Sophie Davant: « Je suis une animatrice populaire, et alors ? »

Sophie Davant aime à rappeler qu’elle a grandi et mûri sous les yeux des téléspectateurs. 
Sa popularité aurait été alimentée, selon elle, par sa capacité à se donner.
 ©Gilles Gustine - FTV

On peut la voir tous les jours à la télévision… depuis plus de trente ans. Elle caracole tous les deux mois sur la couverture de son magazine S. Rencontre avec l’immensément populaire Sophie Davant.

Petit matin d’hiver dans les anciens ateliers de l’Orfèvrerie Christofle transformés en plateaux de tournage de l’émission quotidienne Affaire conclue. L’équipe, composée d’une centaine de techniciens, réalisateurs, décorateurs, maquilleurs, photographes, logisticiens etc…, se met en place sous le regard intransigeant du producteur. Quand, soudain, une boule de poils noirs déboule entre les câbles en jappant. C’est Raoul, le bichon havanais de Sophie Davant, qui fait mine de dégager un passage pour sa patronne, qui vient d’arriver… un peu en avance sur ce qui était annoncé : le trafic étant fluide, le taxi-moto a rallié, en moins de temps, le 16e arrondissement de Paris où elle vit aux studios de la banlieue nord où elle tourne. 

Souriante, l’animatrice vedette du divertissement télévisuel, qui attire quotidiennement sur France 2 plus d’un million de téléspectateurs, passe saluer son équipe et les invités du jour avant de s’engouffrer dans sa loge pour se faire couler un petit café. Raoul en profite pour s’attaquer à une souris en plastique : pas de doute, le mâle dominant ici, c’est lui. Sa blonde maîtresse, toute menue dans un legging noir, le laisse croire ! D’ailleurs, elle ira jusqu’à s’interrompre pour plonger au sol afin de retrouver la souris coincée sous le canapé.  

Pourquoi revendiquez-vous être une animatrice populaire ?

(NDLR, elle y consacre un chapitre dans son dernier livre*). J’ai trop rencontré de gens, issus de l’élite médiatique et intellectuelle, exprimer une sorte de dégoût pour tout ce qui était populaire. Combien de fois ai-je dû renoncer à l’idée d’un portrait dans un quotidien de « lettrés » pour la seule raison de ma popularité. J’ai donc pris le parti de défendre cette notion, injustement dénigrée. Je considère que c’est un honneur d’être appréciée par le plus grand nombre. D’autant plus que populaire n’est pas forcément synonyme de grossièreté. Je m’inscris dans la lignée des animateurs populaires dont j’ai apprécié les émissions : Jacques Martin, Bernard Pivot, Jacques Chancel, Michel Drucker… pour ne citer qu’eux. Mon crédo est d’établir une complicité avec les téléspectateurs, de répondre à leurs attentes, tout en essayant de leur apprendre des choses. C’est le cas avec Affaire conclue, où on se balade dans l’histoire de l’art et des objets.  

 

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Dans votre livre, écrit durant le confinement du printemps 2020, vous expliquez en quoi consiste le métier d’animatrice. De cela, non plus, les élites ne sont pas conscientes ? 

Je le pense. Animer est complexe. C’est donner une âme à une émission, c’est valoriser des gens peu habitués à parler d’eux. J’ai animé beaucoup d’émissions en direct, et je me suis rendue compte qu’il était parfois plus facile d’interroger un écrivain érudit, un Jean d’Ormesson, par exemple, qui savait manier le verbe et vous donner l’impression que vous étiez plus intelligente que lui en vous laissant croire que personne ne lui avait posé la question avant vous, plus facile donc de mettre en valeur quelqu’un de brillant que quelqu’un qui n’était jamais passé à la télé. Les élites ne mesurent pas le travail que représente le fait de décrypter rapidement une personne pour l’aider à livrer le sel de sa personnalité. La particularité de Affaire conclue est que seuls les objets sont castés. Les participants, autrement dit les vendeurs, ne le sont pas. Tout le monde a la chance de passer dans l’émission. Cela donne, entre parenthèses, une bonne carte postale des Français. Mais cela signifie, pour moi, que je dois mettre en confiance toutes ces personnes et que, en peu de temps, je dois faire ressortir le relief de leur personnalité.  

 

Comment vous y prenez-vous pour deviner si vite ces invités ? 

