timidité. C’est durant cette représentation que j’ai pris conscience de l’impact du théâtre sur les gens. » Mais, avant, son père lui demande de suivre une « vraie » formation. Ce sera l’Ecole de commerce, puis un stage dans une banque. « Cette entreprise était réputée pour bien payer ses jeunes. » Il est pris, mais pas envoyé en Suisse alémanique. Il se retrouve dans l’agence de Nendaz, à 3 kilomètres de chez ses parents. Dans les cinq mois qui suivent, deux décès subits interviennent coup sur coup dans sa famille. Son père accepte alors qu’il commence la Haute Ecole de théâtre. Monter sur les planches deviendra le métier de ce papa de deux enfants. A côté de Caravane FM, il joue dans deux ou trois spectacles chaque année avec des troupes romandes. Une belle revanche sur la vie, les médecins lui disaient qu’il ne pourrait pas exercer un métier qui l’oblige à se tenir longtemps debout. 

 

Une caravane qui parcourt le monde

Le concept de Caravane FM a commencé par faire ses preuves en Belgique, avant de s’exporter dans d’autres pays européens, comme par exemple l’Espagne, où il a reçu le Prix de la meilleure émission TV. Il a débarqué en 2017 en Suisse, où une quatrième saison vient d’être annoncée. « Les Belges, eux, nous ont dit que, après plusieurs saisons, ils avaient fait le tour, note Francesco Cesalli, coproducteur de la version romande, afin d’expliquer la fin, l’an dernier, de cette émission dans son pays d’origine. Je peux comprendre, car c’est un programme très prenant et fatiguant, où il faut prendre garde à ne pas perdre en spontanéité. » Ce programme est-il le même partout ? « Il est peu ou prou identique, avec des moyens financiers et des particularités culturelles différents. La manière de produire n’est ainsi pas la même en Belgique et chez nous, où l’on fait moins de concession sur l’esthétisme. » Cette année, l’émission a aussi commencé au Japon, et elle a déjà cartonné, prouvant un peu plus son caractère universel.  


L'ÉVÉNEMENT 

Caravane fm à la foire du valais !

Notez bien le rendez-vous : les deux compères Lionel et Jean-François seront à la Foire du Valais le 30 septembre prochain, dès 10 h, à l’invitation du magazine générations. Témoignages, invités, ils nous diront tout sur leur Caravane et leur expérience qui, souvent émouvante, les portent de tournage en tournage. Nous vous dévoilerons le programme dans l’édition de septembre.

En novembre 2020, les deux comparses joueront un spectacle qui aura pour thème la Caravane, avec de grosses surprises à la clé et la collaboration de générations. Mais, surprise, nous n’en dirons pas plus pour l’instant !

 

           Frédéric Rein

 

 

2 Commentaires

Pour commenter

Je suis très touchée par le programme Caravane FM, car il traite des sujets proches à la réalité de personnes .
J'ai été contente de voir que l'Inst. Les Peupliers, au Mouret, Fribourg, lieu où j'ai fait mes premiers pas comme éducatrice a eu une place dans vocre programme.
Merci pour ces beaux reportages

Je suis très touchée par le programme Caravane FM, car il traite des sujets proches à la réalité de personnes .
J'ai été contente de voir que l'Inst. Les Peupliers, au Mouret, Fribourg, lieu où j'ai fait mes premiers pas comme éducatrice a eu une place dans vocre programme.
Merci pour ces beaux reportages