Stephan Eicher « Ma mère, c'était l'humour, l'élégance naturelle »

©Daniel Infanger/DR

Alors qu’il s’apprête à sortir la deuxième fournée d’une série de titres uniquement disponibles en ligne, Stephan Eicher se livre à quelques confidences, entre légèreté et gravité. Rencontre.

Trois ans après son album Homeless Songs, et une pandémie qui l’a durement touché, Stephan Eicher faisait son retour, il y a quelques semaines, avec Autour de ton cou, un mini-album EP digital composé de quatre chansons magnifiques, tout en douceur et en délicatesse. « Avec cette première salve printanière de cartes postales musicales, j’ai voulu partir dans la mélancolie, au piano. Mais le prochain album sera beaucoup plus rock », nous explique-t-il d’entrée de jeu. Intitulé Le plus léger au monde, celui-ci est déjà prévu le 17 juin. Suivront encore une dernière volée de quatre titres plutôt soul, à l’automne, avant un vrai album, en fin d’année, prévu pour rassembler ces 12 titres, tout en y ajoutant quelques inédits. Entre-temps, on retrouvera le chanteur de Déjeuner en paix au Palp Festival de Sion, du 20 au 22 juillet.

En attendant, avec l’humour et la verve qui le caractérise, mais également une touche de gravité, après avoir perdu ses deux parents à six semaines d’intervalle durant la pandémie, le musicien se confie sur ses peines et ses joies. Non sans avoir donné un dernier coup de peps aux pointes de sa moustache, impeccablement taillée, avant de se lancer.

 

Il y a deux ans, votre ami Antoine de Caunes faisait notre Une, comme vous aujourd’hui. Il nous disait d’ailleurs être à Genève pour fêter vos 60 ans…

Ah oui… Pour cette triste date… Non, je rigole ! Mais 60 ans, quand même, ça commence à compter…Quand j’étais jeune, 60 ans, ça représentait quasi la fin. La cinquantaine, ça a été une pilule assez facile à avaler. Mais là, j’ai l’impression que le corps commence à se manifester, à me rappeler qu’il existe et que la suite de mon existence va être plus difficile.

 

Pourquoi avoir fait de vos derniers titres des cartes postales musicales ?

Parce que j’adore ça, les cartes postales. J’aime cette idée d’être assis à un bistrot, de choisir une illustration en fonction des goûts d’un ami, ou des nôtres, et de lui écrire un petit mot : « Tu me manques… » Bon, il la reçoit dix jours plus tard et, à ce moment-là, peut-être qu’il ne me manque déjà plus, mais ce n’est pas grave (il rit). Et puis si on l’a bien choisie, il la colle au frigidaire et elle vieillit là…

 

Ce système de musique en ligne que vous avez choisi avec ce nouvel album est-il viable pour un artiste ?

Non, c’est une connerie totale ! Mais j’expérimente… On fera peut-être des recettes au moment des concerts, mais, en attendant la vente physique en CD ou vinyle, tout comme le streaming, ne rapportent rien. Dans ce genre d’opérations, la plateforme ramasse le 82 % des revenus contre 18 % pour l’artiste. Et encore, j’ai un bon contrat. En 2012, j’avais attaqué ma maison de disques, Universal, parce que je n’étais pas d’accord sur la façon dont ils traitaient les musiciens.

A l’époque, ils me laissaient 11 % et, en plus, l’œuvre leur appartient. Ça me rendait malade. Après cinq ans de procès, mon avocat m’avait dit : « Là, c’est bon, on va gagner. Mais ils vont faire appel et ça peut durer encore cinq ans de plus. » Alors j’ai laissé tomber. Je ne voulais pas repartir pour cinq autres années de lutte. En même temps, c’est ce genre d’épreuves qui me maintiennent actif. Sans elles, je serai probablement assis à cette terrasse en train d’enquiller les cafés et ne rien faire d’autre. Parce que glander, j’adore ça… Je suis juste assez intelligent pour comprendre que glander c’est quand même mieux que de travailler…

 

« Devenir fou » revient deux fois dans ces quatre dernières chansons…Vous pensez l’être devenu pendant cette pandémie ?

• (Il réfléchit) Bon, n’oubliez pas que les textes sont de Philippe Djian… Mais devenir fou, c’est quoi ? Se retrouver dans des territoires inconnus, non ? Où on est tout à coup ailleurs… Avec cette pandémie, on est donc tous devenus fous à un moment donné. Je regardais le ciel sans voir de traînées d’avion, je me réveillais le matin sans bruit de circulation, on voyait les animaux se réapproprier certains territoires… J’ai même entendu mon fils me demander : « Est-ce que je peux ranger la cuisine ? », tellement il était désemparé, ne sachant pas quoi faire (il rit)… Avec ma compagne, on avait prévu de lui cacher la fin du confinement, tellement il était devenu adorable… Au début, ça m’a fait du bien, ces gens qui chantaient ou jouaient d’un instrument sur leur balcon, de nous sentir tous unis face à l’épreuve. Après, les histoires de vaccins ont commencé à créer des tensions…

