Philippe Revaz: rencontre avec le présentateur vedette du 19h30

Perfectionniste, Philippe Revaz visionne ses prestations afin de s’améliorer.  @RTS/Jay Louvion

Présentateur vedette du 19h30, du lundi au vendredi, le Valaisan Philippe Revaz est parvenu à imposer sa patte dans cet exercice très calibré. Il nous dresse le bilan de ces dix-huit premiers mois, tout en levant un voile sur sa véritable personnalité. 

Près d’un an et demi après son arrivée à la barre du 19h30, il était temps de prendre des nouvelles de Philippe Revaz. Un homme visiblement comblé, qui nous accueille dans son antre, à la RTS, d’un check du coude et en nous lançant d’emblée : « Vous savez que ma mère est abonnée à générations ? »

Certains se souviennent de son timbre de voix (il a été producteur et animateur de Forum, sur La Première, pendant sept ans), d’autres de ses « live » depuis Washing-ton, où il a passé cinq ans à apporter son éclairage sur la politique américaine. Aujourd’hui, à la tête du téléjournal, qu’il présente du lundi au jeudi, le Valaisan de 46 ans est parvenu à imposer son style, entre un côté « gendre idéal », une bonne dose de sobriété et une once de légèreté. Le tout au cœur d’une actualité en pleine crise, tant mondiale — la pandémie — qu’interne — le séisme déclenché par les révélations du journal Le Temps, il y a quatre mois. On évoque tout ça, et bien plus, avec ce natif de Vernayaz (petite bourgade près de Martigny), avant-dernier d’une fratrie de sept sœurs aînées et d’un frère cadet.   

 

Quel bilan tirez-vous de ces dix-huit premiers mois au 19h30 ?

L’impression d’être monté sur des montagnes russes ! Je ne m’y attendais pas vraiment. Pas à ce point, en tout cas… Heureusement, d’ailleurs. Sinon, je n’aurais peut-être pas dit oui quand on m’a proposé le job. Mais ce qui m’a impressionné, c’est l’impact du média, que ce soit dans les foyers ou la classe politique. Je me suis rendu compte que le moindre mot devait être pesé, tout comme le choix des invités, celui des sujets… Et puis, il y a bien sûr le cataclysme, cette pandémie, qui nous est tombée dessus. Ça a été de la folie. A l’actu, on était au cœur du sujet. Le journal a triplé d’audience… Pour peu, on se serait cru durant la Seconde Guerre, quand toute la famille se mettait devant le poste pour savoir ce qui se passait dans le monde. La bonne vieille télé de grand-papa est redevenue le centre de la vie familiale. Avec, donc, une grosse responsabilité de la part de l’équipe. Jusqu’ici, ça a été une sacrée chevauchée !

 

Comment se travaille ce jeu de scène, devant les caméras ?

Vous avez raison de parler de « jeu de scène ». C’est une sorte de théâtre, mais très particulier. Difficile, parce qu’on doit être naturel, alors que, sur un plateau, rien ne l’est… Mais je ne crois pas qu’il existe une bible de présentation du téléjournal. D’anciens journalistes sont venus me coacher, mais ils ne m’ont jamais dit : « Il faut faire ci et pas ça ! » Il faut juste rester naturel. « Reconstruire » le naturel, pour être exact.

 

Diriez-vous que vous êtes aujourd’hui rodé ?

Disons que je commence à me sentir plus à l’aise, oui. J’y prends aussi plus de plaisir. C’est important, sinon ça ne marche pas. Alors, je visionne mes « prestations » pour essayer de corriger ce qui ne va pas. Parfois je me dis : « Ah, c’était pas mal. » Et d’autres : « Mais t’es vraiment trop con ! », quand je rate, par exemple, une transition, parce que je n’ai pas anticipé un sujet très léger qui en suit un plutôt grave. Et puis, il y a des fois où je me fais avoir, ému par un sujet que je découvre en même temps que tout le monde, sur mon écran. Alors, je me reprends vite, je me redresse, je me durcis pour annoncer le suivant.

 

Votre famille vous regarde-t-elle ?

Ma maman, surtout (NDLR : son papa est décédé en 2003). Elle ne raterait pour rien au monde mon passage à l’écran. Et, si l’une de mes sœurs lui téléphone à ce moment-là, elle lui dit de rappeler plus tard. Mais elle me donne rarement son avis. L’essentiel, c’est que je sois là, dans le poste, à 19h30. Ma femme, elle, est généralement occupée à coucher les enfants — un garçon de 
10 ans et une fille de 4 ans. Ils me regardent de temps en temps, mais je ne sais pas trop ce qui se passe dans leur tête par rapport à ça. Si ce n’est que les copains du grand lui en parlent beaucoup…

 

Le regard des gens a-t-il changé depuis votre arrivée au JT ?

