Philippe Geluck « Les Suisses et les Belges ont un ADN commun : l’autodérision »

©Thomas Vanden Driessche

Le Chat s’apprête à se pavaner en version sculptures monumentales sur les Champs-Elysées, à Paris. Et son créateur, le Belge Philippe Geluck, s’en réjouit.

Le jour où nous nous rencontrons, dans un café, face au jardin du Luxembourg à Paris, l’épidémie du coronavirus est encore une idée abstraite. Et Philippe Geluck, 65 ans, est dans l’excitation de l’installation, toute prochaine, des vingt sculptures monumentales de son célèbre Chat sur l’avenue des Champs-Elysées. Il est venu exprès de Bruxelles où il vit la majeure partie du temps (son pied-à-terre parisien ne l’accueillant que pour de courtes périodes) pour parler de son actualité, qui compte aussi la parution d’un catalogue sur la genèse de cette exposition en plein air et un vingt-deuxième album du Chat. Chaleureux, attentif à tout ce qui se passe autour de lui, il se révèle prêt à bondir sur l’irruption du comique dès qu’il se présente. Quand il demande qu’on lui apporte un petit tamis pour passer son thé vert où flottent les feuilles, il précise en rigolant : « Un petit tamis et non un petit ami, je ne voudrais pas qu’on se méprenne. »

Vingt statues monumentales du Chat bientôt exposées sur les Champs-Elysées, c’est une consécration !

Je serai le deuxième Belge, après Eddie Merckx, à remonter les Champs-Elysées; car je compte bien les remonter, mais dans une limousine ! C’est énorme, ce qui m’arrive. Peu d’artistes ont connu cet immense honneur. Une seule chose m’obsède : que ce soit aussi beau que je l’espère. Je sais que j’habiterai un peu plus souvent à Paris pour aller tourner autour de mes chats. Je porterai un bonnet et une fausse moustache pour ne pas être surpris en flagrant délit d’autosatisfaction.

 

Pourquoi vous êtes-vous lancé dans ce projet incroyable ?

La statuaire urbaine m’a toujours fasciné et son côté grandiloquent — le Godefroy de Bouillon partant vers Constantinople sur la place Royale à Bruxelles ou le lion de Waterloo perché sur une butte haute de 41 mètres —  m’amuse... Le Chat existe en volume depuis les années 90 quand la marque Pixi m’a proposé d’éditer quelques figurines de plomb peintes à la main, en séries limitées.
Ces petits chats de plomb font quelques centimètres de haut. En 2018, j’ai eu envie d’en faire des agrandissements. En revoyant des photos de l’exposition des sculptures de Botero sur les Champs–Elysées, en 1992, je me suis mis à rêver.

Et, si j’exposais des sculptures monumentales du Chat à Paris ? Sur les Champs-Elysées ? J’ai pris contact avec la maire, Anne Hidalgo. Un rendez-vous a été pris, puis reporté une première fois et une seconde fois. Je n’y croyais plus. Le jour de notre rencontre, un matin de juillet 2018, à
9 heures, elle m’a dit en venant à ma rencontre : « On le fait. » Quelle joie cela a été d’entendre ces mots ! Elle a toutefois posé deux conditions : cela ne devait pas coûter un sou à la ville de Paris et cela devait être voté en conseil.

Le vingt-deuxième album du Chat vient de paraître. Comment ce félin est-il apparu dans votre vie ?

J’ai dessiné la première fois Le Chat, en 1980. Enfin, quand je dis Le Chat, c’était plutôt, un chat. Sur mon carton de mariage, j’avais représenté une jolie madame Chat avec les yeux papillonnants et un grand sourire. Quand on ouvrait le carton, on voyait qu’il y avait un chat derrière elle, qui lui « offrait ses hommages »… C’était pour remercier pour les cadeaux offerts à l’occasion de notre mariage. Cela a fait rire tout le monde ! Trois ans plus tard, naissance de mon fils Antoine et, là, je dessine le couple de chats amoureusement enlacés avec un bébé chat devant eux. Quelques années plus tard, le journal belge Le Soir fait appel à trois dessinateurs pour inventer un personnage; j’invente un chat inspiré de ce qu’il y avait sur mon carton, mais qui n’était pas encore celui d’aujourd’hui. Je lui ai mis un veston, un manteau et une cravate et je lui ai fait dire des bêtises.

 

 

 

Votre Chat a-t-il changé depuis 1983 ?