C’est ma formation de journaliste qui m’a conduite à la télévision et à l’animation. Je suis donc avant tout curieuse. De tout. Des autres. De tous les autres ! Je les regarde. Vraiment ! Ainsi, je parviens à capter à travers leur look, leur façon de se tenir, une manière d’être, des éléments qui me permettent ensuite de créer des ponts avec eux. L’expérience de Toute une histoire, l’émission quotidienne que j’ai animée durant sept ans, à la suite de Jean-Luc Delarue, m’a bien rôdée à cet exercice-là. Je sais aller tout de suite à l’essentiel avec les invités, saisir leurs émotions pour que les téléspectateurs perçoivent la vraie raison de leur présence sur le plateau. 

 

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Dans votre livre, vous rappelez l’importance de ne jamais oublier d’où l’on vient…

Si j’ai réussi à garder la tête froide au milieu de toutes les batailles d’ego auxquelles j’ai assisté, c’est parce que je me suis nourrie de mon héritage familial et des valeurs que l’on m’a transmises. 

 

Lesquelles ? 

De mes grands-parents maternels, instituteurs et directeurs de l’école du village où nous habitions, mes parents et moi, j’ai appris la rigueur, le sens du collectif. Etant la petite-fille du directeur, je me devais d’être irréprochable : de bonnes notes et un comportement exemplaire. Je faisais aussi partie de l’équipe de basket que mon grand-père entraînait bénévolement, cela m’a aguerrie aux ambiances de vestiaire. Du côté paternel, j’avais une grand-mère, qui tenait un bar-tabac-journaux-bonbons juste en face de la gare et qui parlait à tout le monde. Elle m’a transmis sa spontanéité et son sens de l’empathie.

 

Plus de trente ans que les gens vous observent. Comment vivez-vous leur regard sur vous ? 

C’est vrai qu’on me scrute ! Je le lis sur les réseaux sociaux. Les critiques s’attardent parfois sur les rides, les traits fatigués, les supposés travaux esthétiques… Heureusement, je n’ai jamais capitalisé sur mon physique… qui n’est d’ailleurs pas celui d’une bombasse. J’ai plus misé sur mon esprit, ma vivacité, mes compétences acquises. Grâce aux coiffeurs et maquilleurs qui s’occupent de moi, j’ai appris à mieux me mettre en valeur et à adapter le maquillage en fonction du temps qui passe. Je me sens investie d’une responsabilité vis-à-vis des femmes j’ai envie de leur prouver qu’on peut vieillir et rester avenante.   

 

On devine, à travers notamment le magazine S dont vous êtes la directrice éditoriale, que vous avez le sens de la sororité…

J’ai besoin d’amitié, qu’elle soit féminine ou masculine, d’ailleurs. La vie est triste sans partage, sans rires. Les fous rires entre copines ont une saveur particulière. J’adore les dîners de filles, où l’on se raconte nos histoires, nos échecs, nos gaffes, nos fantasmes, sans réserve, sans tabous, y compris sur la sexualité, avec un naturel qui ferait rougir la majorité des hommes. Ces ambiances féminines inspirent la ligne éditoriale de S. 

 

Quelles sont vos relations avec les hommes ? 

Je plaide pour un « savoir bien vivre ensemble ». Je suis pour la parité, pour les combats à mener concernant l’égalité des salaires et des fonctions dans les postes à responsabilité. Je suis convaincue que la société évoluerait différemment si les femmes avaient plus de pouvoir décisionnel, car elles utilisent leur cerveau de façon moins monomaniaque. Je sais ce que je dois aux féministes qui nous ont précédées. Ma mère a milité au côté de Gisèle Halimi contre la dépénalisation de l’avortement... Mais je ne suis pas une antimec. J’aime qu’il y ait des différences entre les hommes et les femmes. Je ne prends pas le compliment d’un homme pour une insulte. Je regretterais que les hommes s’interdisent toute forme de séduction sous prétexte de #MeToo. Il faut trouver un bon équilibre entre les sexes. 

 

Avec Affaire conclue, vous baignez dans les objets. Quels sont ceux qui vous paraissent indispensables pour apporter un supplément d’âme au lieu où vous vous trouvez ? 