En temps de pandémie, quand tout est fermé, franchement, c’est dur à dire. Mais les gens me reconnaissent, oui. Ils sont d’ailleurs plutôt bienveillants. On discute parfois, de tout et de rien. On plaisante, même. Et je suis assez friand de ce contact.

 

On vous sent effectivement parfois un peu taquin, notamment dans vos interviews…

Voilà, c’est un aspect de ma personnalité qui est difficile de faire ressortir au 19h30, mais, en réalité, je suis un grand déconneur ! (Il fait une pause…) Bon, « grand déconneur », ce n’est peut-être pas le terme… En fait, pas du tout (il éclate de rire). Disons que j’évite de prendre les choses trop au sérieux.

 

Quel autre aspect de votre personnalité reste caché à l’antenne ?

Il y en a pas mal, forcément. Qu’est-ce que je pourrais vous dire… Que je suis un grand fan de cigares, par exemple ! J’aime les havanes. J’y ai pris goût à Washington, pendant mes années de correspondant. Le soir, en été, j’adorais fumer un gros cigare sur la terrasse, en laissant les volutes de fumée se développer autour de moi… J’ai fait pas mal de reportages à Cuba, où on pouvait s’en procurer.

 

En interview, vous citez volontiers aussi bien Mad Max que Ron Burgundy (NDLR : héros du film Présentateur vedette : la légende de Ron Burgundy, une comédie loufoque où Will Ferrell joue le présentateur vedette d’une chaîne de news de la TV américaine)… Seriez-vous aussi un cinéphile averti ?

(Il rit.) Vous êtes retombé là-dessus ? Une journaliste m’avait effectivement une fois demandé qui m’inspirait dans la vie de tous les jours, et je lui avais cité Run Burgundy… Pour rire, bien sûr, mais elle l’avait pris au premier degré, ne connaissant visiblement pas le film. Cette comédie m’avait beaucoup amusé et l’image du présentateur américain y est dépeinte avec beaucoup de justesse. Et, même si le personnage est effectivement complètement ridicule, il est aussi très attachant. Mais oui, j’adore le cinéma. Mon drame, c’est que, depuis dix ans, depuis l’arrivée des enfants, je n’ai presque plus le temps d’y aller. Ça me manque. Avant, je voyais beaucoup de films : j’étais fan d’Antonioni, de Melville… Notre journaliste Culture doit me faire une liste pour rattraper quelques récents titres. Il paraît que je dois absolument voir Parasite.

 

Avant les révélations du Temps, et ces accusations de harcèlement qui ont touché la RTS, il y a quatre mois, comment avez-vous vécu la succession de Darius Rochebin ? Avez-vous souffert de la comparaison avec la personnalité écrasante du roi du TJ ?

Je ne l’ai jamais vécue comme ça. Non, ça n’a jamais été un problème. Alors, bien sûr, ça n’a pas été anodin d’arriver après lui, avec une telle carrière, mais on s’entendait très bien.

 

Aujourd’hui, comment est l’ambiance dans les couloirs de la RTS ?

Ces révélations ont ébranlé la maison, c’est sûr. A tous les étages. Et je crois que tout le monde s’est réfugié dans le travail. Pour moi, ça a, en tout cas, été le meilleur moyen de traverser cette crise. Mais c’est un sujet délicat… La direction a pris plein de mesures, en créant notamment des groupes de travail. Des enquêtes sont encore en cours et on est un peu au milieu du gué, mais on voit arriver de premières mesures concrètes, comme une charte du langage épicène.

 

En mettant de côté les accusations qui pèsent sur Darius Rochebin, est-ce que sa carrière entamée sur LCI est une chose qui pourrait vous faire rêver ?

J’ai une très grande admiration pour ce qu’il est arrivé à faire, mais non : ça ne fait pas partie de mes rêves. J’aime trop mon petit coin de pays. Que voulez-vous, je dois manquer d’ambition…  

 

A quoi rêve Philippe Revaz, alors ?

Tout simplement à continuer de faire ce que je fais le mieux, le plus longtemps possible. Aujourd’hui : le 19h30. Demain : autre chose. Vous savez, la vie est courte. On ne sait toujours pas quel est son véritable sens et je ne suis pas sûr d’avoir une meilleure réponse à vous donner. Au début, je pensais rester deux ou trois ans au 19h30. Et puis, je me rends compte que ça va vite. Peut-être vais-je finalement me laisser prendre au jeu un peu plus longtemps. Mais la réponse ne dépend pas que de moi.

 

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance, aux côtés de sept sœurs et un frère ? 

