Renée Auphan « Après cette vie de musique, j’adore le silence »

«  J’aime tellement tous les opéras. Si je chante quelque chose dans ma tête, c’est un duo de Madame Butterfly  », explique Renée Auphan. @Yves Leresche

Née sur les bords de la grande bleue en juin 41, Renée Auphan coule, aujourd’hui, des jours paisibles sur les rives du Léman qui clapote au bout de son jardin. Quand elle évoque sa vie merveilleuse, cette cantatrice et directrice d’opéra a l’art de tempérer son caractère bien trempé avec des touches de pudeur.

Plus d’un an que Renée Auphan ne s’est pas rendue à Marseille, sa ville natale. « Bien sûr, je ne voyage plus. Mais je vais bien. Quand je me suis arrêtée, une dizaine d’années auparavant, j’ai décidé que je ne m’ennuierai pas. Et donc, je ne m’ennuie pas. Je déjeune souvent avec des amis. Toujours en petit comité. » Un sourire aux lèvres, allumant sa cigarette avec une grâce hollywoodienne, celle qui demeure, à jamais, comme la première directrice de l’Opéra de Lausanne, en 1983, se joue avec naturel des aléas de la vie : « Je me balade, je regarde autour de moi. Le matin, je nage dans ma piscine couverte. 

L’après-midi, j’écris pour moi. » Un livre à l’horizon ? « Non, j’écris parce que cela stimule ma mémoire. Je n’ai aucune imagination. » 

Ces dernières années, Renée Auphan a signé quelques mises en scène. « Je n’en fais plus, car je m’implique trop, physiquement. Pour montrer ce qu’on veut, il faut parfois se courber ou s’étendre par terre. Depuis deux ans, si je me mets à genoux, quelle affaire pour me remettre debout ! » Qu’on est bien dans le salon cosy de sa maison, sur les rives du Léman. Chez Renée Auphan, meubles de style et objets précieux prodiguent de belles énergies, renforcées par les photos des beaux jours en compagnie de William-Edouard Fitting, feu son mari.

Postés sur une galerie, deux chats nous tiennent en respect, gardiens bienveillants d’une atmosphère propice à la méditation : « J’adore le silence. Je pense que c’est dû au fait que j’ai toujours vécu dans la musique. Tout d’un coup, on en a assez. Même le téléphone me dérange. Je préfère envoyer de petits messages. Ou des grands. » Sur les rayons de la bibliothèque, beaucoup de livres : « Je découvre en ce moment l’œuvre de Aragon. Je m’astreins à suivre les Goncourt. Le dernier, je ne l’ai pas terminé. Il est écrit exactement comme un polar. Alors, je préfère lire un polar. L’écriture, ça doit avoir du charme et, là, il n’y en a aucun. »

 

Le parfum de l’opéra

 

Renée Auphan soutient ne pas avoir la mémoire des dates. Peut-être parce que cette grande dame du monde lyrique se souvient d’infimes détails. Ceux-là mêmes qui donnent tant de relief à sa carrière de cantatrice et de directrice d’opéra : « Quand je suis rentrée pour la première fois dans les coulisses de l’Opéra de Marseille, j’ai été saisie par l’odeur. Les vieux théâtres dégagent un parfum de poussière et de vieux souvenirs. Cela m’a enchantée. Et quand j’ai entendu l’orchestre s’accorder. Alors là ! C’était extraordinaire. D’un seul coup, j’étais dedans. » La Marseillaise, d’origine Corse par sa mère, n’a que 19 ans. Née dans le quartier populaire Les Chutes-Lavie, Renée Auphan se retrouve, du jour au lendemain, assistante de Louis Ducreux, auteur, acteur, compositeur et metteur en scène. Dans son sillage, elle assumera ensuite la gestion de l’Opéra de Monte-Carlo : rares sont les jeunes femmes de sa génération aux commandes.

Même si, à l’orée des années soixante, tout apparaît sous un jour nouveau dans l’existence de Renée Auphan, le monde de l’opéra ne lui était pas inconnu : « Mes grands-parents m’ont raconté avoir eu la chance d’assister, grâce à une loterie, à l’inauguration de l’Opéra de Marseille, reconstruit en 1924. » De plus, sa grand-mère italienne lui racontait les histoires du Trouvère de Verdi et de Madame Butterfly de Puccini : « Elle connaissait les livrets par cœur et chantait certains airs. » Des mélodies qui font écho à celles qui montent de la rue par les fenêtres ouvertes : les « cris de Marseille », avec les vendeurs de journaux, les poissonniers et cette dame qui vendait des élastiques : « Mesdames, perdez pas la culotte ! »  Des coulisses, la jeune femme passe à la scène, après des études de chant et de solfège à Monaco sous la houlette d’un professeur nonagénaire. 

Renée Auphan devient ainsi cantatrice grâce aux leçons d’un homme du XIXe. Elle fait ses débuts à Paris, d’abord à l’Opéra-Comique en 1969, puis à l’Opéra Garnier. Faut-il alors qu’un virus grippal (il y en eut aussi autrefois) vienne endommager sa voix, enrayant sa voie toute tracée. Renée Auphan ne se laisse pas démonter. Elle trouve un poste d’administratrice artistique à l’Opéra de Nancy. Et c’est alors qu’elle apprend que Lausanne cherche un directeur pour son théâtre municipal tout « endormi ». Ils sont cinquante à briguer le siège. Elle est la seule femme candidate et c’est elle qui a les faveurs du Conseil. « Je crois avoir été engagée pour mes qualités. J’avais dix ans d’expériences théâtrales diverses derrière moi. Je suis résolument contre le principe de la parité que je trouve humiliant pour les femmes. Quand j’en ai engagées par la suite, c’était parce qu’elles étaient au top. »

 

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Lausanne : la consécration

Quand Renée Auphan prend les rênes du Théâtre municipal de Lausanne, la maison ronronne et ne fonctionne pas à plein temps. « A Lausanne, il a fallu tout mettre en place et ce fut exaltant. Il n’y avait rien : quatre machinistes, une poignée d’employés, pas de régisseur, pas de pianiste, pas d’habilleuse, encore moins de chœurs. » Avec un budget minimaliste, dévolu uniquement à un festival, et la bénédiction enthousiaste du « remarquable » syndic Paul-René Martin, Renée Auphan exige de pouvoir fabriquer une saison d’opéra : « J’économisais sur tout, sur les affiches, je n’avais pas un sou pour la communication. Je me suis débrouillée toute seule. J’ai rempli la salle en grande partie grâce aux interviews que je donnais à la radio. »  

D’une saison lyrique à l’autre, Renée Auphan finit par donner à Lausanne un véritable opéra dont elle assure la direction pendant onze saisons, d’octobre 1984 à juin 1995. Après Genève, Renée Auphan retournera aux sources en prenant la direction de l’Opéra de Marseille. Cette ville où, enfant, elle descendait dans la rue tendre un bol au marchand de limaçons. 

La cité phocéenne lui manque-t-elle ? « J’ai des envies d’un restaurant qui s’appelle chez Michel et où ils font une bouillabaisse de rêve. En ce moment, je ne songe à aller à Marseille que pour ça. » En attendant, Renée Auphan est chez elle au bord du Léman :  « Le lac, c’est mystérieux. Dès qu’il y a un peu de vent et de neige, c’est d’une beauté... Et la nuit, j’entends le ressac, comme au bord de la mer. »

 

Nicolas Verdan

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