Michel Bory, sérial conteur

©Sandra Culand/DR

Avec la sortie de l’intégrale des treize enquêtes de la saga du com-missaire Perrin, l’écrivain de Grandson prouve, si besoin était, la force d’une œuvre romanesque qui n’a pas attendu la vague actuelle de polars romands pour bousculer le genre, jusque dans les frontières de l’utopie.

L’orage menace sur le lac de Neuchâtel. On quitte un jardin cosy, sans prétention, fait pour rêvasser avec, au premier plan, les toits de Grandson (VD). Le repli s’opère chez l’écrivain Michel Bory, 78 ans, dont les treize enquêtes de sa fameuse saga Perrin font désormais le poids, avec une intégrale de 1328 pages, parue récemment chez BSN Press à Lausanne. Qu’on se sent bien dans ce repaire de poète, planqué dans le tréfonds d’un vénérable immeuble ouvrier, où le parfum entêtant des livres est rehaussé par un arôme caramélisé de tabac saucé. 

Fumeur de pipe, comme son personnage du commissaire de la Sûreté vaudoise Alexandre Perrin, ce sérial conteur vaudois s’était promis de ne plus tirer sur sa bouffarde que lorsqu’il se met à sa table pour écrire. « La pipe joue un rôle moteur, parce que j’ai essayé de me débarrasser de cette manie en ne m’autorisant à la toucher uniquement lorsque j’écrivais. Autant vous dire que je me relevais plus d’une fois la nuit pour rajouter un chapitre. »

 

Interdit d’antenne

Né en mai 1943 à Lausanne, de parents instituteurs, cet écrivain est aussi journaliste et réalisateur. En 1974, comme il le raconte si bien dans Archipel de la décroissance, un manifeste autobiographique (Editions de l’Aire, 2018), Michel Bory « profère un pamphlet antimilitariste à la Radio sur le coup de 13 heures, pleine écoute… » Un de ses confrères du département d’antenne y voit un « hara-kiri radiophonique ». 

Interdit d’antenne, ce révolté dans l’âme, épris de justice sociale, rebondira très vite. Sous profession, outre son talent de romancier, ses pièces radiophoniques et ses moyens-métrages, il faut en effet ajouter : cinéma en indépendant, fondateur de l’association de films Plan-Fixes en 1977. Sans parler de son expérience de bourlingueur : délégué au CICR. Et de sa vie de famille : père d’un garçon et d’une fille (devenus grands), grand-père d’une petite-fille (2 ans).

Mais revenons à ce Perrin, inspecteur devenu commissaire, toujours en quête de vérités qui dépassent le plus souvent le strict du polar pur et dur. Sa première apparition remonte à 1995 : « En haut des Escaliers du marché, à l’instant précis où il posait les pieds sur la place de la Cathédrale, l’inspecteur Perrin ressentit dans le flanc droit une piqûre d’insecte. A peine un point de brûlure aiguë, aussitôt effacé. »

 

Au fil du temps

Le ton est donné. Perrin, qui vient de se prendre une balle sous la ceinture, se lance dans l’aventure au cœur de la Cité de Lausanne, là où se trouvent encore les locaux de la police de Sûreté. Le Barbare et les jonquilles, un thriller rondement mené, trouve aussitôt son public. On pense bien entendu à Maigret, version de « chez nous ». Michel Bory assume cet héritage: « J’adore les romans de Simenon et ceux de Maigret, en particulier. Tout se passe du point de vue du commissaire. Cela explique notamment le succès de cette série. Simenon a l’art de raconter des histoires ordinaires, ce qui rajoute à sa crédibilité. »

Dans sa jeunesse, Bory-Perrin s’est carrément rendu aux Pays-Bas pour enquêter sur cette Hollande, si forte dans l’œuvre de Simenon. Loin toutefois de singer le maître, ce pionnier du polar en terre romande développe un personnage complexe, bien différent du locataire du 36 Quai des Orfèvres. Au fil du temps, Perrin ne nous apparaît d’ailleurs plus seulement dans son costume de flic.Dans cette intégrale, retravaillée, parfois retitrée, améliorée sur un plan chronologique, le policier vaudois se révèle tout autant dans son ingéniosité à débusquer les malfrats et débrouiller des combines que dans ses doutes et ses failles personnelles. Dans L’inspecteur Perrin croit au Père Noël, on découvre en même temps que lui que Anne, son épouse, lui est infidèle. Une scène d’anthologie, sachant que le cocu assiste malgré lui aux ébats de sa femme avec un type qu’elle était censée piéger, malgré elle. 

 

Cette aventure (le terme est adéquat) se termine sur une note de suspense. Anne va-t-elle avouer son incartade à Perrin ? Il faut attendre Les mensonges de l’inspecteur Perrin pour en savoir plus. Tout sauf secondaire, cette histoire de couple témoigne de l’évolution du caractère de l’inspecteur, de plus en plus ouvert d’esprit et soucieux d’égalité homme-femme. L’épouse du commissaire n’est pas une « Madame Maigret », comme on peut le croire quand elle mijote des « entrecôtes pour midi » et qu’elle emmène les gosses au chalet. « Anne a sa propre vie professionnelle et son intelligence va permettre à Perrin d’avancer dans plus d’une enquête », note Michel Bory.

Tout au long de cette saga, des personnages bien réels apparaissent : un certain Brélaz, candidat à la syndicature de Lausanne. On y trouve également le dessinateur Mix et Remix, qui apparaît sous son nom dans cette nouvelle édition revisitée. Dans Le Barbare et les jonquilles, le personnage secondaire de Sœur Marguerite existe bel et bien. « J’aurais dû peut-être lui demander la permission, car je l’ai recroisée une fois et elle m’a regardé d’un air un peu sévère. »

D’un bout à l’autre de ces treize enquêtes, Perrin évolue dans des lieux fréquentés et traversés par Bory : « Ma source d’inspiration, c’est le territoire, je suis très terrien. » En s’attaquant à un cold case, l’inspecteur arpente par exemple la Suisse maraîchère d’un « Gros-de-Vaud qui ressemble déjà un peu à la Bavière », et la Suisse alpine, « quasi grecque avec ses parfums de pinède sur les hauts d’Evolène. »

 

Mais s’il est un lieu cher à Michel Bory, c’est le mythique — parce qu’inachevé, canal d’Entreroches, projet qui aurait permis de relier le Rhône au Rhin, via le plateau suisse. Il imagine ainsi une Suisse confrontée à une sévère dépression économique et qui trouve dans ces travaux pharaoniques « le développement d’une solidarité qui s’était perdue », comme le note sa préfacière Catherine Dubuis. Une utopie, qui traverse plusieurs épisodes, marqués par la sécession de Grandson, un petit territoire qui « bombait le torse de l’indépendance effrontée au milieu de l’Union européenne de la libre circulation des personnes. » A force, Michel Bory finit par nous entraîner dans son rêve : que, un beau jour, des navires de mer passent sous ses fenêtres de Grandson.

 

Nicolas Verdan

 

Les 13 enquêtes du commissaire Perrin

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