 

Vous avez surtout traversé un drame terrible : la perte de vos parents à quelques semaines d’écart. De quoi « rendre fou » peut-être…

Non, là c’était autre chose… (Il marque une pause). Le plus dur, c’est que, avec mon père, on était au pic de l’épidémie et on n’a pas pu l’enterrer en raison des mesures en vigueur. A l’hôpital, j’ai dû m’habiller comme un astronaute pour être à son chevet et je n’avais pas le droit de le toucher. Sachant que je risquais d’être tenté d’enlever mes gants pour lui prendre la main une dernière fois, il y avait même un vigile dans la chambre pour m’en empêcher… Et ça, c’est d’une violence folle. Avec ma mère, j’ai au moins eu la chance de pouvoir partager ce moment avec elle… Mais la perte d’un être cher, notre cerveau est trop petit pour le comprendre…Comme pour la naissance de mes deux fils, c’est quelque chose qui m’a complètement dépassé. Paradoxalement, il y a tout de même énormément de beauté dans tout ça, avec ma mère notamment. Une beauté que seule la musique de Jean-Sébastien Bach peut exprimer. Quand j’écoute son œuvre, là aussi, ça me dépasse. Et ça me va.

 

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance ?

En rangeant leur appartement, je suis justement retombé sur des photos de moi petit et j’ai réalisé à quel point mes premiers souvenirs étaient faussés. Je pensais me rappeler de choses précises alors que je me souvenais en fait de la photo elle-même et non pas du moment véritable. Alors, avec ma petite-fille, la fille de mon premier garçon, j’essaie de lui créer des souvenirs qui ne soient pas basés sur des photos. A travers le dessin par exemple. Elle a 4 ans et on part aussi dans des promenades un peu folles… J’ai un concept : on marche et si on croise quelqu’un avec des lunettes, on prend à droite à la prochaine intersection; sans lunettes, à gauche. Si vous arrivez à une station de bus, vous prenez le prochain véhicule et vous descendez cinq arrêts plus loin. Si on croise quelqu’un avec un chapeau, on fait demi-tour… Et cinq heures plus tard, en revenant à la maison, les enfants racontent à leurs parents les aventures qu’ils ont vécues et ça leur fait plein de souvenirs.

 

Que vous ont légué vos propres parents ?

Mon père avait un côté très malicieux. Vous savez, ce sourire qu’on aperçoit plutôt aux coins des yeux. Il était Yéniche et à mon frère et à moi, il nous a apporté toute son âme musicale avec ces instruments — la guitare, l’accordéon, le violon — qu’il nous a appris sans pression. Ma mère, c’est plutôt l’humour… Elle avait aussi une élégance naturelle. Elle a su quand elle allait mourir. Elle a pu choisir la robe qu’elle voulait porter à ce moment-là et elle a tenu à se vernir les ongles en rouge… Et là, je me suis dit : « Waouh… Madame, là, je vous tire mon chapeau ! » Jusqu’au dernier moment, elle a fait preuve de cette élégance toute naturelle… (Il reste pensif un moment) Dites donc, vous me faites dire des choses que je n’ai jamais confiées, là !

 

A votre tour, qu’essayez-vous de transmettre à vos enfants et petits-enfants ?

Pendant les présidentielles françaises, je montrais des extraits des débats à ma petite-fille et je lui disais : « Tu vois comme les gens se parlent mal entre eux ? Il ne faut jamais parler à quelqu’un de cette manière, même si tu ne l’aimes pas ! » C’est vrai, non : vous ne voulez pas que vos enfants communiquent de la façon dont ces soi-disant leaders parlaient entre eux à ce moment-là. A mes propres enfants, j’ai essayé de leur inculquer que, avoir des doutes, c’est bien. C’est même le début de la créativité, le début d’un possible bonheur. Depuis mes 16 ans, j’ai aussi des accès de panique. Alors, on apprend à les gérer, mais je remarque que mes enfants en sont aussi un peu sujets et je suis assez bon pour leur expliquer comment faire pour les surmonter. J’avais aussi adopté un rituel avec eux : on regardait un film important — un Eisenstein, un Kurosawa ou Les 400 coups — et, ensuite, on en discutait ensemble. J’avais volé cette idée à un livre, qui racontait l’histoire d’un père seul avec son fils.

 

Le cinéma tient-il une place impor-tante dans votre vie, vous qui avez signé la bande originale du film d’Antoine de Caunes, Monsieur N ?

Plus vraiment aujourd’hui, mais je vais vous confier un autre truc que personne ne sait : « Au début, je me destinais à une carrière dans le 7e art. J’ai fait une école de cinéma et j’ai commencé à travailler un an dans le milieu. J’étais le troisième assistant réalisateur sur des films de Claude Goretta et d’autres… Je me rappelle, on tournait un film près de cette sublime église de Romainmôtier, dans le Jura, avec la sœur de Nastassja Kinski, Pola Kinski.