Je suis une Terrienne, et donc très sensible à l’environnement dans lequel j’évolue. J’aime les faïences, les terres cuites, les couleurs… tout ce qui participe à rendre un univers douillet. Mon problème est que je m’attache aux choses, je n’arrive pas à m’en séparer. Résultat, mon environnement est vite un peu surchargé. Dans ma maison normande, j’ai décliné toutes les gammes de bleu et de vert pour traduire les couleurs de la mer. La mer est un élément très important pour moi : j’aime nager dans la mer, marcher le long de la mer, regarder la mer… 

 

Vous parlez de la mer. C’est une bonne perche pour vous interroger sur votre mère, disparue lorsque vous n’aviez que 20 ans…

J’ai mis du temps à vivre avec l’absence de ma mère qui est partie si jeune. J’ai attendu d’atteindre la quarantaine, l’âge qu’elle avait lorsqu’elle est décédée d’un cancer, pour écrire un livre sur le deuil et moins me sentir amputée d’une partie essentielle de moi-même. Ce traumatisme a laissé des cicatrices et des fragilités qui conditionnent mon existence et réactivent parfois des émotions. Je suis devenue mère en ayant la douleur de ne pas pouvoir partager cette expérience avec ma propre mère.

 

Quelle mère êtes-vous avec vos deux enfants ? 

J’essaie d’être présente pour eux, sans être sur leur dos. Je me suis efforcée de leur donner des clés pour s’épanouir sans paraître intrusive. Le bon dosage est subtil et pas facile à imaginer. D’autant moins quand la mère ne vit plus avec le père de ses enfants. Divorcer a été une douleur : je n’ai pas aimé infliger cela à mes enfants. J’ai grandi dans un univers de couples unis, j’aurais souhaité leur offrir cela, à mon tour. Mais, quand je vois mon fils et ma fille, je suis fière du résultat. Ils se confient volontiers à moi, me témoignent beaucoup d’affection et cela me touche. 

 

Vous avez été célibataire pendant quelques années. Vous avez aimé, cette période ? 

Le célibat a été un long apprentissage. Au début, j’ai eu du mal à croire les copines qui m’affirmaient que j’allais aimer la vie en solo. Et puis, j’ai découvert qu’être célibataire ne voulait pas dire être seule.  Au contraire. Célibataire, j’ai été plus disponible pour découvrir des gens nouveaux et me lancer dans  des expériences nouvelles. Et j’ai vécu des moments irrésistibles avec mes amies. Aujourd’hui que je ne suis plus célibataire, il me tient à cœur de déculpabiliser ceux qui le restent. Le couple ne doit pas être un objectif de vie. Parfois, il vaut mieux être seul que mal accompagné, on l’a bien vu durant le confinement. A cette occasion, de nombreux couples ont réalisé qu’ils n’avaient plus rien à faire ensemble. 

 

Le S de votre magazine, c’est le « S » de Sophie ? Quoi d’autre ? 

C’est aussi le « S » de simplicité. Dès que je m’éloigne des plateaux de télévision, j’aspire à la simplicité. Je me tiens à distance du « bling » !  Ce qui me ressource, c’est marcher, nager, faire de la cuisine, passer du temps avec des amis. Je déteste les repas mondains où rien ne se dit. Dans les dîners que j’organise, on n’est jamais plus de huit; ainsi, on peut échanger avec profondeur, et se dire vraiment les choses. 

 

Comment expliquez-vous votre longévité professionnelle ? 

Avant de me l’expliquer, je la savoure ! Car c’est rare de durer à la télévision, surtout de nos jours où l’on devient connu du jour au lendemain et l’on tombe dans l’oubli du jour au lendemain aussi ! Rentrer dans le cœur des téléspectateurs implique de gagner leur confiance. Il faut donc faire des choix en conséquence : savoir dire non à certaines propositions, ne pas aller sur des terrains qui ne vous conviennent pas, faire attention à ce que l’on dit dans les interviews, à la manière dont on se comporte avec les équipes sur les plateaux. Combien se sont grillés parce qu’ils arrivaient en retard, parlaient mal aux gens… 

 

Vous avez 58 ans. Qu’est-ce que la vie vous a appris ?

A vivre au présent. Je parviens de plus en plus à profiter de ce qui m’est offert jour après jour et à m’en réjouir. Cela n’empêche pas mes nostalgies ni mes douleurs du passé, mais cela n’empiète plus sur ce que je vis. Je pense qu’il faut beaucoup d’expériences pour apprécier le présent. 

 

Véronique Chatel

 

 

Affaire conclue du lundi au vendredi à 16 heures sur France 2. 

Magazine S, le bimestriel de Sophie Davant. 

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