Salvatore Adamo: «J’ai commencé en étant déjà démodé!»

DR

Optimiste inlassable, amoureux inconditionnel du genre humain, Salvatore Adamo revient sur le devant de la scène avec un nouvel album, son 25e.

Voilà cinquante ans que Salvatore Adamo chante l’amour, la solidarité, la fraternité, la tolérance. Plus de 500 chansons à son répertoire qui ont façonné son image de doux rêveur. Doux rêveur ? Il l’est, c’est sûr, et s’en moque aujourd’hui, du haut de ses 72 ans. Mais l’image est incomplète. Adamo, c’est aussi et surtout un homme et un artiste aux fortes convictions, aux valeurs apprises dès l’enfance et jamais reniées. Le temps a peut-être terni ses cheveux, mais il n’a en rien consumé son amour des autres, de tous les autres. Il suffit de plonger dans son regard, toujours aussi doux, bienveillant, et de l’écouter, pour en être convaincu.

Salvatore Adamo, le titre de votre dernier album, L’amour n’a jamais tort, sonne comme un manifeste, ou un vœu pieux?

J’aurais pu appeler cet album L’amour est le plus fort, mais c’était un peu téméraire par les temps que nous vivons. L’amour n’a jamais tort, ça veut dire aussi que l’amour peut avoir des difficultés à s’imposer, que tout le monde n’accepte pas ce vœu. En tant que rêveur professionnel, je continue de croire que la solution de tous les problèmes du monde se trouve dans l’acceptation et l’amour de l’autre. Je ne le dis pas au sens religieux, je le dis au sens humain. Je suis un philanthrope, surtout.

L’image que le public a de vous, celle d’un artiste bourré de poésie et de bons sentiments, un peu fleur bleue, est-elle exagérée?

Non, je pense que je suis comme ça parce que mes parents m’ont inculqué une forme de bonté élémentaire. En Belgique, nous étions des émigrés, parmi d’autres. Notre cité était contiguë à la mine où travaillait mon père. Il y avait une sorte de tocsin qui sonnait quand un accident se produisait. Nous étions tous dans l’angoisse de cette alerte, de savoir sur qui le malheur allait tomber. Cela crée du lien, du respect, de la solidarité. Tout cela est en moi, pour toujours.

Vos parents justement, partis de Sicile pour trouver du travail en Belgique, n’ont-ils pas vu d’un mauvais œil vos envies de chanson, de vie d’artiste?

Mon père a tout fait pour m’éviter de suivre le même chemin que lui à 800 mètres sous terre pour nourrir sa famille. Il savait que j’étais bon à l’école, que je pouvais faire des études. Alors, j’ai commencé à chanter en cachette et j’ai participé à un concours de chant sur Radio Luxembourg, à son insu.

Vous aviez peur de sa réaction?

J’avais peur de l’échec, et mon père est la personne dont j’attendais le plus de compliments. Je voulais l’épater. Quand j’ai gagné, je ne l’ai jamais vu si ému ! Après ce crochet radiophonique, mes débuts ont été laborieux et je voulais revenir aux études. Mon père m’a dit : « Non, tu dois chanter. » et il est allé frapper à la bonne porte où j’ai enregistré mon premier grand succès Sans toi ma mie. Mon père m’a accompagné trois ans avant de mourir, il a été mon seul vrai manager.

Et votre mère?

Ma mère m’a non seulement encouragé, mais j’ai compris que c’était d’elle que je tenais ma façon de chanter. Elle chantait des cantinelle siciliennes sur le souffle, mais avec beaucoup de tendresse.

Cet album, c’est aussi un miroir dans lequel vous vous regardez sans fard ni concession?

La première chanson commence avec ces paroles: « Vais-je encore vous faire le coup du p’tit chanteur qui se rêve la vie ? » J’assume ma naïveté, avec lucidité. Je suis passé un peu dans l’autodérision. C’est important pour moi de prendre du recul avec mon personnage, de m’en moquer, s’il le faut.

Les sujets graves ne vous font pas peur. On se souvient de Inch’Allah. Qu’est-ce qui détermine, à un moment, votre engagement?

Quelque chose qui fait aussi partie de l’amour, l’empathie. Je m’intéresse au monde, je suis curieux, choqué aussi, comme d’autres le sont. J’ai écrit Chantez, la première chanson de cet album, après l’attentat contre Charlie Hebdo et la marche citoyenne. J’ai la larme à l’œil, et je la revendique, aux annonces terribles ; au décès d’un proche, comme Michel Delpech ; au problème des migrants. J’ai écrit une chanson sur les migrants. Maurane l’a écoutée et voulait l’enregistrer. Mais, après le drame du petit Aylan, nous avons pensé que l’Europe avait compris qu’il fallait être humain, accepter ces migrants comme ma famille l’a été. Nous, nous avions la misère aux trousses, eux, ils ont la mort aux trousses ! Maintenant, il y a tellement de portes qui se ferment que, peut-être, nous allons tout de même l’enregistrer, cette chanson.

 

 

Comment expliquez-vous la longévité de votre succès, sans jamais avoir succombé à aucune mode?

J’ai démarré en étant déjà démodé ! A mes débuts, j’étais rempli de tous les chanteurs de mon âge, Paul Anka, Elvis Presley, Johnny Halliday. Je voulais ce genre de son. Mais mon premier arrangeur musical, Oscar Saintal, ne l’a pas entendu de cette oreille. C’est grâce à lui que je suis sorti du lot.

Voyez-vous votre public se renouveler?

J’ai eu le bonheur de constater, il y a une douzaine d’années, cet engouement pour les chansons des années 60 et j’ai vu des jeunes venir m’écouter, sans doute au second degré ! Puis il y a eu l’album des duos  (NDLR : Le bal des gens bien, 2008). Et je dois aussi beaucoup à mon ami et chanteur Arno, à sa version des Filles du bord de mer. Il y a des jeunes qui ont appris que c’était une de mes chansons et ça m’a beaucoup aidé.

Votre voix, vous lui devez tout?

Je lui dois mon identité artistique, oui. Mais, à la longue, je comprends ceux qui l’ont aimé, mais aussi ceux qui en ont été agacé. Moi aussi quand je réécoute Sans toi ma mie, j’ai un embarras. D’ailleurs, ce disque a dû attendre longtemps pour passer à la radio, il avait d’abord été écarté pour voix désagréable !

Vous avez vendu plus de 100 millions d’albums à travers le monde, et chanté dans plus de 10 langues. Vous avez couru après quoi?

Moi, je n’ai jamais rien entrepris d’autres que de trouver le courage de me présenter à un concours de chant. Je n’ai jamais eu l’idée d’une telle expansion. Mais j’ai essayé d’être digne de la chance qui m’était donnée, de la confiance du public et de son affection. En 1967, au Chili, il y a eu une manifestation devant lepalais présidentiel pour me faire venir ! Sur le tarmac, il y avait plus de 50 000 personnes.

De quoi perdre la tête?

Mon père était là à mes débuts pour me mettre la main sur l’épaule. J’ai toujours eu, en moi, cette phrase: « il faut être capable d’être au balcon et de se regarder passer dans la rue. » J’ai ce besoin de rester comme tout le monde, parce que j’aime les gens.

Propos recueillis par Audrey Sommer

0 Commentaire

Pour commenter