Mon travail consistait à me poster à l’entrée d’un chemin pour arrêter les tracteurs pendant les prises de vues. A l’époque, j’étais un petit punk. Au fin fond du Jura, on me regardait déjà de travers quand j’allais chercher le pain, alors autant vous dire que pour arrêter les tracteurs, je n’étais pas très crédible. Et puis, un soir, on tournait un film français et le metteur en scène nous apprend que le producteur n’a plus d’argent et qu’on doit abandonner le film. Je vois tout le monde commencer à faire ses valises, de manière très placide… Mais moi, je hurle ma passion : « Vous êtes fous ! La scène sublime où l’héroïne retrouve son amoureux, il faut qu’on la finisse… » Et là, je vois tout le monde me regarder d’une manière bizarre et quelqu’un me dit : « Dis donc, ce n’est pas un métier pour toi, ça. » C’est là où j’ai pris la décision d’arrêter. C’était effectivement un milieu trop instable pour moi. Avec la musique, je prends une guitare, j’écris une chanson et je pars en tournée. »  

 

Comment s’est passée votre rencontre avec Philippe Djian avec qui vous collaborez depuis longtemps et qui signe de nouveau les textes de vos dernières chansons ?

Antoine de Caunes faisait son émission de rock Rapido. On était à la fin des années 80 et il voulait l’élargir à la littérature. Il avait alors choisi Philippe Djian, écrivain assez rock avec son 37,2 le matin en lui proposant de choisir son musicien préféré pour l’accompagner sur le tournage. Philippe avait choisi Leonard Cohen, mais qui n’était pas dispo à ce moment-là. Et, comme il était justement en train d’écrire son prochain roman en écoutant le disque d’un gars qui chantait en français, mais auquel il ne comprenait rien — moi, et ce disque c’était Les chansons bleues —, je suis parti avec eux. On a tourné trois jours avant de réaliser que la caméra était cassée et que rien n’était utilisable. Et on est donc reparti pour trois autres jours de tournage. Mais ce n’était pas plus mal parce que Philippe et moi on s’était montré assez distant, et quand on s’est revu, on était soudain totalement libéré. Et, là, il y a eu un déclic qui a débouché sur une vraie amitié. La caméra n’aurait pas eu de problème, ma vie aurait pris une tout autre tournure.

 

Comment travaillez-vous avec lui ou Martin Suter ?

On essaie de se retrouver régulièrement, le temps d’un week-end dans un bel hôtel et on parle de ce qui se passe autour de nous, de ce qui nous fait vibrer… Ils écrivent ensuite leurs textes, en totale liberté. Il y a juste pour le titre Sans contact, de ce dernier EP, où j’ai donné à Philippe des indications plus précises, et à Martin pour une chanson du prochain. Après, j’ai parfois l’impression que Philippe, quand il a des problèmes avec sa femme, me fait passer des messages à travers ses textes, pour qu’elle entende ce qu’il a à lui dire…Je blague un peu en disant ça, mais je suis sûr qu’il y a une part de vérité.

 

Et si vous deviez en choisir un pour écrire votre nécrologie ?

Waouh, c’est rude comme question ! Mais Martin Suter est meilleur de ce côté-là. Philippe, c’est plus un sculpteur, avec des morceaux de bois qui partent dans tous les sens. Martin, c’est un vrai architecte. Je me rappelle d’un prix qui m’était décerné où tous deux devaient dire un petit mot sur moi : Martin avait préparé un texte et c’est Philippe qui avait commencé. Il avait tenu le micro si longtemps que Martin n’avait pas eu le temps de prendre la parole et il m’avait fait lire son texte par la suite : le plus beau texte qu’on ait écrit sur moi ! J’étais dégoûté.

 

Vous avez vécu douze ans en Camargue. Pourquoi être revenu en Suisse aujourd’hui ?

Pour me rapprocher de mes parents, au début de la pandémie. A mon âge, déménager pour recommencer une nouvelle vie ailleurs, ça fait un peu peur. On se demande si on en aura encore l’énergie. Pourtant, j’ai habité à Bruxelles, à Lugano, à Paris et j’ai des souvenirs incroyables. D’ailleurs, je passe une annonce : « Je cherche, aujourd’hui, un petit chalet dans la montagne, dans le Pays-d’Enhaut de préférence, vers Château-d’Œx. J’adore ce coin-là. Un petit deux pièces, avec une cuisine, une table où je peux m’asseoir pour composer, et une chambre. Eventuellement, une deuxième, pour les amis de passage, parce que la légende dit que je ronfle ! Mais sinon, je n’ai pas besoin de plus.

 

Christophe Pinol

 

Autour de ton cou - Stephan Eicher EP-2022

 

 

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