Des retraités sauvent un téléphérique !

La fierté du devoir accompli pour cette équipe de seniors. © Valérie Jaquet/DR

Le téléphérique Palfries, dans le canton de Saint-Gall, est le fruit d’un sauvetage exemplaire, grâce à une coopérative de seniors qui s’est battue pour le sauver, lorsque l’armée l’a mis en vente. Récit.

Il y a un bien un parking, une cabane au pied d’une montagne et de gros câbles partant vers le sommet, soit tous les signes extérieurs d’une ligne de téléphérique. Mais quelque chose est différent. Tout est plus petit. Presque miniature. Aucune guirlande de cabines ne monte ni ne descend le long des câbles. Et, pourtant, il s’agit bien d’un téléphérique, transportant au maximum trente-deux personnes par heure, à raison de quatre trajets toutes les quinze minutes. Autre signe distinctif, et qui fait son charme, pour une grande partie du public: l’exploitation du téléphérique Palfries (c’est son nom) à Mels (SG), a été sauvée et est aujourd’hui assurée, bénévolement, par une coopérative réunissant en majorité des personnes retraitées. 

 

L'argent ne fait pas tout

Dix-huit ans: c’est le temps qu’il a fallu à la coopérative pour obtenir l’autorisation d’exploiter le téléphérique. Mais il a aussi fallu «quelques idéalistes», comme le souligne René Ackermann, aujourd’hui président de la coopérative, 68 ans. Car Palfries était destiné à une mort certaine: installé par l’armée en 1941, comme nombre d’autres infrastructures de ce genre, il devait être démonté en 1998, malgré un état presque rutilant et un renouvellement des cabines en 1980. C’est pour le racheter que la coopérative a vu le jour, réunissant un capital initial d’un demi-million de francs. Mais l’argent ne fait pas le bonheur, c’est bien connu, et il n’a pas suffi, dans ce cas-là non plus. Outre les critères de sécurité exigés par le Concordat intercantonal sur les téléphériques et les téléskis (CITT), compétent pour les autorisations relevant des cantons, le plan de zone de la région couverte par la ligne a dû être révisé.

 

Réservation obligatoire

Surtout, des recours ont été déposés. Des riverains ont craint l’arrivée d’un tourisme de masse, avec son cortège de nuisances sonores. «Mais, avec huit personnes au maximum par cabine, le tourisme de masse est impossible», explique René Ackermann. Les chasseurs ont aussi lutté, avec succès, contre une école de parapente. Il est aujourd’hui interdit d’emprunter les cabines avec un équipement de vol. «Le sauvetage du téléphérique visait le contraire d’un tourisme de masse bruyant, insiste le président. Avec notre capacité, nous sommes naturellement restreints.» Le plateau est certes atteignable en voiture, mais seulement de l’autre côté, par la vallée du Rhin. 

Finalement, après dix-huit ans de tractations, l’autorisation d’exploiter a été octroyée le 4 novembre 2015. La première cabine Palfries civile, avec clients, s’est élevée dans les airs le 28 mai 2016. Depuis, environ 60 000 personnes (sans les chiffres de 2021) ont pris place dans les petites cabines rouges pour gravir 
la colline. Ce samedi de septembre 2021, le parking de la station de base est presque plein. «Il faut réserver, précise Nelly Bertossa, jeune retraitée, qui officie au guichet, épaulée par Heinz Hofer, lui aussi retraité. L’employée sait sur quels billets, en carton coloré, à l’ancienne, elle doit graver — au moyen d’un appareil lui aussi d’époque — la date du jour. Le contraste entre les éléments nostalgiques et la technologie dernier cri est frappant. «La surveillance vidéo et audio est permanente», souligne ainsi Richard Senn, 75 ans, machiniste. L’ancien policier fait visiter les installations techniques à l’arrivée de la ligne. «Nous testons le matériel tous les matins avant de démarrer, selon une liste bien précise, raconte-t-il. Toutes les actions sont enregistrées.» Comme ses collègues bénévoles, il a suivi un cours avant de prendre ses fonctions de retraité actif. 

Les machinistes doivent notamment suivre en direct les images des cabines au-dessus de deux routes proches des stations de base et d’arrivée. Des véhicules élevés, comme des tracteurs, pourraient en effet entrer en collision avec les cabines s’ils passaient en même temps. «Une infrastructure avec signal lumineux a été approuvée, précise Richard Senn. Elle sera installée prochainement.» Les bénéfices réalisés sont toujours réinvestis dans l’infrastructure, précise, à ce propos, le président René Ackermann. «Nous avons, jusqu’ici, et même avec la pandémie, pu dégager quelques dizaines de milliers de francs, grâce, notamment, au fait qu’il n’y a pas de salaires à payer.»