Que des bons. On se faisait des farces, on rigolait beaucoup… Avec Noëlle (NDLR : l’écrivaine à succès, à qui l’on doit notamment Rapport aux bêtes ou L’infini livre), on se laissait des sortes de messages, placardés ici et là dans la maison… des communiqués tapés à la machine, auxquels on répondait de la même manière. Je me souviens aussi avoir lu des piles entières de Marie Claire et de Elle durant toute ma jeunesse. J’aimais bien les critiques littéraires… Une famille nombreuse, je le recommande à tout le monde ! Il n’y a jamais eu de conflits chez nous, on est très soudés. Et puis, je garde un bon souvenir de mes jobs d’été de l’époque, autour de Vernayaz, le petit village où j’ai grandi. Je me rappelle avoir tondu la pelouse d’une usine électrique ou encore, un été, vendu des abricots dans un de ces kiosques au bord de la route. J’étais piètre vendeur, à vrai dire. Je lisais des bouquins et chaque voiture qui s’arrêtait me forçait à interrompre ma lecture.

 

La passion pour l’écriture de Noëlle, vous l’avez vu venir ?

Oui. C’était une vraie vocation ! Elle écrivait déjà à l’école primaire. Elle avait même fait un recueil de poésies, plié et relié… Je me souviens d’ailleurs des lettres qu’elle m’écrivait quand j’étais à l’école de recrue. C’était à hurler de rire… Je les ai gardées, il faudrait que je les publie. Elles étaient adressées « au grand dadet ». Aujourd’hui, elle me fait lire ses tapuscrits. J’adore avoir le privilège de les parcourir avant tout le monde…On se voit souvent.

 

Et vous, quand est venu cet attrait pour le journalisme ?

Avec mon frère, Frédéric, on avait créé une sorte de chaîne de radio artisanale : on avait deux talkies-walkies, un dans le salon, un à l’autre bout de l’appart, et on faisait nos propres émissions… Après, à l’Université, j’ai commencé à faire des piges pour le journal interne, ça me plaisait. Et je suis entré à la radio et ça a marché. Mon papa était buraliste postal et avec ma maman, on lisait tous les journaux, du début à la fin. Même la Tribune de Genève, en Valais, c’est dire ! Depuis Vernayaz, ma mère savait ce qui se passait dans les moindres quartiers de Genève, aux Acacias ou à Meyrin, et elle connaissait le nom de tous les conseillers communaux. Elle avait une grande curiosité et je crois que j’ai pas mal hérité d’elle.

 

Vous avez été élevé dans une famille très catholique, c’est bien ça ?

Pas « très » catholique. Ni plus ni moins que n’importe quelle famille en Valais, à l’époque. Je me rappelle du curé qui venait à l’école pour le catéchisme. Enfant, j’allais régulièrement à la messe. Ado, non. A la place, j’allais au bistrot, jouer au flipper ou boire des bières.

 

Etes-vous croyant ?

Ouf… c’est une question très compliquée ! Non, je n’ai pas encore la réponse. Repassez plutôt dans quarante ou cinquante ans, j’espère en savoir plus à ce moment-là.

 

Vous habitez maintenant à Genève ?

C’est ça. A Champel. Je viens tous les jours au bureau à pied. Trente minutes de marche. Mais on retourne souvent en Valais, voir ma mère à Vernayaz ou dans un chalet. Depuis mon retour des Etats-Unis, je dois avouer redécouvrir le bonheur des plaines valaisannes… On peut prendre un petit train pour aller admirer un barrage, on se balade à vélo… Il y a toujours quelque chose à visiter : un bistrot, une église… C’est d’une richesse incroyable. Aux Etats-Unis, c’est la nature qui impressionne : les grands espaces, les ours, les loups… Mais ici, les berges du Rhône, le val d’Hérens ou le val de Trient, qu’est-ce que c’est beau !

 

On vous imagine respirer enfin un grand bol d’air, lorsque vous arrivez dans la vallée du Rhône, en repartant de Genève. Je me trompe ?

(Il éclate de rire…) N’allons pas jusqu’à là ! Mais, c’est vrai que j’aime bien revenir au pays. Les gens y sont francs, ils ont du répondant. Après, on peut aimer ou pas. Mais, à Genève, ils sont super aussi ! J’y ai déjà vécu dix ans, à l’époque où j’étais à Radio Lac, et j’aime bien cette ville. Plus que Lausanne, d’ailleurs. Ce qui me plaît, ici, c’est qu’on devient Genevois tout de suite. Il y a tellement de gens d’horizons différents qu’on se fait vite adopter. C’est une ville très accueillante.

 

On évoque vos loisirs pour terminer ? Que faites-vous pour décompresser ?

Du vélo. De course ! J’adore ça. On est récemment parti avec un de mes beaux-frères dans le Beaujolais, c’était magnifique. Je porte la combinaison moule-burnes, style Borat… Mais je vous vois venir : non, pas question de poser pour vous comme ça !

 

Christophe Pinol

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