Rencontre avec Ruth-Gaby Vermot

L'ancienne conseillère nationale socialiste Ruth-Gaby Vermot fustige le discours de l'Eglise catholique associant les femmes qui avortent à des meutrières.

"J'ai ressenti tout le mépris du pape envers les femmes. "

Féministe, politicienne à la retraite, Ruth-Gaby Vermot a tourné le dos à l’Eglise catholique. Elle n’est pas la seule à dénoncer un clergé accusé d’être déconnecté
de la réalité en s’arc-boutant à son pouvoir patriarcal.

Les premiers jours de l’an 2019, Ruth-Gaby Vermot les a passés au Sénégal. Une habitude prise avec feu son mari qui travailla dans ce pays comme expert dans le développement. « Cela fait vingt ans que je me rends là-bas, précise l’ancienne conseillère nationale (PS). Je soutiens notamment des projets valorisant le travail des femmes et protégeant celles qui sont victimes de violence. »
A la veille de son départ pour l’Afrique, juste après Noël, cette grande humaniste nous a reçu à Berne, dans l’ambiance sereine de son chez-soi. L’occasion de revenir sur sa décision toute récente de rompre avec l’Eglise catholique : « Je viens de quitter une institution hostile aux femmes. Ma foi ou ma façon de penser, c’est tout autre chose et cela relève du privé. Reste que j’ai attendu beaucoup trop longtemps pour tourner le dos à l’Eglise catholique. Par commodité. Je voyais ces communautés locales très engagées et je m’y raccrochais en me disant que c’était bien ainsi. »

 

Les mots de trop
Pour bien comprendre, il faut remonter au 12 octobre 2018. Ce jour-là, en parlant d’avortement, le pape prononce une homélie consacrée au commandement « Tu ne tueras point ».
« Cela m’a fait l’effet d’une explosion ! » lance Ruth-Gaby Vermot qui n’en revient toujours pas de la violence exprimée, selon elle, par le souverain pontife : « Ce n’est pas juste de se débarrasser d’un être humain, même petit, pour résoudre un problème. C’est comme avoir recours à un tueur à gages pour résoudre un problème », a déclaré le pape François.
Ruth-Gaby Vermot manque alors de s’étouffer de colère. Elle rejoint en cela cinq autres personnalités alémaniques qui décident de quitter bruyamment l’Eglise. Anne-Marie Holenstein, ancienne directrice d’Action de carême, les deux théologiennes féministes Doris Strahm et Regula Strobel ainsi que les anciennes conseillères nationales Cécile Bühlmann, Monika Stocker et elle-même informent la presse le
19 novembre dernier : « Depuis des années, nous luttons avec l’idée de concilier notre engagement pour les droits des femmes et notre appartenance à une institution qui nie ces droits. Les propos du pape François sont la goutte qui a fait déborder le vase. »

 

« Avorter est le désespoir »
A la révolte se couple la déception : « Traiter les femmes qui avortent de meurtrières ? Moi qui nourrissais un peu d’espoir avec ce pape venu d’un pays pauvre, alimentant l’espoir de changements, avec sa réflexion sur la famille, je suis tombée de haut, avoue Ruth-Gaby Vermot. Le pape François connaît la situation de dénuement des femmes qui continuent à avoir des enfants dans des pays où la contraception est interdite. Il sait qu’elles sont condamnées à les élever dans des situations souvent misérables où l’homme ne subvient pas aux besoins de la famille. »
Pour l’ancienne conseillère nationale, cela ne fait aucun doute : « Le pape devrait savoir qu’aucune femme n’avorte parce que c’est chic ou par plaisir. Avorter est la dernière solution, et c’est le désespoir, la honte et une expérience traumatisante. Cette décision témoigne de la misère de leur situation. Elle les rend malades, leur vie est en danger. Avorter est une décision qui est déchirante pour le cœur d’une femme qui se voit obligée de le faire. Et voilà l’attitude de cet homme d’Eglise, qui nous parle d’amour et de miséricorde … »

 

Pas de surprise
Sur le fond, cette féministe engagée n’est pas surprise. « L’Eglise est depuis toujours hostile aux femmes. Je l’ai vérifié déjà quand j’étais enfant. Ma mère a toujours été harcelée par un curé, qui laissait entendre qu’elle n’était pas « assez » catholique en ne nous éduquant pas selon les canons de l’Eglise romaine. Dans l’Eglise protestante au moins, les femmes ont des fonctions souvent égales à celles des hommes. Mais, pour moi, les trois grands monothéismes, et la plupart des religions, sont des systèmes patriarcaux. Les hommes ont en main tous les pouvoirs, tout ce qui se passe, tout ce qui se dit et se fait dans la religion. Une exclusion des femmes est inacceptable, insupportable en regard des droits humains. »
Ruth-Gaby Vermot plaide pour un changement radical : « Je réclame une place dans l’Eglise qui soit définie par les femmes elles-mêmes. Elles doivent changer cette institution, casser le patriarcat, hostile à la vie, au partage des tâches, hostile au fait même du changement qui rendrait l’Eglise plus humaine. »
Au-delà du geste qui soulage — quitter l’Eglise et le dire haut et fort, n’est-ce pas illusoire d’imaginer la changer ? « Aujourd’hui, c’est malheureusement illusoire, oui, car l’Eglise catholique est une institution hautement sclérosée et incompréhensive, où les droits des femmes sont piétinés. Mais qui sait, un « tremblement de terre » institutionnel pourrait peut-être dénoncer cet orgueil et les jeux de force de ce clergé aveuglé. C’est vraiment souhaitable. »

Avoir le courage de dénoncer
Dans la rue, dans le tram, par courrier, Ruth-Gaby Vermot a reçu de nombreuses marques de soutien. Des insultes aussi. A la veille de retrouver ses amies sénégalaises, elle se réjouit d’avoir suscité une réelle prise de conscience au sein de l’Eglise. « On m’a félicitée pour mon courage. Je ne revendique pas ma décision comme un succès personnel. Mais je suis consciente que cela encourage d’autres femmes à faire le pas de sortir de ce système qui les exclut et qui abuse de son pouvoir envers les enfants et les homosexuels également. »
Vibrante de colère, Ruth-Gaby Vermot tient toutefois à rappeler combien les églises, au niveau local, peuvent se montrer ouvertes. Elle en a fait l’expérience avec des paroisses catholiques et protestantes : « Non par conviction œcuménique, mais dans le cadre de mon engagement en faveur des réfugiés et des sans-papiers qui trouvaient asile dans tel ou tel temple. Les communautés de croyants sont traversées par beaucoup de bonne volonté, prêtes à soutenir les gens dans le besoin et à vivre dans l’entraide. »
A travers ses projets au Sénégal, Ruth-Gaby Vermot témoigne, s’il en est, des multiples possibilités d’engagement qui nous sont offertes. En toute indépendance. Une ligne toujours suivie également par son mari. Lui qui renonça à la prêtrise sans cesser pour autant d’œuvrer pour le bien d’autrui. 

Nicolas Verdan

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