Je le dessine mieux aujourd’hui qu’il y a trente-quatre ans. Ma technique s’est améliorée au bout d’une dizaine d’années et mon Chat est arrivé à maturité avec un gros rond pour le nez, deux petits ronds pour les lunettes, un regard intelligent, deux oreilles pointues... Il y a un monde de différence graphique entre mon premier Chat et le dernier. Cette évolution n’a pas été volontaire. Cela s’est produit à mon insu. C’est en alignant 15 dessins réalisés au fil des ans que j’ai pris conscience des changements. Tous les personnages créés par des dessinateurs évoluent avec le temps. Cela a été vrai pour Tintin, pour Gaston Lagaffe, pour Spirou, Mickey et les Schtroumpfs. Hergé a même redessiné ses premiers albums tant Tintin avait changé avec le temps. 

Le Chat a-t-il peur du temps qui passe ?

Pas du tout. Et encore moins depuis qu’il existe aussi en bronze. Il sait qu’il sera là pour l’éternité. A moins d’une bombe atomique qui le fera fondre, il ne risque pas grand-chose.

D’où vous vient votre humour : de votre nationalité belge ?

Les Belges ont de l’humour, mais pas plus que les Suisses. Selon moi, Belges et Suisses ont un ADN commun. Contrairement aux Français fiers de leur grand esprit, ils sont capables d’autodérision. Les Belges ont juste, en plus des Suisses, le chromosome du surréalisme. La culture du surréalisme est forte en Belgique. Moi, je suis tombé dans l’humour noir quand j’étais petit.

Mes parents, grands-parents et arrière-grands-parents paraît-il, l’ont tous pratiqué. Ma grand-mère a été importante dans le développement de mon regard de côté. Elle m’a appris à observer. Quand j’étais enfant, elle m’incitait à trouver des visages dans les détails du bois ou du marbre. Quand on se met à regarder bien, on en voit partout. L’humour naît de la même façon : d’une bonne dose d’observation.

Comment avez-vous été élevé ?

Dans le goût de la culture. Mon père était dessinateur de presse et nous a initiés, mon frère aîné, Jean-Christophe, et moi, au dessin et à la peinture en nous mettant un pinceau dans la main, dès notre plus jeune âge. Il collectionnait toutes les images qu’il pouvait trouver. Il était pédagogue. Il nous a expliqué pourquoi Jérôme Bosch le subjuguait et pourquoi la peinture italienne l’emmerdait.
A 5 ans, je savais qui était Soulages et je voyais la fascination de mon père pour sa peinture. Parallèlement aux fascicules de Chefs-d’œuvre de l’art qu’il reliait, il nous montrait les dessins de Sempé (Le Petit Nicolas) ou de Siné. A 8 à 9 ans, j’ai commencé à feuilleter une revue intitulée Bizarre, éditée par Jean-Jacques Pauvert, et Hara- Kiri. Dans mes premiers dessins, je m’inspirais de Siné, Topor ou Chaval. A 10 ans, je disais que je voulais être ces mecs-là.

Et votre mère, quel genre de femme ?

Ma mère était une soprano, elle chantait Mozart et Beethoven à longueur de journée à la maison. Parfois, sa voix passait au-dessus du bruit de l’aspirateur et, ça, c’était crispant ! Le mercredi, elle nous emmenait dans les musées. L’esthétique de l’art égyptien m’a beaucoup influencé. Les hiéroglyphes sont, pour moi, les premières bandes-dessinées de l’histoire et les prémices de la ligne claire.
Il n’y avait pas de télévision à la maison. Par manque de moyens financiers. Mais pas seulement. Mes parents étaient communistes et se méfiaient de l’argent et de la consommation. Ils ne possédaient pas de voiture non plus : le week-end, on se rendait dans la modeste maison qu’ils louaient à la campagne, en périphérie de Bruxelles, par le tram et le car. Mes parents étaient épris de justice sociale et de liberté d’expression et ils nous ont transmis ces valeurs.

Votre Chat a-t-il une totale liberté d’expression ?

Oui, mais je manipule certains sujets avec prudence. Surtout depuis l’apparition d’internet et la diffusion à travers la Terre entière de dessins qui avaient une vocation à être locaux et se retrouvent entre les mains de personnes qui ne sont pas équipées pour les comprendre bien. Charlie Hebdo, par exemple, est un journal satirique qui s’adresse à un public français rodé au deuxième degré, qui affectionne l’outrance et en redemande. Or, les notions de liberté d’expression et de droit au blasphème ne sont pas partagées par tout le monde pareil. Est-ce que nous avons le droit de dire que notre vision est la seule et unique qui vaille et qu’elle doit être partagée par tout le monde ? Nous avons pris conscience de cette problématique depuis les inexcusables et horribles attentats.

