« Femme en cage », Marina Jaques brise les chaînes avec sa plume

©Corinne Cuendet/DR

Elle ne souhaite à personne de passer par la prison. L’auteure vaudoise Marina Jaques n’en ressort pas moins grandie de neuf mois derrière les barreaux, durant lesquels elle a revisité sa vie par l’écriture. Son témoignage fait un bon livre. 

Dans son appartement de Sainte-Croix (VD), coloré et rempli de gaieté, Marina Jaques rit de bon cœur : « Ecrivain, moi ? Je ne fais pas de la littérature ! » Elle a beau se défendre, son premier livre plaide en sa défaveur. Dedans/Dehors, Réflexions d’un femme en cage, estampillé récit de vie par Les Editions Romann, ne se limite pas au témoignage fort d’une femme ayant passé par la case prison. Avec un grand talent de conteuse, beaucoup de distance sur elle-même, cette auteure, née le 21 mai 1961 à Lausanne, « un jour de neige », signe un beau texte qui se lit comme un roman. 

Et pourtant, ce livre aurait pu n’être qu’un « journal de prison » : la dérive, sa trame imbibée d’alcools, rythmée par les bêtises qui s’accumulent, jusqu’à celle de trop, noyée dans un fondu enchaîné de psychotropes. Touchantes, toujours, accablantes, souvent, de telles histoires sombrent, pour la plupart, dans le misérabilisme ou le procès de la société. Tout le contraire avec Marina Jaques qui démontre également de la tendresse quand elle évoque son enfance et ses parents. Forte (« je croyais avoir traversé des épreuves, j’étais l’épreuve ») de ses neuf mois passés derrière les verrous, en 2016, elle entreprend de se raconter. Elle y met une belle franchise, en gamme mineur, dans une veine bluesy : « Je ne suis pas née particulièrement jolie, pas particulièrement intelligente, rien de tout cela. Ce que je suis devenue, je l’ai construit pouce à pouce, à la force de mes larmes, à la foi de mes rires. Je ne suis pas de celles à qui il suffit de sourire pour que les portes s’ouvrent (exception faite de celles des prisons). J’ai dû persévérer, composer, entre deux phases compulsives, entre deux doutes, entre deux ports, entre deux bords. »

 

Un nettoyage salutaire

Pas drôle, mais jamais lourd, le récit alterne entre les phases « dehors » (un patchwork de souvenirs pour mieux faire connaissance avec celle qui écrit) et les phases « dedans » (un documentaire et une réflexion sur le milieu carcéral et la notion de peine). Bien entendu, comme dans l’esprit de Marina Jaques, tout s’entremêle. En particulier quand elle invoque une figure surgie en 1983 : Aurore, celle qui va ébranler son existence d’amoureuse. Si bien composée par l’auteure, la présence de cette jeune femme de 22 ans enveloppe celle de la prisonnière de 55 ans en sa cellule. Cette aimée ne sera pas la seule à traverser les barreaux de Marina : « J’ai fui Aurore, avec elle s’en est allée Véronique. Bon sang qu’il y a de femmes dans ma vie, moi qui ai en permanence la sensation d’être seule ! »

Les êtres et les questions se bousculent dans les souvenirs en ébullition de Marina « dedans ». Son séjour carcéral lui offre une occasion inespérée de « nettoyer son cerveau ». Neuf mois de gestation littéraire où la biographie fragmentaire prend forme : « Petite dernière, gâtée non pas comme le veut la croyance, juste gâtée parce que mon père est un avocat reconnu, ma mère est belle, nous faisons partie de ce que l’on peut appeler, dans les Trente Glorieuses, la classe moyenne supérieure. Ça voulait encore dire « quelque chose ». Alors oui, gâtée. »

En filigrane, le mal (ce trouble du comportement, diagnostiqué très tard) est déjà présent : « La nature est aussi étrange que certains de mes raisonnements. Elle m’accorde la santé tout d’abord, une voix, une grande facilité d’élocution, une apparente détermination… » Quelque chose coince, pourtant. Et d’écrire : « Le courage, je l’ai acquis la trouille au ventre. L’assurance, je l’ai jouée à coups de bluff, la confiance, je la cherche encore. Il n’est pas aisé d’avoir confiance en soi lorsque l’on ne sait pas qui l’on est. » 

 

 

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Le don de s’étonner de tout

Sans s’apitoyer sur son sort, assumant tous ses actes, Marina Jaques construit son récit sur la capacité d’étonnement : « Réfléchir au pourquoi de ce séjour carcéral. Pas tant les fautes. La justice a fait son travail, elle a statué, jugé, condamné. »Parlons-en : « Faire des infractions au code de la route (dont la répétition, la récidive ont fait l’importance de la peine), diffamer une personne (qui l’a pas mal volé), mentir dans mes déclarations, rouler sans assurances et alcoolisée. Bien tout cela n’est pas reluisant. Voler une arme à la police, vouloir me flinguer avec, renoncer, peut paraître plus grave. Pourquoi pas. Mais je ne fais pas de cauchemar en raison de cela. Ma conscience est sereine. Si j’ai fait du mal, c’est à moi seule. » 

Oui, parce que comme l’écrit encore Marina Jaques : « Ce qui m’intéresse, c’est de repenser à tous les paramètres qui ont fait que, un jour, de personne parfaitement insérée dans la société je suis devenue une furie qui saccage tout, puis une condamnée. » Si l’écriture n’est pas chez elle un moyen d’évasion, elle aide en tout cas Marina Jaques à s’en sortir : « La cage n’est pas toujours celle que l’on s’imagine. Ne sommes-nous pas souvent notre propre prison, notre propre emprisonnement ? Serait-ce là la faute elle-même ? »

Désormais libre, dans la commune de ses racines familiales, Marina Jaques doit se réhabituer à la lumière, « parfois éblouissante ». La sortie de son livre anime en elle des sentiments contradictoires. Après trois ans de silence suite à l’envoi de son manuscrit, elle a redouté un « mauvais gag » quand les Editions Romann lui ont annoncé que son texte s’était simplement perdu. Et qu’il serait bien publié. La phase des corrections fut épique et la simple idée d’une séance de dédicaces est terrifiante. 

Vient maintenant l’heure des premiers retours : « Dernièrement, suite à la parution du livre, j’ai revu un cercle d’amies. L’une d’elles se souvenait de m’avoir toujours vu écrire. Je pense que, au départ, c’était juste un moyen d’expression, autre que mes conneries. Et en même temps une façon de pouvoir m’exprimer et de me relier à ce que j’aimais le plus, à savoir la poésie. » Lorsqu’on repose le livre de Marina Jaques, on a l’impression d’avoir découvert un être proche. D’un seul coup, malgré tous ces allers-retours temporels, tout se tient. « Oui, j’ai adopté une chronologie à la Lelouch. J’ai toujours eu de la peine à suivre ses films. Mais c’est passionnant, car, comme avec Agatha Christie, l’une des premières écrivains à avoir su capter mon attention, tout se fait jour à la fin. » 

 

Dedans/Dehors, Réflexions d’une femme en cageEditions Romann
 

Nicolas Verdan

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