Renaud Capuçon « Mes parents m’ont laissé réaliser ce qui était mon rêve »

©Féderal Studio/DR

Le violoniste et virtuose Renaud Capuçon doit beaucoup à ses parents, qui l’ont laissé partir étudier à Paris à l’âge de 14 ans. générations l’a rencontré à Lausanne, où il dirige, depuis quelques mois, l’Orchestre de Chambre. 

D’un coup, Renaud Capuçon s’interrompt, glissant un regard tendu derrière lui. « Il est bien là… ? ! » Oui… le Guarneri del Gesù ‘Panette’ de 1737, le « plus bel instrument du monde », est bien là. Fidèle, dans son étui, en attente d’être joué, répété, chéri. Auparavant, l’instrument de légende était la propriété de Isaac Stern, violoniste mondialement connu. Avec Renaud Capuçon, le trésor est assurément en de bonnes mains.

Le musicien nous a donné rendez-vous à l’Hôtel Beau-Rivage, dans la capitale vaudoise, où il officie depuis septembre dernier comme chef de l’Orchestre de Chambre de Lausanne. Parfaitement à l’heure, masque sur le visage, Renaud Capuçon répond, disert, attentif. Seul le Covid l’a, semble-t-il, freiné dans ses voyages de suractif aux quatre coins du monde — et ce même si, depuis qu’il est papa, il a aussi ralenti sa course pour rejoindre avec régularité son chez lui à Paris, et donc son épouse, la journaliste Laurence Ferrari, et son fils, qu’il appelle trois fois par jour. Le violoniste enseigne, dirige des festivals, bref, est un homme organisé. Un photographe — son prochain rendez-vous — débarque déjà dans le salon de l’hôtel. Le violoniste reste en alerte.

 

« HP ? Je ne me suis jamais fait tester. »

Né à Chambéry en 1976, le jeune Renaud savait-il, à 4 ans, qu’il serait l’un des violonistes les plus connus et le plus doué de la planète des cordes ? En l’écoutant, et même s’il en parle avec réelle humilité, on le pressent. « Alors que j’étais très jeune, c’est vrai, mes parents ont vu que l’instrument me plaisait et la musique aussi. Eux n’étaient pas mélomanes. Ils écoutaient Ferré, Montand, Piaf, Bach et Mozart et ne savaient pas ce qu’était un soliste... Ma sœur aînée, mon petit frère (NDLR, Gautier Capuçon, violoncelliste) et moi, avons fait les trois de la musique, parce qu’il y avait le Festival des Arcs chez nous et que nous écoutions les invités de Jacques Chancel au Grand Echiquier. » C’est tout ? Non, bien sûr. Il y a plus. Il y a très tôt chez Renaud cette capacité de concentration exceptionnelle et cette passion quasi immédiate pour l’instrument qui ébaubit sa famille. Il est doué, très doué. «HP», comme on dit aujourd’hui ? Il sourit. Non, il ne s’est jamais fait tester. 

« Mes parents étaient courageux. Les deux sont nés à Bourg-Saint-Maurice, une petite bourgade, en Savoie. Ma mère, aînée de sept enfants, était femme au foyer et mon père, dernier, lui, de trois, était fonctionnaire des douanes. En fait, nous aurions dû être enseignants, comme l’étaient la plupart de mes oncles... Donc oui, je leur dois d’avoir eu à la fois de la conscience et de l’inconscience. Quand on laisse partir un gamin à Paris à 14 ans, même avec toutes les précautions, il faut faire confiance et lâcher un peu… La musique, c’était loin d’eux : ils n’ont pas eu cette chance, mais ont voulu la donner à leurs enfants, ils m’ont laissé réaliser ce qui était mon rêve, c’est rare. »

 

Une « vieille âme »