 

 

Est-ce que la tuerie à Charlie Hebdo vous a rendu plus prudent ?

Je ne m’interdis rien, mais certains sujets ne peuvent pas être traités frontalement. Ils doivent être contournés. Je continue de parler de religion, du rejet de l’oppression, en général, et pour la femme, en particulier. Je ne pratique pas le politiquement correct. J’ai réalisé un dessin où l’on voit une mère flanquer une claque à son enfant qui est en fauteuil roulant. Elle dit : « Cela n’est pas parce que tu es handicapé, que tu as le droit de mentir. » Je ne me moque pas du handicap, mais je pointe l’importance de cadrer le mensonge. Ce dessin a suscité des lettres de personnes handicapées qui m’ont remercié de les considérer comme des personnes « normales ».

Avez-vous déjà été censuré ?

Quand je ne suis pas sûr d’un dessin, je le montre à ma femme. Elle est mon juge. Si elle me dit: « Ce n’est pas ton meilleur dessin », je recommence.  
Quand je sais que c’est bien, j’y vais. Un jour, un de mes dessins a choqué des lecteurs du journal français, La Voix du Nord. On y lisait que lorsque Jeanne d’Arc a été sur le bûcher, son sang s’est transformé en boudin pendant quelques secondes. Certains nationalistes français n’ont pas apprécié.

Il n’existe pas de #balance ton Chat ?

Le Chat est féministe ! J’ai fait un dessin où on le voit assis dans son fauteuil en train de regarder la télévision et boire des canettes, tandis que sa femme range la vaisselle dans la cuisine. Elle lui demande : « C’est bien ce que tu regardes ? »  Et il répond : « Non, c’est chiant. C’est un documentaire sur le droit des femmes. » On comprend évidemment que, dans ce dessin, je suis dans la cuisine avec la femme.  

Que faites-vous lorsque vous ne dessinez pas ?

Je cuisine, j’adore cela ! Cuisiner, c’est s’occuper des autres. En vacances en famille ou avec des amis, je peux préparer des repas —  entrée, plat et dessert —  avec des cuissons différentes pour douze personnes. Je suis à l’aise dans la préparation de lasagnes comme avec celle d’un navarin de homard aux petits légumes. Dans ma vie, je n’ai raté qu’une sauce béarnaise et un beurre blanc. Je m’en veux encore, c’était une faute d’inattention ! Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque j’apporte du plaisir à ceux que j’aime, que ce soit par le rire ou la gourmandise. Sinon, j’adore jouer avec mes petits-enfants, j’en ai quatre, de 3 à 8 ans. Et je joue vraiment avec eux, pas seulement pour leur faire plaisir.

Etes-vous aussi un mec sérieux ?

Etre dans la dérision systématique à propos de tout peut vite devenir un tic détestable. Donc je suis capable de rester très « premier degré » dans mes rapports affectifs, que ce soit en amour ou en amitié. Je parviens à me mettre au niveau de la détresse ou du désarroi passager de mon proche. Je ne porte pas un nez rouge pour dire je t’aime, mais, dès que la situation le permet, je ne peux m’empêcher de faire une vanne.

Comment vous vient l’inspiration d’un nouvel album ?

J’essaie de me renouveler de dessin en dessin et, quand j’en ai 150 qui tiennent le coup, je les rassemble pour un album. C’est ainsi que je fonctionne, en général.

Le Chat veille-t-il à ne pas devenir un vieux con ?

Il essaie. Je dois être doublement vigilant ! Qu’il ne le devienne pas et que je ne le devienne pas moi-même. Je ne voudrais pas en faire un donneur de leçon, ni lui faire quitter ce second degré que j’affectionne tant. Je pourrais me prendre au sérieux, j’aurais horreur de cela.

Que redoute Le Chat aujourd’hui ?

Il se méfie du coronavirus !  

 

Véronique Châtel

 

 

A lire : Le Chat déambule, Editions Casterman

La Rumba du chat, Editions Casterman (Dans ce vingt-deuxième album, il est notamment question de patch anti-viande pour les végétariens et de discussions entre statues sur l’Arc de triomphe)
L’expo Le Chat déambule sur les Champs-Elysées à Paris a été reportée de quelques semaines.

 

 

 

 

 

 

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