Natacha Koutchoumov: comme disait ma mère : « Natacha, laisse couler ! »

©DR/Yves Leresche

Un sens de l’humour face à l’adversité, un rapport à la réflexion et un goût pour la culture : Natacha Koutchoumov, la comédienne et codirectrice de la Comédie de Genève, se dit chanceuse d’avoir eu des parents comme les siens.

Les temps sont durs pour les arts de la scène. Codirectrice de la Comédie de Genève, Natacha Koutchoumov aurait de bonnes raisons de se lamenter. Quatre ans qu’elle prépare l’ouverture, malheureusement toujours pas d’actualité, du théâtre flambant neuf accueillant l’institution dans le quartier des Eaux-Vives. Face à l’adversité, la comédienne, metteure en scène et pédagogue, oppose, au contraire, un large sourire, tout sauf de façade, dans la lumière naturelle du grand hall de la Nouvelle Comédie. La quarantaine, bien dans ses baskets colorées, d’une élégance décontractée dans son manteau bleu marine à l’épreuve du printemps froid, Natacha Koutchoumov ne joue pas un rôle quand elle témoigne de sa capacité de rebond :

 

« Ma mère a toujours fait preuve de résilience. Je pense beaucoup à elle dans les périodes de crise. Elle avait une manière de résoudre les choses par le flegme. » 

 

Née à Madagascar en 1940, Ecossaise d’origine, un peu française aussi, ballotée de par le monde durant son enfance et sa jeunesse, la mère de Natacha a toujours fait montre de beaucoup d’humour : « Elle avait un sens aigu d’autodérision, assez british. Elle m’a appris à prendre de la distance. » Aujourd’hui, la mère de Natacha vit avec une maladie dégénérative, de type alzheimer. D’elle, en elle aussi, sa fille conserve « sa vraie intelligence de la vie ». Comme lorsqu’elle disait : « Natacha, laisse couler. Essaie d’abord de percevoir ce qu’il y a d’amusant dans une situation plutôt que de voir ce qui est dramatique. » 

A bonne école, la codirectrice de la Comédie cultive ce sens du recul si nécessaire quand un obstacle se dresse : « Avec l’âge, franchement, je me dis que si la colère peut parfois être un moteur, on a toutefois le devoir de prendre sur soi. Ici à la Comédie, nos équipes peuvent craquer, mais moi je suis le pilier, la personne qui va temporiser, donner du calme, prendre du recul. »

Pas un mérite énorme

De son père, fils d’une Italienne et d’un Russe blanc, Natacha Koutchoumov a hérité d’un regard aiguisé sur le monde : ne pas être l’idiot utile. Jamais ! Né en 1936, cet homme curieux de tout, cultivé, avec lequel les conversations sont toujours aussi riches, a œuvré au sein de l’Union internationale des éditeurs. « Mon père est un très bon conteur. Il incarnait les livres qu’il nous lisait à haute voix. » 

Avec sa sœur aînée, la journaliste et critique littéraire Lisbeth Koutchoumoff (double « f » ou « v », à chacune sa signature), Natacha a vécu une enfance genevoise où la culture occupait une place centrale : lors des conversations autour de la table familiale, dans les bibliothèques publiques, la nourriture intellectuelle n’a jamais manqué. « Mes parents nous emmenaient deux fois par mois au théâtre à Carouge et à la Comédie. Il y avait un rapport aux auteurs et aux textes très puissant dans la famille. Je suis une enfant gâtée dans ce sens-là. Je connais plein de gens qui auraient aimé avoir cette opportunité, je m’en rends vraiment compte. Ce n’est pas un mérite énorme d’être devenue actrice. Quand tout le monde autour de toi parle d’art, de culture, c’est facile de trouver ça en soi. »

Si certaines et certains ont dû se battre pour embrasser une carrière dans le théâtre, contre l’avis de leurs parents, Natacha Koutchoumov n’a pas eu à les prier ou à leur demander quoi que ce soit : « Je peux dire que je suis comédienne depuis l’âge de 2 ans. Je le suis, c’est une façon de vivre avant d’être mon métier. Y renoncer serait changer une partie très importante de mon identité. » 

« J’ai obéi » Face à l’évidence, les parents de Natacha l’ont encouragée : « Ils me voyaient me déguiser, dire que j’étais quelqu’un d’autre pendant plusieurs jours, organiser des spectacles, faire des mises en scène. » Et de rire, les imaginant dire : « Pourvu qu’elle devienne comédienne, s’il vous plaît ! » En y songeant, aujourd’hui, Natacha Koutchoumov se dit que c’est avant tout elle-même qui a été la personne à convaincre :

 

« Je le savais, mais je n’assumais pas de dire, haut et fort, aux autres que j’étais actrice. Un peu comme si je devais faire un coming out. »

 

Quand elle se lance, la comédienne écoute toutefois la voix de la raison alors incarnée par sa mère : « Si tu veux faire comédienne, il faut faire des études et que tu rentres dans les écoles les plus prestigieuses. A l’époque, c’était le Conservatoire à Paris et « La Rue Blanche » (NDLR, Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre). Et donc, il fallait passer des concours. Moi, j’ai entendu ça et j’ai obéi à cette injonction. J’ai eu de la chance, j’ai été prise. Je n’ai pas été une grande rebelle. J’ai d’ailleurs fait des études de lettres parallèlement. »

Consciente de son héritage, Natacha Koutchoumov n’a jamais eu de cesse d’essayer de redonner aux plus jeunes ce qu’elle-même a reçu dans le cadre familial. Quand elle enseignait à la Manufacture (Haute école des arts de la scène), elle attendait la fin des sessions de cours pour demander aux élèves ce que faisaient leurs parents : « Cela me permettait de mieux les comprendre et les connaître. Et j’ai été plutôt rassurée de constater que, avec le temps, grâce à ces écoles, de plus en plus de personnes de milieux dits plus simples accédaient à nos métiers. » 

Chez Natacha Koutchoumov, l’enfance n’est jamais loin. Comme en 2017, lorsqu’elle a découvert que son premier bureau de codirectrice de la Comédie (avant le déménagement) se situait dans cette arrière-scène où son père l’avait emmenée un peu malgré elle saluer une vedette dans sa loge : « Je revois mon papa, enthousiaste et volubile, saluant une Marina Vlady en peignoir, déstabilisée, mais gentille. » A l’époque, la fillette avait aussi remarqué les murs froids et gris, recouverts d’inscriptions au stylo, contrastant avec le velours rouge et les lumières vives de la scène : « Quelque chose d’étrange dans cet avant et dans cet arrière-scène. En même temps, cela m’a fascinée et m’a donné envie de faire partie de ce monde un peu bizarre. » 

Mariée à un danseur, avec lequel elle a deux garçons, Natacha Koutchoumov leur transmet tout naturellement son amour de la scène. L’aîné, 13 ans, « sévèrement autiste », ne s’en aperçoit pas. Le cadet, 9 ans, vit le théâtre au quotidien. Il n’attend que sa réouverture.

 

Nicolas Verdan

 

 

 

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