Rencontre avec René Prêtre

René Prêtre au chevet de l'un des enfants opérés, sourire aux lèvres
© DR et Victor R.Caivano/Keystone

« Je ne sais pas si se faire opérer est un droit. C’est un privilège »

René Prêtre opère les cœurs d’enfants depuis vingt-neuf ans. En Suisse, bien sûr, mais aussi au Mozambique et au Cambodge où il mène des missions bénévoles, deux fois par ans avec sa fondation. Rencontre.

Professeur à l’Université de Lausanne, chef du Service de chirurgie cardiaque du CHUV et éminent spécialiste de chirurgie cardiaque pédiatrique, René Prêtre a créé la Fondation Le Petit Cœur en 2006 et se rend deux fois par an au Mozambique et au Cambodge pour opérer des enfants bénévolement. Passionné par son métier, chaleureux, affable, le Jurassien le jure : jamais il ne s’est senti guidé par une « mission au secours des défavorisés ». Reste que de nombreux enfants, chaque année, sont en vie grâce à ses interventions. 

 

Opérer les enfants, René Prêtre, c’était une vocation?

Vous savez, je suis arrivé à la pédiatrie par fascination pour le cœur, pour le challenge technique et intellectuel lié à cet organe, en particulier chez les enfants, qui exige une stratégie encore plus fine. Je ne suis jamais venu comme un missionnaire au secours des défavorisés. Ce n’est que, avec le temps, que j’ai compris les enjeux émotionnels et les angoisses que représentaient pareilles interventions pour les parents … Avant, tout était abstrait. Le chirurgien aime bien l’exploit, comme les grands sportifs. C’est tout, et j’en étais là.

 

Vous ne refusez pas les compliments, tout de même

Ils font plaisir, c’est vrai. Mais, au-delà de moi, cela montre surtout que la médecine réussit à faire des choses extraordinaires ! Si on devait retrouver notre civilisation dans 2000 ans après un raz-de-marée, on dira quand même qu’on faisait des choses incroyables ! Aller chercher un cœur à 1000 kilomètres en avion pour le transplanter chez un gamin, c’est tout de même un truc de dingue, non ? Aujourd’hui, une mère est venue me remercier pour l’opération de son fils. Il est âgé de 4 mois, il va bien et la cicatrice est belle. Le sourire d’une mère, cela fait plaisir. Mais je ne revois pas toujours les parents après l’opération.

 

Cela vous manque?

Cela manque à eux. C’est pourquoi nous leur donnons un rendez-vous, un mois après l’opération. Ce jour-là, je ne sors même pas mon stéthoscope : ils sont généralement contents et me remercient, simplement, qui, avec du vin, qui, du chocolat. Ils ne sont plus dans une phase aiguë d’angoisse, c’est plus serein. 

 

Vous opérez depuis combien d’années?

Cela fait vingt-neuf ans que j’opère des cœurs. Cette année, j’ai un peu réduit : 190 au CHUV, sachant que j’opère aussi à Genève et à Zurich, en plus de ma Fondation Le Petit Cœur qui agit au Mozambique et au Cambodge. Un temps, je montais jusqu’à 350 opérations …

 

Vous recroisez des jeunes, plus tard?

Depuis toujours, je reçois des lettres de mamans qui m’écrivent une année après l’opération. Elles me disent qu’elles viennent de fêter le deuxième anniversaire de leur enfant et qu’il va bien. Et, depuis peu, je reçois une deuxième vague de lettres de jeunes que j’ai opérés tout petits et qui, maintenant, savent un peu qui je suis. Ils sont adolescents, disent ne se souvenir de rien, racontent qu’ils vont bien et me remercient. C’est fou.

Une belle reconnaissance!

Surtout de mes qualités techniques : mes patrons avaient vu mon potentiel et mon goût pour les challenges. De mon côté, j’ai mis les moyens pour réussir, en passant par New York, Londres et Paris. Mon « drive » n’a jamais été financier : d’ailleurs les enfants n’ont pas d’assurance privée. Je peux faire l’opération la plus difficile de la semaine, mon salaire sera là à la fin du mois, égal au mois précédent. 

 

Vous avez le sentiment d’avoir appris sur les enfants?

Par la force des choses, j’ai réappris sur leur physiologie, mais je reste un spécialiste d’organe. Je regarde le cœur, je m’assure qu’il ait une bonne force, une bonne tonicité, que le sang passe du bleu au rouge et, une fois que tout est sous contrôle, je suis content. Je découvre souvent l’enfant et son visage le lendemain, aux soins intensifs. Si j’opère des enfants plus âgés, ils viennent alors avec leurs parents, Mais je n’aime pas toujours cela …

 

Pourquoi?

A 5 ou 6 ans, les enfants comprennent et, moi, je dois aussi parler des risques avec le terrible mot : « mort ». Bien sûr, nous, nous pouvons relativiser un risque à 0,5 %, mais pas un enfant : ce risque, ce mot le terrifie. Alors, je tourne autour du pot, je parle d’un risque de ne pas survivre pour ne pas employer l’autre mot, trop lourd pour eux.

 

Avez-vous le sentiment de vous battre pour les droits de l’enfant?

Je ne sais pas si se faire opérer est un droit. C’est un privilège. Dans nos sociétés avancées, ce privilège, de fait, devient un droit, d’autant plus pour un enfant. On en a les moyens et on doit les donner. Dans le tiers-monde, les enfants n’ont pas ce privilège et beaucoup meurent. Par nos missions, on rectifie un tout petit peu les choses.

 

C’est pourquoi vous avez créé une fondation?

