Rencontre avec Andonia Dimitrijevic, directrice des Editions l’Âge d’Homme,

Andonia Dimitrijevic, directrice des Editions l'Âge d'Homme, dans les locaux abritant l'imposante collection d'ouvrages publiés par cette maison historique fondée par ses parents. ©Sandra Culand/DR

Directrice des Editions l’Âge d’Homme, Andonia Dimitrijevic a l’art de réunir la force des contraires : la douceur et le dévouement qui lui viennent de sa mère et l’esprit critique et le fort tempérament de son père, ce fameux Vladimir, parti de rien pour devenir un grand éditeur.

Un téléphone sonne quelque part, dans l’un des petits bureaux creusés sur les flancs escarpés d’une paroi de livres et de manuscrits. Nous sommes à Lausanne, dans une caverne de bouquins, à deux pas de la place Saint-François. Andonia Dimitrijevic, la maîtresse des lieux, ne cille pas. Calme, la voix douce, celle qui dirige les Editions l’Âge d’Homme, fondées par ses parents en 1966, fait montre d’une sensibilité extrême qui n’empêche pas une résilience à toute épreuve. Il en a fallu du rebond et de la distance d’esprit pour traverser les derniers mois. « Beaucoup d’incertitudes », mais également une opportunité à saisir pour « ralentir enfin la cadence, près de 120 livres par an. » Un tempo d’enfer, sorte de marque de fabrique de Vladimir Dimitrijevic : « Je voulais baisser le rythme. On y est parvenu. »

De son bouillant père, décédé dans un accident de voiture en 2011, la jeune femme tire sa force de caractère : « Il avait un esprit critique et il croyait que les gens étaient tous comme lui. En m’occupant de ses bibliothèques, j’ai découvert que s’y trouvaient des livres traitant d’un même sujet, présentant des thèses contradictoires, explorant toujours le pour et le contre. J’ai appris de mon père l’importance de se forger sa propre opinion sur les choses. Je pensais, moi aussi, que c’était un réflexe normal, mais j’ai constaté, au fil du temps, que c’est loin d’être le cas. »

 

La bienveillance en héritage

De sa mère, Geneviève, disparue en 2010, la même année que sa grand-mère et son oncle, Andonia possède, entre autres, la bienveillance : « Une très belle personne, d’une grande gentillesse, entièrement dévouée, alors même qu’elle a été malade longtemps. »

Quand elle parle de ses parents, Andonia évoque un seul et même univers traversé par des forces contraires. A sa façon bien à elle, elle les réunit et en a fait sa force. A la maison, Andonia a installé un petit autel, où se côtoient les cendres de sa maman, sa photo, les urnes de ses chiens ainsi que des objets qui lui parlent, certains en provenance de la maison familiale. Point, là, de culte mortuaire, affirme celle qui aime visiter en images le passé. « Avec les photos, vues et revues, les souvenirs demeurent bien dans notre mémoire. Je me souviens ainsi d’une scène où je tape mon père avec une branche mouillée et tout le monde rigolait beaucoup, alors que, ce jour-là, j’étais vraiment en colère. »

Andonia, si proche de sa mère, évoque ces liens parfois tissés par un souci réciproque : « Je me rappelle qu’elle avait été très malade en vacances. Je culpabilisais de la laisser toute seule dans la chambre, tandis que je suivais mon père. Nous étions très fusionnelles, tout en observant une certaine retenue. On était aussi très discrètes sur ce qu’on ressentait et je le regrette maintenant. »

 

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La même nostalgie

Il en a fallu du temps à cette fille de parents libraires pour comprendre ce qu’était le métier d’éditeur embrassé par son père : « A 5 ou 6 ans, j’ai dit, une fois, que mon père était marié avec les livres. » Aussitôt, Andonia précise que son père n’en n’adorait pas moins sa mère. Mais, enfin, cela voulait dire ce que cela voulait dire.

« Enfant, j’étais baignée dans le monde de l’édition sans comprendre. C’est en travaillant en librairie (NDLR, celle des Editions de l’Âge d’Homme) que j’ai compris et appris à apprécier le travail de mon père. C’est amusant, car c’est en voyant d’autres maisons, leurs choix éditoriaux, que j’ai mesuré les prises de risque et les audaces de mon père. » Aujourd’hui, Andonia se dit nostalgique de cette expérience de libraire, qui passe par le contact avec des clients réguliers, dont on apprend les intérêts et les goûts : « J’ai appris récemment que mon père nourrissait la même nostalgie.»

Quand elle travaillait en librairie, Andonia ne voyait pas beaucoup Vladimir Dimitrijevic. « On ne s’entendait pas extrêmement bien. Il appréciait ce que je faisais, on avait de l’estime l’un pour l’autre, mais il aimait bien la confrontation. Et c’était une période compliquée, avec la guerre en Yougoslavie. » Elle a beaucoup réfléchi à ce sentiment si fort d’appartenance à un pays où l’on ne vit plus. Alors même que, petite, elle avait été biberonnée à la langue serbo-croate par « des dames » venues de Belgrade ou de Zagreb, Andonia n’a jamais mis les pieds dans un pays de l’ex-Yougoslavie. De la famille de son père, elle n’a connu que son demi-frère Marko, qui vit aux Etats-Unis.
« J’ai longtemps fait un rejet total. » Aujourd’hui, elle aimerait se rendre en Serbie en compagnie de Declan, son fils de 9 ans qui n’a jamais connu ses grands-parents maternels autrement que par ce qu’Andonia lui raconte d’eux.

 

Loyauté avant tout

Aux commandes de l’Âge d’Homme depuis dix ans, Andonia ne pouvait que reprendre les éditions : « Je suis quelqu’un de très loyal. Je ne me suis même pas posé la question. » Quitte à imprimer sa propre marque. Suite notamment au formidable succès éditorial de Joël Dicker, qu’elle a connu à l’enterrement de son père (c’est Vladimir Dimitrijevic qui a présenté ce jeune prometteur à Bernard Fallois), Andonia a pris de l’assurance. Bien dans son rôle d’éditrice qui la verra développer, entre autres, une importante et novatrice collection consacrée au véganisme : « Cela me tenait à cœur, car c’est un domaine que je connais et qu’il n’existait rien de comparable à l’époque. »

En dépoussiérant le genre, Andonia remporte un vif succès, mais elle se heurte également à un mur de critiques. « Je ne pensais pas que ce serait aussi virulent. C’était rigolo d’observer ça. Mon père a publié quantité de livres sur toutes sortes de sujets. Je suivais donc bien l’esprit de la maison. J’ai pourtant entendu des gens dire que Vladimir Dimitrijevic devait se retourner dans sa tombe. Je crois que je le connaissais un peu, mon père. Et, si j’ai repris la maison, ce n’est pas pour saboter son boulot. » Les attitudes butées n’ont pas empêché Andonia de poursuivre son chemin. Et, désormais, elle sait dire non. Cela passe toujours avec une discussion avec un certain héritage maternel : « D’elle, j’ai reçu cette envie de faire le bien, de ne pas blesser, de ne pas heurter. »

 

Nicolas Verdan

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