Thierry Lang, un talent qui ne vient pas de nulle part

 Ouverture aux autres et sens du travail bien fait : des valeurs familiales
 chères à Thierry Lang
.©Yves Leresche/DR

Le compositeur et pianiste, né à Romont en 1956, parle avec tendresse de son enfance qui l’a vu passer, non sans force persuasion et révolte, du piano classique au jazz.  

Le 28 juin dernier, le Steinway du pianiste et compositeur Thierry Lang prenait les airs. Seize ans après son arrivée par le ciel dans le studio du premier Suisse à avoir signé pour le mythique label new-yorkais Blue Note Record, le piano est parti d’Ollon (VD) en hélicoptère pour atterrir à Romont (FR). Là-même où ce fameux jazzman suisse a grandi avec ses trois frères et sœur. « En 2004, j’ai pu m’offrir ce piano après avoir reçu les 100 000 francs du Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la promotion et la création artistiques. Parvenu, cette année, à l’âge de la retraite, marquée par la fin de mon activité d’enseignant professionnel au Conservatoire de Montreux, j’aurais dû m’en séparer pour des raisons financières. »

Fort heureusement pour le pianiste, ce qui semblait inéluctable ne le fut pas. Un simple post Facebook annonçant la séparation avec le Steinway a ému les mélomanes et admirateurs loin à la ronde. « J’ai reçu plusieurs offres pour me permettre de garder ce piano, confie Thierry Lang. Et puis, il y a eu ce coup de fil : Jim Beach, l’un de mes anciens managers (il fut aussi celui de Queen) m’a dit que c’était inconcevable que ce piano me soit enlevé. » De la parole aux actes, en généreux mécène, l’avocat et manager britannique a acheté l’instrument qui va désormais résider au Théâtre Bicubic de Romont. Il lui sera désormais accessible une semaine par année, pour enregistrer, mais également pour donner des concerts.

 

Education stricte

Une histoire aux accents de conte de fée pour Thierry Lang qui a usé ses fonds de culotte dans le chef-lieu de la Glâne. Né en décembre 1956, il a pour mère Sylvia, née en Argentine dans une famille d’hôteliers tenant un palace à Buenos Aires. Son père, le bon docteur Francis Lang, est chef de clinique à l’Hôpital de Billens.  

Enfant, le petit Thierry baigne dans un univers sonore classique. « Maman avait son canapé tout près d’une platine Thorens avec un pavillon en plastique. Pris par ses activités de chirurgien orthopédique, mais aussi appelé dans la campagne pour faire accoucher des femmes de leur douzième enfant, mon père n’avait pas le temps d’écouter de la musique. Il aimait surtout les valses de Strauss qui lui rappelaient le temps de ses études à Vienne. » 

A l’âge de 7 ans, Thierry Lang sait déjà qu’il sera pianiste. Son père ne l’entend pas de cette oreille. A force de persuasion, et de révolte aussi, l’artiste en herbe finira par triompher de la volonté paternelle. Avant d’y parvenir, il aura fallu passer par « tous les internats de Suisse ». Une éducation stricte dont le pianiste a su tirer le meilleur : « J’ai hérité de mon père une rigueur dans le travail. Avec l’âge, je me rends compte que papa m’a transmis une certaine intolérance vis-à-vis de la négligence. Je ne peux pas supporter de me présenter en retard à une répétition. »

 

Jolie émotion

A la fin de sa vie, le père de Thierry Lang a témoigné, à sa façon, de son admiration pour la carrière de son fils : « Il était fier que je me débrouille pour vivre de la musique. Je voulais avoir une famille, des enfants et j’ai bossé comme un fou. Quand je pense que j’ai donné des cours pendant quarante et un an au Conservatoire. » 

Les dernières années de son existence, Francis Lang était hémiplégique à la suite d’un AVC. Avec émotion, teintée d’une pudeur toute familiale, le jazzman raconte avoir découvert un album dans lequel son père collait les articles de presse qui lui étaient consacrés : « Du fait de son handicap, les bords étaient découpés en zig-zag. »

De sa mère, 97 ans en 2021, Thierry Lang a reçu le côté solaire. Une femme à l’esprit cosmopolite, qui aimait voyager et qui parlait sept langues. « Elle m’a transmis le sens de la communication et le contact avec les gens. Maman était très tactile. » 

Au sein de la famille Lang, une valeur est partagée par tous : « L’empathie vis-à-vis de son prochain. » Notable, la famille du docteur n’en fréquente pas moins toutes les catégories sociales de Romont. « On était des nantis, mais cela ne nous a jamais empêchés d’être amis avec tout le monde. »

Des souvenirs d’enfance, Thierry Lang en conserve de très forts : l’image du piano droit familial calciné, dans les décombres de la maison des Lang détruite par un incendie : « Nous avons tout perdu : jouets, photos, meubles. » Bien des années plus tard, à l’issue d’un concert, une ancienne jeune fille au pair des Lang se présente au pianiste qui, sur le moment, ne la remet pas. En revanche, son cœur se met à battre très fort quand elle sort d’une enveloppe des photos aux bords dentelés : « Je reconnais mon père et ma mère, mes frères et ma sœur. L’album de famille renaît des cendres. Grâce à la musique qui a rendu possible cette rencontre. »

 

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Le grand frère

Dans le registre des anecdotes inoubliables, tout aussi émouvantes, Thierry Lang n’oubliera jamais la paire de jeans offerte par feu son frère aîné, Patrick : « J’en rêvais. Il faut comprendre que je portais les pantalons golf déjà utilisés par mes aînés. » C’est aussi ce même grand frangin qui fera écouter à son cadet une musique autre que classique : « Il faisait partie d’un orchestre de twist. A travers cette musique, j’entendais les prémices du blues. Les musiciens de son groupe, Felix et ses chats, portaient une veste de coiffeur rouge et jouaient dans les bals du samedi soir. »

Et, en musique, le jazzman compte-t-il des figures auxquelles il se sent redevables ? « Oui, je dois beaucoup à des personnes que je n’ai pas connues : le pianiste italien Maurizio Pollini, Glenn Gould, Oscar Peterson et, bien sûr, Bill Evans, une découverte incroyable. Un pianiste après lequel tous les pianistes de jazz se sont mis à jouer différemment. »

Thierry Lang cite aussi son ami Daniel Perrin, musicien de jazz et compositeur vaudois : « Un fou d’harmonie, pour moi un musicien de la trempe d’un Stravinski. On est en train de réfléchir à refaire des concerts en duo. » A l’agenda du futur jeune retraité, maintenant qu’il peut être « enfin musicien à 100 % », l’an 2022 s’annonce mirifique : Japon, Corée, Chine. Tout un programme à l’enseigne d’un nom de code tout trouvé : « Heritage Project.  »

 

Nicolas Verdan 

 

Plus d’infos:

Dans le cadre du Septembre Musical, à Vevey, Thierry Lang Project
vendredi 24 septembre 2021, 20 h, au Reflet-Théâtre. septmus.ch 

 

 

 

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