Je vais de nouveau casser le romantisme que les gens me prêtent … Mais j’ai horreur du paternalisme, du côté charitable que le mot « mission » sous-tend. Il y a soixante ans, les enfants mouraient aussi chez nous, comme chez eux aujourd’hui. Ils ont ce retard à combler. Notre rôle est de les aider à le faire rapidement. Quand on m’a demandé de venir opérer sur place, j’ai d’abord dit non: je ne voyais pas le bien-fondé de ces gestes dans un pays où la moitié des enfants n’est pas scolarisée, où la corruption règne. Pour moi, c’était mettre la charrue avant les bœufs. Puis, j’ai accepté, mais pour rester libre, j’ai créé une fondation.

 

Comment se passent les opérations sur place, au Mozambique?

Nous soignons des enfants qui auraient vivoté toute leur vie. Nous avons aussi formé du monde et indirectement créé des postes de travail ! Il existe un risque que tout soit balayé à la faveur d’un changement politique. Mais on ne fait jamais rien si on s’arrête à ces considérations. Au Cambodge, où Beat Richner m’avait demandé de venir, nous venons d’inaugurer un deuxième centre, à Phnom Penh.

 

Combien de fois partez-vous par an?

La fondation soutient quatre missions et moi, j’en fait deux. Je reste, à chaque fois, sur place une dizaine de jours. On arrive le dimanche vers
16 heures, on prend une douche et on se retrouve à l’hôpital. On évalue alors chaque cas avec une échocardiographie et je fais des dessins de chaque anatomie pour me souvenir. Dès le lendemain, à 8 heures, on démarre les opérations selon le planning, et on arrête au dernier moment. Autant dire que je n’ai jamais vraiment visité les temples d’Angkor …

 

La notion des droits de l’enfant est différente là-bas?

Le droit est le même. Le privilège, c’est que, chez nous, c’est une obligation, alors que, chez eux, c’est plus facultatif …

 

Parlons de vous, enfant. Vous travailliez dur, dans votre Jura natal?

C’était dur, mais c’était comme ça. On travaillait tous, mes six frères et sœurs et moi-même. Mes parents avaient du mal à joindre les deux bouts, mais la solidarité familiale était très forte. Cela dit, on était heureux. Ce n’était pas non plus de l’esclavagisme, nous n’étions ni exploité ni en souffrance.

 

Tout le village de Boncourt vivait ainsi?

Le village était à l’aise — la famille Burrus y vivait, employait les gens — et nous étions plutôt une exception. Je me souviens d’un crève-cœur absolu: l’interdiction, pour mon frère et moi, de rejoindre l’équipe de football junior, qui jouait le samedi, alors que nous travaillions. Tous les gamins y étaient, sauf nous. Et j’en suis encore persuadé aujourd’hui : nous étions les meilleurs ! J’en ai pleuré, croyez-moi.

 

Comment avez-vous vécu l’arrivée de vos deux filles?

Un grand changement, surtout avec la première : tout à coup, le monde qu’on s’était construit avec ses ambitions change, et les priorités ne sont plus les mêmes. Aujourd’hui, l’une enseigne et l’autre est dans la communication. C’est drôle, personne dans la famille large ne s’est lancé dans la médecine …

 

 

Vous avez réussi à être présent pour elles?

Je l’ai été, j’aurais pu l’être plus. Mais j’ai eu de la chance, la vie s’est faite sans trop de fêlures ni de grosses crises … Si un enfant tombe dans l’addiction, par exemple, ce qui peut arriver dans les meilleures familles, cela doit être terrible …

 

Quel regard ont-elles sur votre travail?

Elles sont contentes et fières, je crois.

 

Et vous voici grand-père!

Oui, c’est tout frais, mais quel beau cadeau ! Vous avez un petit qui est le vôtre sans l’être, plus besoin de se lever au milieu de la nuit … Bref, vous l’avez pour les bons côtés ! Heureusement, j’ai la chance de le voir à Genève avec ses parents, où je me rends pour opérer. On se rencontre aussi en famille : l’autre jour, nous avons tous été voir ma mère, qui est âgée de 90 ans. Elle est encore à la maison et va bien. On a fait une photo des quatre générations, comme un trèfle à quatre feuilles.

 

Un mot, encore, sur des coûts de la santé : craignez-vous le rationnement des soins?

Cela sera nécessaire. Je n’en ai pas les leviers, mais une chose est sûre: on ne pourra plus donner tout à tout le monde comme on le fait aujourd’hui. J’ai vu des opérations héroïques réalisées chez des gens avec si peu d’espoir : je ne suis même pas sûr qu’on leur rendait vraiment service. Dans le tiers-monde, on doit décider ce que l’on fait en regard des moyens disponibles, et c’est une logique de guerre qui est appliquée. On ne va pas perdre notre temps, ni notre énergie sur des pathologies trop lourdes, alors que de nombreux enfants moins atteints pourraient être sauvés. ll serait essentiel de définir les contours de nos actions et les règles « à froid ». On arriverait ainsi à garder une certaine justice. L’injustice arriverait si on prenait en charge des cas hors de ce cadre.

 

C’est une solution pour la Suisse?

Chez nous, je ne connais qu’un secteur avec des limites imposées claires : on ne transplante plus après 65 ans en raison de nos ressources limitées. Et personne ne remet cela en cause ! On devrait élargir ce principe si on voulait arrêter d’étrangler la classe moyenne : d’ailleurs, les gens ne seront bientôt plus d’accord de devoir travailler autant pour la seule santé. En même temps, notre société est schizophrène : on ferme un petit hôpital et tout le monde proteste ; les primes augmentent et tout le monde râle … Faudra-t-il attendre une vraie crise pour prendre ces décisions ? La Suisse est riche, cela peut donc hélas encore durer.

           Propos recueillis par Blaise Willa

 

 

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