Pierre Arditi : « Je suis nostalgique de mon enfance »

©Philippe Warrin

Nommé aux prochains Molières pour son rôle dans une pièce toujours à l’affiche et bientôt en tournée en Suisse, Pierre Arditi raconte comment le regard aimant de ses parents l’a aidé à devenir un grand comédien. 

Il n’a pas aimé cela, Pierre Arditi… devoir annuler quelques représentations de la pièce Fallait pas le dire, écrite par sa belle-fille Salomé Lelouch, dans laquelle il cartonne au côté de son épouse Evelyne Bouix, pour cause de Covid. Et devoir garder la chambre et même le lit. Enfin, il est guéri ! Le Théâtre de la Renaissance à Paris a rouvert et affiche complet, d’autant plus que la pièce est nommée dans trois catégories pour la prochaine cérémonie des Molières (diffusée sur France 3, le 30 mai prochain). 

A deux heures de monter sur scène, Pierre Arditi ne ressent pas encore le stress. Il boit un café, badine avec ceux qui passent — le directeur du théâtre, un dramaturge, le barman… A 77 ans, celui qui a marqué par ses prestations d’acteur aussi bien les cinéphiles et fans d’Alain Resnais, que les amateurs de téléfilms populaires et les passionnés de théâtre de tous les styles, se montre ravi d’être reconnu… jusqu’en Suisse, et donc très disponible pour dialoguer. « Parlons, allons-y parlons », lance-t-il de sa célèbre voix, souvent prêtée en doublure à d’autres grands (Christopher Reeve, Jeremy Irons, Bruce Willis…). 

 

Vous aimez parler ? 

Parler, j’aime bien, oui. Je viens d’une famille, où tout le monde parlait beaucoup, y compris les enfants. Mon père, Georges Arditi, était peintre et décorateur de théâtre, alors les personnalités défilaient à la maison. Ma sœur et moi étions autorisés, et même invités, à rester pour écouter et participer. C’est avec ces adultes cultivés, engagés souvent, que j’ai appris à m’exprimer. Je pense que cela m’a fabriqué. Et donné le goût pour toujours à l’échange verbal. Voilà pourquoi je supporte mal notre époque actuelle qui remplace de plus en plus les échanges verbaux par des échanges numériques

 

A votre ton, on sent même que cela vous met en colère ! 

Oui, je le suis. Nous sommes en train d’emménager, ma femme et moi, dans un nouvel appartement à Paris. Pour souscrire à un abonnement chez un fournisseur d’électricité, impossible de parler à quelqu’un. Tout doit se passer par internet. Non seulement, cela nous oblige à faire toutes sortes de démarches informatiques compliquées, mais en plus, cela nous expose à des relations numériques qui perdurent. Une fois le contrat signé, on nous envoie des mails pour nous demander si nous sommes satisfaits de la manière dont ça s’est passé, si nous recommanderions le fournisseur, etc. Comme si j’avais du temps à accorder à cette sorte d’échange. Mais je discute avec qui j’ai envie de discuter, moi ! Pas à l’informatique qui s’insinue dans ma vie. 

 

Dans la pièce Fallait pas le dire que vous jouez en ce moment, la discussion entre vous et Evelyne Bouix, votre épouse à la ville comme sur scène, est permanente. Tout fait débat : l’usage de la trottinette, le recours à la chirurgie esthétique, la vague #MeToo…  

Salomé Lelouch, l’auteure de la pièce et, par ailleurs ma belle-fille, s’est inspirée de nos échanges entre sa mère et moi. Nous causons beaucoup tous les deux, nous ferraillons même, car nous ne sommes pas toujours d’accord. Nous nous sommes souvent répétés d’ailleurs, que le jour où nous n’aurions plus rien à nous dire, nous nous quitterions. N’est-ce pas en exprimant ses idées que l’on se définit soi-même ? 

 

C’est ça alors le secret de la longévité de votre couple qui dure depuis trente-six ans ? 

Le secret, c’est qu’on ne partage pas tout. Nous avons mis sept ans à vivre sous le même toit et, depuis que nous vivons ensemble, nous disposons chacun d’un territoire réservé. Nous nous rendons visite, mais nous préservons nos univers respectifs.  

