Simonetta Sommaruga: "J'ai réalisé que nous avions blessé des gens"

Année présidentielle complexe pour Simonetta Sommaruga, qui a dû affronter les deux premières vagues Covid avec ses collègues du Conseil fédéral. 

Photo ©Sandra Culand

Simonetta Sommaruga revient sur son année présidentielle et parle de ses défis à venir: le climat et l’égalité des sexes.

L’année dernière, Simonetta Sommaruga a été la présidente de la première et de la deuxième vagues Covid, au front devant ses pairs, au Conseil fédéral, comme devant la population suisse, qui n’avait jamais connu pareille crise par le passé. Aujourd’hui, la conseillère fédérale est bien décidée à remettre la question environnementale sur le devant de la scène, même si beaucoup reste à faire dans la crise pandémique.

Elle a reçu générations à Berne, dans les locaux de son département, le DETEC (Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication), pour parler virus, fédéralisme et climat, bien sûr, mais aussi d’un combat qui lui est cher, les inégalités dont souffrent encore trop de femmes dans notre pays. « Si une femme gagne moins parce qu’elle est une femme, c’est qu’on lui donne moins de valeur. C’est insupportable et le combat commence là. »

Madame la Conseillère fédérale, tout d’abord, cette question : comment va votre maman, qui vit aujourd’hui dans un home, à Berne ? Vous évoquiez dernièrement la dureté de son isolement, en raison du Covid…

Ce n’est facile ni pour elle ni pour aucun de ses quatre enfants. Durant des mois, nous n’avons pas pu la voir du tout. L’année passée, lors de la Fête des mères, je me souviens lui avoir joué du Mozart et du Bach au travers de mon téléphone, déposé sur le piano… Cela lui a fait plaisir, mais ce n’était pas la même chose. Depuis quelques mois, je peux heureusement la revoir dans la salle commune, mais à coups de trois quarts d’heure seulement… La serrer dans les bras et l’embrasser me manque vraiment.

 

Quel est le plus dur pour elle : l’isolement ou la peur de tomber malade ?

Il y a eu des cas dans son EMS, mais, bien qu’elle soit malade depuis de longues années, elle m’assure ne pas avoir peur du Covid. Elle souffre surtout d’être coupée du monde. Et, comme pour toutes les familles concernées, l’impossibilité de se toucher est la chose la plus pénible.
 

Vous a-t-elle suivie durant votre année présidentielle 2020 ?

Oui, elle me suit régulièrement. Mais avec distance et confiance : elle ne se fait pas de souci à ma place. On parle beaucoup, elle me pose des questions et se réjouit avec moi, me soutient souvent. Son feedback est toujours très honnête, fait avec douceur : par exemple, en précisant, comme dernièrement, qu’elle n’avait pas bien compris un point… Dans ce cas, je sais que je n’ai pas été assez claire et que d’autres ne m’ont certainement pas comprise non plus (sourires) ! 

 

Et comment vous a-t-elle trouvée, ces derniers mois ? Fatiguée, performante ?

Elle sait bien que cette année 2020 a été lourde pour tout le monde. Au Conseil fédéral, notre responsabilité était énorme, face à tant d’inconnues. Normalement, la présidente représente la Suisse à l’étranger. Mais il était clair pour moi que je devais d’abord être là pour la population. J’ai tout fait pour rassembler les gens et resserrer les liens sur de nombreux fronts, comme les parlementaires, les cantons, les villes, les milieux économiques ou les partenaires sociaux. 

 

Vous avez un peu joué la Mère Patrie ?

Je suis surtout restée moi-même. De la même manière que je me rends dans mes bureaux en bus, j’ai voulu rester proche de la population en privilégiant les contacts directs. C’était important pour moi, rester comme je suis. 

 

Certains vous reprochent d’être restée surtout trop discrète, face à un Alain Berset omniprésent…

Dans une crise sanitaire, il est normal que le ministre de la Santé soit aux premières loges. Le rôle de la Présidente en Suisse est aussi de gérer les séances du Conseil fédéral.
Et là, il y a du travail…

 

Nous n’étions pas toujours d’accord, mais mon rôle a été de rassembler et de trouver des solutions auxquelles tous peuvent adhérer. En automne dernier, quand le taux d’infection est dangereusement remonté, on a eu l’impression que les cantons hésitaient. Dans ma fonction de présidente, je les ai convoqués pour trouver une solution. En fin de compte, la Confédération a repris la situation en main. 

 

Et quand le Parlement ou les cantons se rebellent, comme ces dernières semaines, que dites-vous ? Vous tapez du poing sur la table ?

