Pascal Corminboeuf , un terrien humaniste

photo: © Charly Rappo

A bientôt 73 ans, l’ancien conseiller d’Etat fribourgeois Pascal Corminboeuf ne se contente pas de nourrir ses deux ânes dans sa ferme de Domdidier. Sa nature généreuse se traduit par un engagement constant au service de l’autre.

Au-delà de la ferme de Pascal Corminboeuf, l’herbe n’est que givre. Pas frileux pour un sou, l’ancien conseiller d’Etat ne porte qu’une jaquette sur sa chemise edelweiss : une icône helvétique que cette forte personnalité n’entend pas « laisser aux seuls membres de l’UDC ». Né ici-même, à Domdidier, le 8 février 1944, dans cette Broye aujourd’hui en proie au brouillard hivernal, cet homme de la terre conçoit la patrie comme un espace accueillant. C’est ainsi que, ces derniers mois, lui et son épouse Marie-Laurence ont logé, dans une dépendance de leur ferme, un couple de migrants kurdes et leur petit garçon ayant fui l’Irak. « Au début, Rayan, qui a maintenant 2 ans, faisait de terribles cauchemars, s’émeut Pascal Corminboeuf. Cet enfant a été très marqué par une première tentative de traversée de la Méditerranée qui s’est soldée par un naufrage. La deuxième a réussi, mais dans des conditions épouvantables, à fond de cale d’un bateau où s’entassaient 1200 personnes. La famille habite désormais à Fribourg. « Il leur fallait six heures de trajet quotidien pour aller étudier le français en ville, ce n’était plus possible », soupire le Diderain qui s’est pourtant toujours battu pour améliorer le réseau fribourgeois des transports publics.

 

 

Un effort parmi tant d’autres pour accompagner la modernisation de son canton à la démographie galopante. Sous sa houlette, Fribourg s’est engagé avec succès dans la fusion volontaire de communes. « J’y ai consacré septante soirées », aime à rappeler ce politicien à l’énergie débordante. Avec cette même force de conviction, Pascal Corminboeuf a mis en place le droit de vote et d’éligibilité des étrangers au niveau communal et il a supervisé la révision totale de la Constitution cantonale de 1857.

Retour à la terre

Mais, après quinze ans passés au gouvernement (1996 à 2011), il a fallu donc tourner la page. Pour Pascal Corminboeuf, le chemin semblait tout tracé. Lui qui fut un temps enseignant, avant d’embrasser la profession de paysan pendant vingt-huit ans, envisageait un retour à la terre en compagnie de son frère, à la tête du domaine familial. Malheureusement, ce dernier est décédé brutalement avant les moissons, en 2012. « C’était dur. J’ai fait les récoltes tout seul et, au fond, cela m’a permis de tourner la page du Conseil d’Etat. » Aujourd’hui, sagement, il a loué les terres familiales. Actifs dans le monde du théâtre et de la production de films, ses deux fils, Samuel et Cyprien, n’envisageaient pas de travailler à la ferme. Désormais, Pascal Corminboeuf s’occupe de ses deux ânes qui font la joie d’Arthur et de Jules, ses petits-enfants que lui a donné Mélanie, sa fille enseignante. En leur compagnie, le grand-père bricole dans son atelier et il les initie aux secrets de la terre. A leur intention, il a constitué un petit conservatoire de céréales, histoire de les familiariser avec les caractéristiques des différents épis de blé. Connaître la nature, mais aussi en préserver les ressources. Au côté du syndicat paysan Uniterre, Pascal Corminboeuf milite pour la souveraineté alimentaire. C’est dans un même esprit qu’il a fait passer une loi empêchant la privatisation des eaux fribourgeoises : « J’en suis fier. »

Jamais avare d’anecdotes, Pascal Corminboeuf se souvient des grimaces d’une délégation chinoise à la Laiterie de Pringy, contrainte par le premier ministre chinois Wen Jiabao de manger du fromage. Pour cet indépendant frondeur, « la politique, c’est du théâtre ». Mais encore faut-il être intègre dans ses convictions et maîtriser ses dossiers.

 

Lorsqu’il évoque sa passion du chant, Pascal Corminboeuf laisse parler l’émotion. Et de désigner trois photos encadrées dans le mur de son carnotzet : « Ce sont mes trois musiciens formateurs : l’abbé Bovet, Pierre Kaelin et Bernard Chenaux. » Président de l’association Musica Friburgensis, ce grand chanteur devant l’Eternel œuvre sans relâche pour la préservation du patrimoine musical de son canton. Une manière aussi d’encourager de jeunes chanteurs dont l’élan participe, aux yeux de Pascal Corminboeuf, au renouveau choral. Chez lui, conviction chrétienne et chant participent au fond d’un même mouvement, et c’est en donnant des concerts dans les églises qu’il affirme exprimer sa foi. C’est d’ailleurs en son nom que Pascal Corminboeuf est devenu objecteur de conscience, refusant d’accomplir une école de sous-officiers et son cinquième cours de répétition. Un combat pour servir son pays sans uniforme qui lui a valu d’être condamné, en 1970, à six mois ferme d’emprisonnement à Bellechasse. Avec le recul, cet anticonformiste plaide aujourd’hui pour une autre forme de service au pays : « De nos jours, seul un jeune sur huit fait l’armée. J’estime que tous les jeunes, filles et garçons, devraient servir leur pays, avec ou sans uniforme, par exemple dans les hôpitaux, les EMS, les forêts. »

Un vieux rêve réalisé

Dans son séjour, ce terrien humaniste dispose de la collection complète de la Pléiade : « Un vieux rêve réalisé en 2008 : « Tout est parti d’un exemplaire de Pascal offert par mon oncle, le curé Chardonnens, quand j’avais 15 ans », confie Pascal Corminboeuf qui renonça à terminer ses études de lettres pour seconder son père à la ferme. Ce qui ne l’empêcha pas, un beau jour, de déclamer en grec ancien le début de l’Odyssée devant un Hans Erni médusé : « J’étais encore conseiller d’Etat et je lui avais rendu visite à Lucerne. Il disait combien il était révolté par le sort indigne réservé à la Grèce par l’Europe. » Cette rencontre avec le grand artiste suisse disparu en 2015 à 106 ans a marqué le Fribourgeois. Le souvenir précieux de leur échange perdure à travers un tableau offert par le peintre, intitulé Génération. On y voit les enfants qui portent leurs parents qui portent les grands-parents.

Nicolas Verdan


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