 

Vous êtes un homme de convictions, vous vous êtes engagés à plusieurs reprises contre la pauvreté, pour le climat…

Mon engagement était plus vindicatif quand j’étais jeune, je suis devenu moins manichéen. Mais je continue à ne pas pouvoir détourner le regard face aux injustices, notamment face aux travailleurs pauvres, qui ne parviennent pas à vivre décemment de leur travail et doivent parfois choisir entre manger et se chauffer. Je trouve cela indigne de notre société contemporaine dont j’espérais qu’elle amène le progrès social. Or, ce progrès n’est pas là. 

 

D’où le voyez-vous le monde ? 

De ma fenêtre, de la presse que je lis, des documentaires que je regarde à la télévision. Et des gens que je rencontre. J’ai choisi ce métier d’acteur précisément pour être en lien avec les autres. Et notamment avec le public. Je ne peux pas me passer du monde autour de moi, sur scène ou dans la vie. C’est pour cela que je me suis lancé dans tant d’aventures théâtrales et cinématographiques différentes et que je suis devenu une machine à jouer. 

 

Une machine ? Ne donnez-vous rien de vous-même dans vos rôles ?  

Michel Bouquet, qui était un maître pour moi, a déclaré, un jour, qu’on devenait comédien pour se fuir ou pour se trouver. Moi, je fais partie de la seconde catégorie. Je me sers de moi pour me mettre au service de mon personnage. De rôle en rôle, je me découvre moi-même.

 

Encore aujourd’hui ? 

Non, je crois avoir fait le tour de moi-même. Ce que je continue de découvrir, en revanche, ce sont de nouvelles manières d’atteindre ces différentes parties de moi-même pour les extérioriser. Il m’arrive de détecter à la trois centième représentation une manière de prononcer une phrase qui lui apporte un relief différent et l’éclaire autrement. J’utilise un ressenti, par exemple la fatigue, qui devient une texture de jeu nouvelle que je n’avais encore jamais utilisée à cet endroit du texte. C’est ce que j’aime avec le théâtre : rien n’est jamais figé, tout recommence à chaque fois.  

 

Quels sont les personnages qui vous ont permis de particulièrement vous trouver ? 

Tous, même les négatifs. Surtout les négatifs, je devrais dire, car ce sont les plus intéressants à jouer ! Globalement, tout ce que je fais est bon pour moi, car c’est le désir qui régit mon plan de carrière. C’est la question « ai-je vraiment envie d’accepter telle proposition de pièce ou de film ? » qui détermine mes choix.  Je ne suis pas stratégique. Mon regret est de ne pas avoir assez de toute ma vie pour jouer tout ce que l’on me propose et qui me plairait. J’aurais dix ans de travail devant moi si j’acceptais tout. Je suis obligé de trier en permanence avec la peur de passer à côté d’un auteur intéressant. 

 

Vous êtes connu pour dormir très peu. C’est parce que la vie vous paraît courte que vous gardez autant que possible les yeux ouverts ? 

C’est vrai que j’ai du mal à rester plus de six heures allongé et à dormir vraiment plus de deux ou trois heures par nuit. Pour moi, le sommeil, c’est la mort. Et comme mon heure n’est pas venue ! Donc, je repose mon corps, mais ma tête mouline. J’aime écouter les bruits du monde autour de moi, j’aime réaliser que je suis vivant. Avoir attrapé le Covid m’a rendu un peu plus humble. Cela m’a forcé à réaliser que je devais m’épargner davantage. J’ai décidé de ne plus tourner un film et jouer une pièce en même temps.  

 

Cet appétit de vivre et de mener plusieurs vies en une vous vient d’où ? 

J’ai réalisé assez tôt, dans mon existence, que la vie ne fonctionnait pas comme un compte d’épargne. Quand vous économisez, on ne vous sert pas d’intérêts à l’arrivée. Si vous ne dépensez pas, c’est perdu. Alors, je dépense tout. Je m’en voudrais de ne pas vivre ce qui m’attend, ce qui m’arrive. 

 

Vous êtes ouvert à l’imprévu ? 

Je suis attiré par tout ce qui me détourne de l’habitude. Je suis un homme de rites, mais pas d’habitudes. Y compris avec ma femme. On partage plein de choses, mais pas des habitudes. Elle est ma meilleure amie, mon meilleur compagnon de jeu, ma maîtresse, ma femme… Mais pas ma mère ! D’ailleurs, la place ne serait pas libre. 
 

Votre mère est toujours présente dans votre esprit ?  

