Michel Corboz « Je jouis de ma solitude »

Assis chez lui, Michel Corboz nous répond.Qu’est-ce qu’une belle voix ? « D’abord, cela ne suffit pas qu’il y ait la voix. Il faut qu’il y ait l’imagination, le mouvement musical, le sens du rythme, le désir de communique avec sa voix. Il y a des gens qui arrivent à communiquer avec des voix ingrates, c’est vrai. Une belle voix est ronde, elle n’a pas de parasites, rien de rauque. Mais la voix est un instrument, avec quelque chose de froid. Il lui faut un tempérament, une âme. » ©Yves Leresche

Retiré chez lui, à Lausanne, sauf quand il dirige encore et toujours à Lisbonne, le chef de chœur et d’orchestre fribourgeois Michel Corboz parle avec une passion intacte de la musique qui l’habite désormais dans la plénitude de son grand âge. A 86 ans, sa voix a des accents de sérénité qui font vibrer la mémoire vive du chant choral.

Avec son flamboyant verger automnal qui va jusqu’au chemin de fer, la maison est un havre de douceur en plein Lausanne. Face à nous, assis dans un salon respirant la musique et la lecture, un tout grand monsieur de l’art choral au XXe siècle en Suisse romande et dans le monde : Michel Corboz, 86 ans, le regard vif et le sourire zen. Que d’émotion au contact de celui qui enchanta nos oreilles en dirigeant durant près de cinquante ans l’Ensemble vocal de Lausanne (EVL) et enregistra plus d’une centaine de disques sous le label Erato.  

De sa Gruyère natale au Japon, en passant par l’Amérique latine et le Portugal, ce chef de chœur et d’orchestre a conquis un large public, reconnaissant en lui un passeur incomparable des voix humaines, magnifiées, entre autres, dans une Passion selon saint Jean de Bach ou dans le Gloria de Poulenc. En ces temps confinés, Michel Corboz avoue n’être pas trop bouleversé dans ses habitudes :

« Depuis une année, je prends soin de ma santé. Je sors peu, si ce n’est que je cours les médecins. Je n’en suis pas moins les choses du dehors avec attention. »

Les effets de la pandémie sur les ensembles vocaux le navrent : « Il y a une dizaine de jours, j’ai vu des chanteurs se produire avec un masque. Vous rendez-vous compte ? C’est comme chanter dans du buvard. Cela signifie que la voix est éteinte. » 

Tandis que s’approche la période de l’Avent, Michel Corboz redoute un Noël pas comme les autres : « Pourra-t-on seulement réunir des gens pour faire un concert ? Dire que normalement, à cette période, on se réjouissait, grâce à la musique chorale. Parce que chanter des chants de Noël est un grand plaisir. Il en existe tellement, si bien harmonisés. »

 

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L’importance de l’amitié

L’an dernier, en décembre, Michel Corboz a encore dirigé l’Oratorio de Noël de Bach : « Quatre fois en entier ! Six cantates… Chaque concert fait la matière à deux concerts. Cela correspondait à mes cinquante ans d’engagement à Lisbonne. » Le Gruyérien d’origine est attaché à cette ville, où il œuvre toujours comme chef titulaire du chœur de la Fondation Gulbenkian : « Pour bien faire la musique, il faut entretenir des contacts d’amitié. De tels sentiments entre le chef et les choristes sont indispensables pour qu’il y ait quelque chose d’intéressant. » 

Ses choristes manquent-ils à Michel Corboz ? « Leur contact me manque et peut-être que je leur manque aussi. Mais j’ai fait tellement de concerts que, maintenant, j’en ai assez. » Celui qui insuffla tant d’enthousiasme dans les chœurs apprécie son quotidien :

« Je m’imagine bien en retraite. Cela ne me pèse pas d’être dans l’isolement. J’ai pris mes distances, je les ai quittées. Aujourd’hui, je jouis de ma solitude. » 

Evoquant, avec philosophie, la disparition de ses compagnons de route musicaux, rappelant également des figures maîtresses dans son parcours (comme Juliette Bise, son enseignante de chant au Conservatoire de Fribourg), Michel Corboz ne cultive pas la nostalgie. Bien dans son présent, il écoute toujours autant de musique. Moins en concert, quitte à trouver de « la bonne nourriture » sur YouTube. Il lui arrive aussi d’en lire : « Y compris des partitions que je ne connaissais pas et que je découvre. Mais la musique, c’est avant tout pour être écoutée. On dit que tel ou tel compositeur a fait une belle partition, belle à voir. Bien sûr, il existe une science de l’écriture. Reste qu’il faut qu’elle soit entendue et qu’elle procure des frissons ou, carrément, des transes. »

 

Le rêve se réalise

Si, aujourd’hui, Michel Corboz peine à marcher, c’est un héritage d’une jeunesse marquée par la tuberculose. Deux ans « à l’extension » dans un sanatorium à Leysin auront renforcé sa détermination. Il en ressort à 25 ans, bien décidé à rassembler autour de lui des choristes éparpillés dans la nature, alors qu’il faisait face à la maladie. Tout ce petit monde réuni autour de cette personnalité déjà rassembleuse se retrouve dans l’Ensemble vocal de Lausanne fondé en 1961. Michel Corboz a 27 ans et son horizon est sur le point de s’éclaircir, trois ans plus tard, dans un « sympathique bistrot enfumé de Nevers où il y avait un zim-zim (babyfoot) ».

L’EVL participe à un festival choral et les chanteurs se relaxent en chantant des airs populaires après avoir donné le meilleur d’eux-mêmes durant les auditions. Parmi les convives, impressionnés, un certain Michel Garcin, directeur de la firme Erato : « Vous n’avez pas autre chose ? Je ne sais pas, un petit Monteverdi ? » Si fait, lui répond Michel Corboz : « On a justement un credo que nous avons chanté le jour même à l’Eglise  Saint-Etienne. » La suite tient du rêve : « Il nous a écoutés avec attention. Il s’est penché vers sa femme et lui a glissé :

« C’est le chœur que j’aimerais pour les Vêpres. » Et les Vêpres de Monteverdi, on les a enregistrées, un an plus tard. En l’espace de quelques secondes, cet Ensemble vocal de Lausanne est devenu quelque chose de connu dans le monde entier. »

Si les deux fils et la fille de Michel Corboz sont musiciens (Benoît, claviériste, compositeur et ingénieur du son en a fait profession), ses petits-enfants ont également « des instruments à la maison ». Leur grand-père, qui est aussi arrière-grand-père, s’amuse quand on lui demande s’ils connaissent sa musique à lui : « J’en doute. »

L’âge venant, Michel Corboz s’est interrogé sur ses premiers émois musicaux : « Quand j’avais 10 ans, une cantate de Bach était diffusée chaque dimanche matin à la radio. J’écoutais ça comme un feuilleton, n’attendant que ce moment-là. Pourquoi ce frisson ? Parce que j’avais envie d’être de ces gens qui chantaient. Aujourd’hui encore, je ressens la même chose quand j’écoute une musique de Bach. Sauf que, maintenant, j’ai une curiosité supplémentaire en me demandant quel est le chef. Chacun a son dada et j’essaie de le reconnaître. » 

Lorsqu’il est seul chez lui et qu’il écoute la Messe en si qu’il aime tant, Michel Corboz dirige-t-il pour le simple plaisir de retrouver la gestuelle du chef ? « Parfois. Cela dit, il y a des gens qui arrivent à diriger magnifiquement bien, mais avec très peu de gestes. Quelquefois, on se dit que, moins il y a de gestes, plus il y a de musique. » 

 

Nicolas Verdan

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