Josiane Pralong-Kohler: « La rencontre, au cœur de nos vulnérabilités »

©Sandra Culand/DR

Josiane Pralong-Kohler, médecin-cheffe à Rive-Neuve, l’institution de soins palliatifs vaudoise, s’engage à défendre le droit à la santé des migrants. Un défi qui fait sens à l’heure de sa retraite imminente.

Quand la Sédunoise Josiane Pralong termine ses études de médecine à Lausanne, en 1984, les soins palliatifs n’existaient pas dans notre pays. De même, à cette époque, les migrants sont bien moins nombreux à demander asile à la Suisse. Devenue interniste, puis oncologue, celle qui est, aujourd’hui, médecin-cheffe à Rive-Neuve, à Blonay, est désormais active sur ces deux fronts : elle aide, soulage et accompagne les patients en fin de vie et elle accorde un soutien actif aux plus démunis venus de l’étranger.

En septembre 2019, Josiane Pralong fonde « MASM-Médecins Action Santé Migrant•e•s », un mouvement devenu association, et qui regroupe une vingtaine de médecins et un peu moins de 300 sympathisants médecins et non médecins signataires de la charte qui fonde leur action (www.masm.ch). « Portés par notre déontologie médicale et nos valeurs humanistes, mes collègues et moi défendons le droit à la santé des migrants. Ce défi occupera une partie de mon engagement de médecin à ma retraite. »

Un chemin logique, après des années d’engagement altruiste, marquées par la distanciation avec une médecine trop intensive, par trop orientée vers la technique. Josiane Pralong a encore en tête les recommandations de son patron oncologue qui, dans les années nonante, la prie de changer son rapport au patient. Plutôt qu’être « trop à son écoute », il lui faut « écourter ses consultations, suivre l’évolution des formules sanguines, vérifier la tolérance à la chimiothérapie ». 

 

Une corde humaniste

Josiane Pralong ne l’entend alors pas de cette oreille, elle qui a envie d’approcher la globalité de la personne, d’appréhender non pas seulement sa maladie, mais son vécu, son histoire : « Cela m’a toujours passionnée d’aller à la rencontre de l’autre. » En son âme, vibre une corde humaniste inspirée par des expériences marquantes, comme la découverte de l’Hospice du Grand-Saint-Bernard : « J’ai parcouru la montagne alentour, été comme hiver, tout au long de mon adolescence. J’ai été frappée par le dépouillement de l’hospitalité, j’ai éprouvé mes limites à travers la marche. »

Ces images simples et fortes guideront cette femme médecin tout au long de sa carrière : « En 2005, je rejoins Rive-Neuve, précisément fondée sur le modèle des hospices anglo-saxons. » Josiane Pralong y rencontre le patient gravement malade, dans une ouverture à ce qu’il est, à ses besoins et à ses espoirs. « Je travaille à créer la confiance, dans le respect, l’écoute, la bienveillance. Avec la prise de conscience que, pour moi, l’essentiel est dans le lien, la rencontre avec l’autre. »

Enrichie par le contact avec des êtres en fin de vie, Josiane Pralong est plus que jamais attentive à l’autre. En 2017, elle propose à son mari et à son fils de transformer son présent d’anniversaire en une action familiale collective : le parrainage d’un mineur non accompagné venu d’Afghanistan. « Nous rencontrons Sami en mars 2017. Quel cadeau ! Il est venu habiter nos cœurs et il a développé ma curiosité et mon intérêt pour la question migratoire. »

Faisant fi de ses peurs, dépassant ses préjugés, Josiane Pralong donnera de son temps et de son énergie pour ce jeune homme qui rêve de devenir soignant. A l’heure qu’il est, grâce au soutien sans faille de Josiane Pralong et sa famille, Sami a obtenu un CFC d’assistant en soin et santé communautaire et il travaille dans un hôpital vaudois. 

En 2019, nouveau déclic, à la suite de la rencontre d’Erythréens déboutés : « J’entends le désarroi abyssal de ces jeunes qui sont mis délibérément en situation de précarité (NDLR, à l’aide d’urgence) et rendus malades par notre politique migratoire suisse. Une évidence s’impose à moi : comme médecin, je ne peux rester sans rien faire. » Dès avril prochain, Josiane Pralong disposera de plus de temps pour faire entendre sa voix, qui est aussi celle des « sans-voix ». Elle entend rappeler que la vulnérabilité est inhérente à notre condition humaine : « Elle témoigne de notre humanité au-delà de nos différences de race, de provenance, de milieu social. »

 

A lire aussiThierry Lang, un talent qui ne vient pas de nulle part

 

 

Le prix du mépris

Les patients en phase palliative sont en situation de grande vulnérabilité à l’approche de la mort, avec leur souffrance, la perte d’autonomie, la dépendance et l’alitement. Le médecin, lui aussi, est confronté à son impuissance à guérir. La présence à l’autre devient alors essentielle, elle impose respect, ouverture, écoute et, parfois même, le silence se fait écoute. » 

Et le migrant, dans tout ça ? « Il est vulnérable dans la précarité de ses conditions de vie, l’incertitude du lendemain, les traumatismes vécus et le fait de ne pas être entendu. Le malade, lui, est au bénéfice d’une prise en charge, y compris les soins palliatifs, reconnus nécessaires par les politiques. Le migrant, lui, paie trop souvent le prix du mépris de ses droits. Et pourtant, cette vulnérabilité, qui n’a pas sa place dans notre société, est une chance : elle appelle à la rencontre, la rencontre de nos humanités. »

Décidée à sensibiliser autant les instances médicales que le grand public, sans oublier les parlementaires et autres ministres « jusqu’ici plutôt sourds aux appels », Josiane Pralong n’a pas choisi la voie facile. Son engagement, forcément, dérange, mais permet parfois de gagner des soutiens à sa cause, à l’exemple de la Société vaudoise de médecine qui lui a ouvert les colonnes de son journal, Courrier du médecin vaudois, afin de présenter le MASM. 

Pour cette petite-fille de paysan jurassien, rien ne saura jamais empêcher un geste charitable. Son grand-père avait une ferme proche de la frontière française, un lieu de passage fréquenté par des hors-la-loi et des déserteurs de tout crin. « Il avait peint un cercle avec un point en son centre sur la porte de sa grange. Un symbole reconnu d’hospitalité. Ma mère disait qu’il demandait à ses hôtes de leur remettre allumettes et couteau. En échange, il leur offrait une nuit dans le foin et la soupe. »

Une fois à la retraite, Josiane Pralong pensera-t-elle un peu à elle ? « J’ai plein de projets avec une première étape au passage : « Après mon départ de Rive-Neuve, je me ferai pèlerin sur un chemin de pèlerinage, histoire de me dépouiller de ce qui m’encombre et curieuse de nouvelles découvertes. »

 

Nicolas Verdan

 

 

Peut-être avez-vous profité de votre retraite pour vous lancer un défi ?
Contactez-nous !
contact(at)generations-plus.ch

0 Commentaire

Pour commenter