Ma mère est plus que présente, elle est morte, mais le terme est impropre à ce qu’elle représente dans ma vie. Ma mère me manque tout le temps et je lui parle tous les jours. C’est elle qui m’a appris, par exemple, qu’un homme qui ne pleurait pas n’était pas un homme. J’ai été très bien élevé, vous savez ! Par mon père aussi, d’ailleurs. Nos parents nous ont aimés, avec une tendresse et une constance extraordinaire, ma sœur (NDLR, la comédienne Catherine Arditi) et moi. Ils nous ont toujours regardés comme des objets précieux. Je me souviens que, à la fin de sa vie, il arrivait encore à mon père de me saisir la main pour me déclarer qu’il m’aimait. 

 

 

A lire aussiRenaud Capuçon « Mes parents m’ont laissé réaliser ce qui était mon rêve »

 

 

Vos parents ont-ils été fiers de votre carrière d’acteur ? 

Très fiers ! J’ai eu des parents atypiques, qui n’auraient pas imaginé que ma sœur et moi ne devenions pas des artistes, musiciens ou peintres, architectes, comédiens… Ils ne rêvaient pas comme d’autres parents de carrière de médecin ou d’avocat pour leurs enfants. 

 

Et vous, quel père avez-vous été, avec votre fils ? 

Je suis devenu père à 24 ans. J’étais alors un jeune comédien en pleine fabrication de moi-même marié à une jeune comédienne aussi engagée que moi dans son métier. Notre fils a passé beaucoup de temps avec ses grands-parents. Il en a gardé un peu de rancœur. Même si nous nous entendons très bien. Je me suis rattrapé avec Salomé, la fille d’Evelyne Bouix et de Claude Lelouch, que j’ai élevée. 

 

Vous êtes nostalgique ? 

Il y a une phrase terrible que je déteste… mais qui n’est pas fausse : « A partir d’un certain âge, ce qui nous reste à vivre est ce que nous avons vécu. » Je suis obligé de reconnaître qu’elle résonne en moi. Je ne suis pas passéiste, mais mon enfance, mon adolescence, ma pré-vie d’homme, quoi, est une pépite qui, lorsqu’elle remonte à la surface de ma mémoire, me rend nostalgique. 

 

L’époque actuelle ne vous plaît pas ? 

Je sais qu’il ne faut pas dire que c’était mieux avant, pourtant je le pense, oui, que c’était mieux avant. Parce que j’étais plus jeune, que je découvrais la vie avec des personnes formidables autour de moi, que cette période des Trente Glorieuses m’intéressait plus que celle d’aujourd’hui. Au fond, je suis peut-être un vieil enfant qui regrette l’insouciance de l’enfance, la gaieté des années 60 et la découverte du rock. J’ai eu la chance, il faut le reconnaître de passer entre les gouttes de la guerre d’Algérie qui s’est arrêtée juste avant que je sois appelé à combattre. Je n’aimerais pas être jeune à l’époque actuelle. L’avenir promet beaucoup d’événements difficiles à vivre et à gérer. 

 

Comment aimeriez-vous que l’on se souvienne de vous comme acteur ? 

Ce que je remarque, quand je rencontre le public, c’est qu’il me considère comme faisant partie de sa famille. Je suis heureux d’être devenu un acteur populaire. Pour moi, c’est un titre de gloire. Quand j’y réfléchis, je crois que j’ai atteint le but de ma vie : être reconnu par les autres, non pour flatter mon égo, mais parce que j’aime embrasser le monde et qu’il m’embrasse.  

 

Moins d’une heure avant de monter sur scène… qu’allez-vous faire ?  

Je vais aller embrasser ma femme dans sa loge, on va se parler un petit peu, puis je vais rejoindre ma loge, me refaire un café et petit à petit, bout par bout, en me tartinant le visage de fond de teint et en changeant mes vêtements, entrer dans mon rôle.  

 

Vous portez toujours du noir ? 

J’ai commencé à porter du noir en travaillant avec Alain Resnais, dans L’amour à mort où j’étais entièrement vêtu de noir. Un jour, où nous étions assis tous les deux dans des sièges de tournage, au milieu d’un décor un peu lunaire, il me regarde avec intensité et me déclare que je lui fais penser à l’immense acteur anglais Dirk Bogarde. Je me suis dit que, dorénavant, je ne m’habillerais plus qu’en noir !  

 

Propos recueillis par Véronique Châtel 

 

Fallait pas le dire, au Théâtre de la Renaissance à Paris et bientôt en tournée en Suisse

0 Commentaire

Pour commenter