Avant Paris, chaque mercredi, son père prend ainsi « des heures sur son travail » pour l’amener à Lyon en voiture, pour des cours particuliers. Sur place, il prend des notes, débriefe au retour. Renaud, lui, répète dans sa chambre, debout, devant son lutrin métallique. Il enregistre toute sa discothèque sur des cassettes, à partir de 33 tours empruntés à la Médiathèque, quatre vinyles par semaine. Il se fait sa culture musicale, joue le samedi avec des violonistes de son âge. Dans la capitale française, c’est trois jours par semaine et deux nuits dans une famille d’accueil. « Je partais le mardi matin,  à 6 heures, j’enchaînais les cours et rentrais le jeudi soir. Comme enfants de fonctionnaire, nous n’étions pas une grande famille fortunée et j’avais mon ticket de métro en main... Mais c’était très organisé ! » 

De retour, ce sont les cours à Chambéry. Renaud est un garçon très sérieux, pas turbulent pour un sou, travailleur. « J’étais dans mon monde, se souvient-il. J’ai été vieux très jeune, je pense que je suis une vieille âme. Mais je rajeunis : plus j’avance dans la vie, plus je m’entoure de jeunes… »  Une image lui revient. « Ma grand-mère, aujourd’hui disparue, me demandait tout le temps de jouer le morceau « qu’elle aimait bien ». En l’occurrence, une pièce que je joue souvent en bis, La Méditation de Thaïs, de Jules Massenet. Elle ne voulait entendre que ça, assise, à la salle à manger, dans son fauteuil. Elle pleurait systématiquement et, à la fin, je lui mettais une bise. Ce morceau lui est associé à jamais. Elle a été très fière, je crois, quand elle m’a vu à la TV la première fois… »

 

A lire aussiRenée Auphan « Après cette vie de musique, j’adore le silence »

 

Phares plutôt que stars

Aujourd’hui, Renaud Capuçon est resté le fils de ses parents, des septuagénaires qui vont « super bien ». « Ils me rappellent de prendre mon écharpe et d’aller se coucher tôt, sourit-il. On est dans des rapports comme il y a quarante ans. » Bien sûr, ils viennent l’écouter, le suivent et Renaud ne le dit pas, mais l’adulent sans doute. « Ma mère, parfois, me balance une critique au sortir de la scène, ce qui n’est pas idéal. Je le lui ai dit. Un artiste a une période où il monte, se dépasse et il faut lui laisser le temps de redescendre, jusqu’au lendemain. Mon père a plus de tact. » Son frère, le violoncelliste Gautier Capuçon, a suivi sa trace. Sa sœur aînée, pianiste, n’a pas persévéré. 

De nombreux musiciens, aujourd’hui, font partie de son univers. Des grands chefs, bien sûr, Carlo Maria Giulini, Daniel Barenboim ou Claudio Abbado. Des musiciens hors pair aussi, comme Isaac Stern ou Yehudi Menuhin. D’autres maîtres, comme Madame Mazas, sa professeure de français qui lui avait récité des vers de Lamartine et de Hugo, lui donnant à jamais la passion de la poésie. Sans oublier son « merveilleux ami » Jacques Chancel, plus curieux qu’un gamin de 20 ans et à qui il doit tant. « Vous savez, je préfère le mot de phares à stars… ils guident, éclairent, rassurent, illuminent. Je suis héritier de tout cela, c’est à moi de le partager ! » 

Son fils, 11 ans, fréquente le violon, de loin. « La musique est associée à quelque chose de merveilleux mais aussi qui prend beaucoup de temps à son père. C’est compliqué à gérer pour lui. C’est stupide d’imposer un instrument : il faut comprendre un enfant », poursuit celui qui enseigne au Conservatoire de Lausanne depuis 2014.

Il est l’heure. Renaud Capuçon veut encore parler de son orchestre, l’OCL, dont Lausanne doit être fière comme « d’une équipe de foot ». Mais on l’attend. « Avec l’orchestre, on travaille, on joue, on parle, on pousse les murs ! La musique ne vit que partagée ! » Un credo que ni ses parents ni ses fans ne pourraient renier aujourd’hui. 

 

Blaise Willa

 

 

Renaud Capuçon - Massenet: Méditation de Thaïs - Guillaume Bellom

0 Commentaire

Pour commenter