Les critiques, en particulier venant du législatif, sont normales, après plus d’une année de crise. Bien sûr, certains essaient de tirer profit de la situation pour leur parti politique, mais les institutions doivent faire leur travail. Une Chambre exige, l’autre modère, les tiraillements sont normaux

 

On a parlé d’un fédéralisme en crise, de la fin de notre modèle. C’est exagéré ?

C’est un vrai défi, c’est vrai. En général, la politique suisse est plutôt lente, car on consulte tout le monde avant de trancher. En période de crise aiguë, chaque jour compte ! Il y a inévitablement une tension entre ces deux vitesses. Mais en conservant des relations avec tous, en les soignant, on avance toujours. C’est le propre de la culture politique de notre pays.

 

L’économie souffre, la culture est au bord du gouffre. Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ?

C’est lourd pour tout le monde  et chacun en a plus qu’assez. Je vois des situations très difficiles, économiquement ou socialement. Des citoyens et des citoyennes, jeunes ou âgées, souffrent d’isolement. Nous nous sommes engagés, par exemple, pour que les écoles puissent rester ouvertes. On observe aussi que de très nombreuses personnes âgées ont été vaccinées. Les tests vont encore se généraliser et, de manière globale, on connaît mieux les ressorts de cette crise et les mesures à prendre. Vous savez, le Conseil fédéral a dû sans cesse s’adapter à des situations nouvelles, mais, aujourd’hui, il n’est plus dans l’inconnu. La priorité reste que la Confédération poursuive ses efforts pour soutenir les gens.

 

Les personnes âgées, qui ont payé un lourd tribut à la crise, ont parfois ressenti les mesures fédérales comme de la discrimination…

 

Nous avons dû apprendre. Au début, nous avons axé des mesures sur les personnes âgées car elles sont les plus touchées par le Covid. Puis, plutôt que de parler d’âge, nous nous sommes adaptés en parlant de risques. Les plus âgés ne sont pas une catégorie homogène ! J’ai bientôt 61 ans, suis-je âgée ? 

 

Votre regard a donc changé ?

J’ai toujours vécu avec des personnes âgées autour de moi. Je ne dirai donc pas que c’est nouveau. Mais en politique, pendant la pandémie, j’ai réalisé que nous avions blessé des gens en ne respectant pas leur différence. Cela a conduit le Conseil fédéral à différencier la communication. Je crois que nous avons pu compter aussi sur la compréhension de la population.

 

Avez-vous craint un moment que les générations, bousculées, ne se comprennent plus… 

Pour ma part, j’ai surtout constaté, durant la première vague, que cela créait de formidables élans de solidarité ! Dans ma maison, une affiche signée d’une jeune fille offrait de l’aide aux personnes vulnérables ! Je n’avais jamais vu ça. C’était extraordinaire de voir tous ces petits-enfants qui saluaient leurs grands-parents du trottoir ! Vous savez, nous vivons en Suisse dans une société qui a l’habitude de penser aux autres, les villes aux campagnes, les jeunes aux vieux… La cohésion entre générations n’est pas un vain mot et l’idée est solidement ancrée en nous. Les réflexions sur les assurances sociales et les générations à venir en sont la preuve. Notre pays et sa démocratie directe donne la possibilité à tous de s’engager, qui dans un parti politique, qui une association, etc. On a vu des grands-parents manifester pour le climat aux côtés de nombreux jeunes !  

 

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Cette année, vous allez du reste vous engager plus encore pour le climat. Une cause que le Covid a un peu oblitérée, non ? 

Le Covid a pris beaucoup de place mais la crise climatique n’a pas pour autant disparu ! Au contraire ! En Suisse, pays particulièrement touché par le réchauffement climatique en raison de son paysage alpin et de ses glaciers, l’urgence est réelle. Or, nous avons de bonnes solutions et nous allons bientôt voter pour une loi qui vise à réduire le CO2 d’ici à 2030. Le lobby pétrolier a saisi le référendum. Mais la loi est largement soutenue, d’economiesuisse à Swissmem, en passant par le TCS et les organisations environnementales. Notre pays a beaucoup à y gagner, également en création de places de travail. Nous avons aussi une responsabilité envers nos petits-enfants !

 

Un monde sans avion, plus vert, plus juste : voilà l’image que tout le monde a gardé en tête à la suite de la première vague. C’est ce que vous promettez ?

