Le doux Gepetto de la vallée de Joux

photos: © Corinne Cuendet

Gil Berney a attendu  plus de septante ans pour, enfin, réveiller le don qui sommeillait en lui. Depuis, il donne vie à des animaux taillés dans le bois. Rencontre.

« J’étais le seul de ses petits-enfants à être toléré dans son atelier par mon grand-père Amédée lorsqu’il sculptait. Il savait que je ne bougerais pas … Il avait de l’or dans les doigts. Je pense que c’est lui qui m’a donné le goût du bois. Il a sculpté pendant quarante ans, tout en étant paysan et horloger. Regardez …»

Dans sa maison perchée aux Bioux (VD) sur l’une des berges du lac de Joux, Gil Berney, 75 ans, désigne une statuette représentant trois bouquetins, posée dans un angle de la pièce. Les proportions, les couleurs, le mouvement… elle est parfaite. Et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le petit garçon qu’il était a été aussi impressionné par son aïeul. Mais là où l’on imagine que la suite de l’histoire fera mention de nombreuses années passées à marcher sur les traces de l’artiste de la famille, elle est bien différente. Gil va vivre dans un double carcan ne lui laissant pas vraiment la liberté de ses choix.

 

 

« Quand il a fallu opter pour un métier, j’aurais aimé étudier. Mais mon père avait une entreprise de maçonnerie et attendait que je prenne sa suite. De plus, à l’époque, la région était très influencée par les darbystes. Extrêmement sévères. Mes parents en faisaient partie, et ce n’est que lorsque mon père a décidé de les quitter que j’ai pu le faire moi aussi. J’avais 18 ans. Dix ans plus tard, mon père est décédé brusquement, à 53 ans. Il fallait reprendre l’entreprise et subvenir aux besoins de ma famille et de mes quatre enfants. Je n’avais pas vraiment de temps libre. Je n’ai donc jamais pu me consacrer à autre chose qu’à mon travail et à mes enfants. »

Dans les pas de son grand-père

Le temps passe. Lorsqu’arrive la retraite, Gil découvre qu’il peut enfin réaliser ces envies qu’il conservait au fond de lui. Soutenu par sa deuxième épouse, Marie, qui se propose pour faire office de dactylo, il écrit un recueil de souvenirs, puis commence à tenir, au jour le jour, des journaux relatant les événements mondiaux et internationaux notamment. Il dessine, lit beaucoup, s’intéresse à mille choses… Jusqu’au jour où, il y a trois ans, il hérite des vieux outils de son grand-père qu’il complète par l’achat d’une scie à ruban. Son fils cadet l’encourage à tailler le bois, et le miracle s’accomplit.

 

 

Depuis un an qu’il s’est attelé à la tâche pour la première fois, Gil a taillé des dizaines de statuettes. Un véritable bestiaire qui ne se limite pas aux animaux évoluant sous nos latitudes. « Le premier animal que j’ai réalisé était une vache, puis un cheval. Ce n’était pas mal, mais je n’étais pas complètement satisfait. Je commence par dessiner mon modèle sur une feuille de papier que je découpe et que je pose ensuite sur le bois. J’utilise toujours du tilleul, car il ne se casse pas. »

 

Chevaux, vaches, mais aussi mésange, pic épeiche, pie, coq de bruyère : des dizaines de statuettes de plus en plus précises et bien proportionnées prennent vie sous l’œil de Marie qui, de temps en temps, va discrètement surprendre son artiste de mari dans son travail. Son inspiration, cet homme sensible et cultivé la puise partout, dans l’observation des passereaux qui fréquentent la mangeoire installée à leur intention devant la fenêtre de la cuisine, dans la nature ou dans les documentaires animaliers. Ce sont ces derniers qui l’ont poussé à réaliser des scènes inattendues, comme une lionne pourchassant une gazelle, un combat entre un éléphant et un tigre ou un ours pêcheur de saumon.

Du Discobole à Napoléon

Plus étonnant encore, une visite à la Fondation Gianadda a provoqué chez un lui un grand coup de foudre face au Discobole alors exposé. Il n’en fallait pas plus pour qu’il tente de reproduire la célèbre statue en modèle réduit, taillée d’un seul tenant. « J’ai mesuré les bras de Marie pour avoir une idée des proportions », sourit-il en taquinant sa femme. Plus récemment encore, c’est à une figure très symbolique qu’il s’est attaqué en sculptant une effigie en pied de Napoléon. « Quand j’ai eu fini de la tailler et de la peindre, je lui ai dit : “ J’espère que tu auras en toi sagesse, force et beauté. ” Oui, je parle parfois à mes statues ! »

 

 

Un pansement entoure l’un de ses doigts : le combat napoléonien a laissé des traces ! Lorsqu’il utilise les outils de son grand-père, Gil Berney l’avoue : il pense à lui et a souvent l’impression qu’il est là, à le couver d’un œil attentif. Pour l’instant, aucun de ses propres enfants et ni petits-enfants n’a émis l’envie de s’essayer à la sculpture. Pas de quoi désespérer pour autant : l’expérience a prouvé que, dans la famille, les vocations se révèlent parfois brillamment sur le tard!

 

Alors que le lac de Joux gèle devant sa porte, Gil a repris ses outils et ses blocs de bois dont il est, pour l’instant, le seul à savoir ce qui en naîtra. Amédée ne doit pas être peu fier de son petit-fils …   

 

Martine Bernier

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