 

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Gratuits pour les petits-enfants

En contrepartie, ce personnel un peu particulier a droit à plusieurs gratifications: monter et descendre gratuitement avec une personne de leur choix, leurs enfants et petits-enfants jusqu’à l’âge de 16 ans, des réunions régulières, des petites fêtes où, à chaque fois, les idées sont les bienvenues. «Notre coopérative, qui compte environ 1400 personnes, regorge aussi de personnes intéressées à travailler, dit René Ackermann. La relève n’est pas un problème! Mais beaucoup doivent attendre que quelqu’un arrête…»

Pour la commune de Mels également, le projet a un caractère exemplaire. «C’est une offre géniale, commente Reto Killias, conseiller communal et représentant de l’exécutif au Conseil d’administration de la coopérative Palfries. La communauté est très entreprenante. Un tel projet soude les habitants.» Si la coopérative règle les aspects financiers et juridiques et est l’interlocutrice des autorités, le personnel est regroupé au sein d’une association. Ses statuts prévoient qu’elle doive viser un tourisme «doux» et que le personnel est lié par la «camaraderie.» Son travail bénévole permet d’assurer l’exploitation et le maintien du téléphérique. Les membres sont aussi priés de «s’engager activement pour l’entretien du téléphérique».

 

Douze minutes d’ascension

Les douze minutes de l’ascension jusqu’à la «terrasse ensoleillée» de la région (c’est ainsi que les autochtones nomment le plateau qui permet des randonnées pour tous les goûts et toutes les difficultés) sont riches en émotions — avec un passage un peu secouant au premier des neuf pylônes. Un peu plus haut, la vue sur la chute d’eau du Ragnatscherbach est impressionnante. Il n’est pas rare de voir des chamois dans les rochers escarpés, assure René Ackermann.  

Serait-ce un effet de la montée dans une cabine nostalgique, passant d’une altitude de 474 mètres à 1730 mètres? C’est, en tout cas, avec un grand sourire que les voyageurs débarquent. «Il y a partout du neuf, dit Roman, venu avec sa famille de la région de Flumserberg, de l’autre côté de la vallée. Nous sommes contents de trouver quelque chose de vieux, pour une fois!» Son épouse Jolanda se réjouit de la végétation «complètement différente, ici.» Autre groupe, mêmes sourires: «Nous venons depuis l’ouverture et emmenons régulièrement des amis, expliquent Susane et Peter, ce jour-là en randonnée avec Goti et Mariette. Nous aimons le côté personnel du téléphérique, et il n’y a pas trop de monde.»

Entre-temps, Jörg Ackermann a remplacé Richard Senn à l’arrivée des cabines. Il fait partie des rares personnes qui ne sont pas encore à la retraite. «Si je pouvais, je travaillerais encore plus pour le téléphérique, dit-il. Quand j’étais petit, je voyais passer les cabines avec des soldats à bord, j’ai toujours rêvé de pouvoir les utiliser. Pour moi, ce téléphérique, c’est une véritable passion.»

 

Personnes refoulées

Retour au départ du téléphérique. Nelly Bertossa indique avoir dû «refouler» quatre personnes qui n’avaient pas réservé leur trajet. «Je leur ai conseillé d’aller au Flumserberg, comme ça ils auront au moins pu faire une excursion…» Des visiteurs tardifs arrivent en courant — eux ont réservé et ne doivent pas craindre ne pas trouver de place. «Je lui ai promis de l’accompagner pour son anniversaire», dit l’un des deux hommes, désignant son compagnon. «C’est aujourd’hui ?, demande Nelly Bertossa. Alors il ne paie pas!» Le tout nouveau quinquagénaire ne le savait pas, mais le trajet est effectivement gratuit le jour où les passagers fêtent une nouvelle année. Encore une des particularités du si sympathique téléphérique Palfries.

 

Nelly Bertossa, 66 ans
La jeune retraitée vient de rejoindre l’équipe des quelque 75 bénévoles qui gèrent le téléphérique Palfries. «C’est génial, note-t-elle fièrement, on reçoit une panoplie, avec T-shirt, pull et gilet, c’est très joli», se réjouit-elle. «J’ai travaillé dans la branche du tourisme quand j’étais jeune, raconte-t-elle, à Montreux. J’aime beaucoup le contact avec la clientèle. Trois jours de travail par mois, c’est idéal pour moi, car je m’occupe aussi de mes petits-enfants. Nous avons un programme internet pour inscrire les jours où nous voulons travailler, cela fonctionne très bien.»

 

 

René Ackermann, 68 ans

Il a été l’un des idéalistes ayant cru au projet de rachat du téléphérique, depuis le début. «Oui, il a fallu beaucoup de persévérance pour surmonter tous les obstacles», dit-il. Au sein de la coopérative, il a été d’abord réviseur des comptes, tout en étant encore actif professionnellement. Ancien gradé de l’armée, chef des pompiers, il fait partie de ces bénévoles s’engageant sur plus d’un front pour leur commune. Il a repris la présidence de la Coopérative Palfries en 2018, après le prix «Héros du quotidien» de la chaîne publique SRF attribué en 2017. 

 

Anne Garigio, Mels (SG)

Plus d'infos sur le site internet de seilbahn-palfries.ch 

 

 

 

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