Nous continuerons de voler à l’avenir. La nouvelle loi ne mise pas sur les interdictions mais sur le progrès technologique. Nous progressons, les technologies aussi. Quatre ménages sur dix, aujourd’hui, ne chauffent plus avec du mazout ! En 2020, on a vendu plus de voitures électriques que jamais dans l’histoire de notre pays ! Je pense que 
la population a bien compris qu’il ne s’agit pas de ne plus voyager, de ne plus sortir ou de ne plus consommer. On peut le faire autrement, en préservant davantage le climat et l’environnement; les entreprises qui nous font avancer dans cette voie existent et vont créer des emplois. 

 

Dans une année, quels sont les objectifs que vous voulez avoir atteints ?

En Suisse, on avance un pas après l’autre. La loi sur laquelle on votera en juin est importante. Sans elle, il sera difficile d’atteindre la zéro émission carbone pour 2050 et de respecter les Accords de Paris. Dans une année, j’espère donc que la loi sur le CO2 sera sous toit et les ordonnances d’application avec elle. Nous allons aussi discuter au Parlement de la sécurité de l’approvisionnement énergétique : si l’on construit plus de voitures électriques, il faudra davantage d’électricité. Comment assurer notre approvisionnement ? Savez-vous que, en dix ans, on a dépensé 80 milliards de francs pour importer le pétrole et le gaz dont le pays a besoin ? Imaginez ce que l’on peut faire si l’on investit une telle somme en Suisse sur l’énergie renouvelable !
 

La période post-Covid sera-t-elle favorable aux changements ?

Oui, absolument. De toute manière, on doit bouger et abandonner le pétrole. Tant qu’à faire des investissements pour relancer l’économie, autant qu’ils soient durables ! Et que les sommes injectées garantissent des emplois, dans des secteurs durables et novateurs.

 

Face à ces défis, c’est un avantage d’être une femme quand il faut convaincre ?

Je dirais que le leadership féminin est peut-être moins solitaire, et agit plus volontiers en équipe. Il y a cinquante ans, les femmes ont obtenu le droit de vote en Suisse. Le premier objet sur lequel elles ont pu s’exprimer était un article sur l’environnement. Maintenant, j’espère que les femmes et les hommes soutiendront nettement la loi sur le CO2, un peu comme alors. Au Conseil fédéral, la question de la neutralité climatique à atteindre était évidente pour tous, femmes ou hommes. 

Autre combat qui vous est cher, en cette année anniversaire, la lutte contre les inégalités salariales. Beaucoup de femmes sont très en colère, avec l’impression que rien n’avance…
Je suis aussi en colère ! Comme ministre de la Justice, je me suis battue pendant des années pour que toutes les entreprises fassent une analyse rigoureuse de leurs salaires et en informent les collaborateurs et collaboratrices. Cette loi est entrée en vigueur l’année dernière et c’est un pas important. Si une entreprise constate qu’il y a discrimination, osera-t-elle l’avouer sans annoncer du même coup des corrections ? Autre progrès : ce n’est plus aux femmes d’apporter le fardeau de la preuve qu’elles sont victimes d’injustice. C’est un signal à tous les employeurs : la société n’accepte plus ces inégalités.  

 

Vous avez soutenu les mouvements #MeToo ?

Bien sûr ! Toutes leurs revendications partent du même constat : il est intolérable de dire ou de penser qu’une femme vaut moins qu’un homme. Le sexisme, ce n’est rien d’autre que cela, avec toutes les formes d’injustice que cela peut prendre. #MeToo a réussi car c’est la première fois que les femmes ont parlé si fort : ce n’est pas votre faute si vous êtes discriminée ! Trop de femmes subissent encore des inégalités sans pouvoir les dénoncer. Mon engagement politique est né lorsque je travaillais dans une maison pour femmes victimes de violence. Je suis sensible à toutes les formes d’inégalité. La grève des femmes en 2019 a du reste donné beaucoup de force à toutes et à tous ! 

 

Votre département respecte-t-il la parité ?

Il est très technique, mais j’encourage les femmes à rejoindre des domaines moins typiquement féminins, comme la construction et les infrastructures. Il est encore difficile de trouver une électricienne ou une ingénieure, alors je les invite à s’engager dans ces métiers ! 

 

La SSR vit des heures difficiles avec ses affaires de harcèlement… Votre réaction, comme ministre de tutelle ?

La SSR est indépendante de la Confédération. Je suis en contact avec l’entreprise, qui fait des efforts importants pour ouvrir des enquêtes. La prévention et les mesures contre le harcèlement doivent être les mêmes partout, dans le public comme dans le privé. Il est capital de prendre les témoignages ou les plaintes au sérieux et d’enquêter. Je le répète : la culture d’entreprise doit changer. Si une femme gagne moins parce qu’elle est une femme, c’est qu’on lui donne moins de valeur. C’est insupportable et le combat commence là.

 

Propos recueillis par 
Blaise Willa

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