Un Suisse fabrique le fromage grec solidaire

Jacques Petitpierre humanitaire grécophile
© Corinne Cuendet & DR

Touché par l’hospitalité des habitants de l’île grecque de Tilos, qui accueillent des réfugiés, le Genevois Jacques Petitpierre a fondé une association qui a permis la création d’une fromagerie réunissant les insulaires et des Syriens.

L'île de Tilos, Jacques Petitpierre, 72 ans, la connaissait en tant que touriste. Cet amoureux de la Grèce l’avait visitée en 2006. Il avait su apprécier la beauté sauvage de ce bout de terre au large des côtes turques : 64 kilomètres carrés, 500 habitants. Lui et sa femme ont toujours conservé à l’esprit le bel accueil que leur avait réservé le boulanger Michalis.Or, voici que, un jour d’octobre 2017, Tilos se rappelle à leur souvenir dans un contexte dramatique : « La Matinale de la RTS a diffusé un reportage relatant le travail extraordinaire d’accueil et d’intégration des migrants mené par cette petite Municipalité du Dodécanèse. » Un témoignage, en particulier, retient l’attention des Petitpierre. Celui d’un habitant qui raconte son premier contact avec les migrants sauvés sur le rivage : « C’était Michalis qui parlait. » Sous le coup de l’émotion, Jacques Petitpierre décide d’agir : « Je suis convaincu de l’hospitalité indéfectible des Grecs, malgré la précarité. L’accueil des migrants, tel qu’il est pratiqué par la population tiliote, participe à changer une image réductrice de la Grèce souvent décrite sous l’angle du pays redevable d’une dette abyssale envers l’Europe de Bruxelles. » Après quarante ans de voyages en Grèce, ce photographe décide ainsi de changer de rôle : « De touriste consommateur, je suis devenu acteur.» Sa manière à lui d’en finir avec une formule qu’utilisent trop souvent les globe-trotters : « J’ai fait l’Afrique, j’ai fait l’Afghanistan … Non, en réalité, on n’a rien fait d’autre que d’y mettre les pieds. » 

Un film pour raconter l’île

Mais comment transformer un élan de solidarité en action concrète ? « Je voulais un rendu à cette Grèce qui nous a tant donné. » A l’époque, la Grèce est toujours en proie à la crise économique et sociale, due autant à l’incurie de ses dirigeants, au début des années 2000, qu’à la cure d’austérité imposée à la population par les créanciers internationaux. Jacques Petitpierre commence par ce qu’il sait mieux faire : l’image. « J’ai tourné à Tilos un documentaire vidéo en mars 2018. » Pour ce faire, le Genevois s’offre les services d’un journaliste basé à Athènes, à même de l’aider à surmonter les obstacles de la langue et de toute l’organisation. Tilos, l’île humaniste est un film bien conçu, riche en informations, faisant la part belle aux regards croisés des insulaires et des réfugiés. On y découvre que la générosité des habitants de Tilos envers les Syriens se heurte à des obstacles administratifs et politiques. Une femme de tempérament s’applique à les surmonter : Maria Kamma-Aliferi, la maire de Tilos. Visionnaire, elle cherche à restaurer le secteur primaire sur son île qui, faute de main-d’œuvre, avait tourné le dos à l’agriculture pour miser sur le tourisme. Pour elle, l’île aurait tout à gagner à créer une coopérative agricole réunissant les compétences se trouvant sur l’île et les réfugiés. Les efforts de Maria Kamma-Aliferi indiquent une première direction à prendre : la réalisation d’une fromagerie artisanale et bio permettant de donner du travail aux habitants de Tilos et aux réfugiés vivant sur l’île.

 

Une commune genevoise solidaire

Et c’est là qu’entre en jeu Meinier, un village de la campagne genevoise. Jacques Petitpierre vit dans cette commune agricole, réputée pour son ouverture au monde. Avec pour devises : « Meinier Energie commune » et « Bien vivre ensemble ». En mai 2018, Jacques Petitpierre organise ainsi au village une soirée « Solidarité Grèce ». La projection du documentaire provoque un formidable élan de solidarité parmi les 250 personnes présentes : « A la suite de la réponse émue et favorable du public, l’Association Meinier-Tilos a vu le jour pour appuyer concrètement notre aide. » Lorsqu’il reprend contact avec Maria Kamma-Aliferi, Jacques Petitpierre lui annonce qu’il dispose d’une grande partie des fonds nécessaires à lancer le projet. Or, entre-temps, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a pris la décision de transférer des réfugiés dans l’arrière-pays. Pour la maire de Tilos, le Centre d’accueil créé il y a quelques années plus tôt est en péril. Maria Kamma-Aliferi est décidée à se battre pour faire revenir celles et ceux qui avaient trouvé un havre sur son île. Car, dit-elle, sans les migrants, la coopérative n’a pas de sens.

 

Une chaîne de compétences

Jacques Petitpierre ne se décourage pas. Il fait la rencontre d’Alain Morlet, un Belge qui dirige une entreprise fabriquant du matériel laitier dans le nord de la Grèce. Cet entrepreneur a lui aussi le cœur sur la main. Il met du matériel à disposition et se rend à son tour sur l’île. Au printemps de 2019, lorsqu’il débarque sur l’île, Jacques Petitpierre découvre les installations montées et garnies de ballons pour la fête de l’inauguration. Morlet et son équipe avaient passé par là. Le 19 mars dernier, la Fromagerie Irinna de Tilos a été inaugurée. Le projet s’inscrit désormais dans ce projet plus ambitieux de coopérative voulu par Maria Kamma-Aliferi. Et, de ce côté-ci, le ciel se dégage, le HCR ayant enfin pris conscience de la valeur de l’expérience tiliote. Aux dernières nouvelles, l’agence onusienne a permis l’installation de trois familles de demandeurs d’asile dans des logements mis à disposition par la Municipalité de Tilos. Ces familles seront intégrées dans la communauté. Les adultes bénéficieront de cours de grec, tout en ayant accès à des emplois dans le cadre de la coopérative agricole et fromagère. Les portes de l’école de l’île sont ouvertes à leurs enfants.
Jacques Petitpierre est allé au bout de son rêve. Le fromage de Irinna est déjà demandé par les tavernes de Tilos. Des Syriens ont retrouvé le sourire en mer Egée. « J’ai réalisé un beau défi: concrétiser, en peu de temps, un projet remettant l’humain à sa juste place. Et ce, grâce à tant de nombreuses bonnes volontés. »

 

           Nicolas Verdan


Pour en savoir plus, suivez le projet sur le site www.meinier-tilos.com

 

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