Maryse Wolinski « Il y a aussi eu un attentat dans mon corps »

Alors que va s’ouvrir le procès aux assises des attentats terroristes commis à Charlie Hebdo, Maryse Wolinski, veuve du dessinateur satirique, raconte dans un nouveau récit, Au risque de la vie, l’impact de cet attentat dans sa vie et dans son corps.

Maryse Wolinski ne s’est jamais posée en victime. « Les victimes sont ceux qui ont été atteints par les tirs de kalachnikov, le 7 janvier 2015 dans la rédaction de Charlie Hebdo. » Autrement dit, Georges Wolinski, son mari, plusieurs de ses collègues de la rédaction — Cabus, Charb, Tignous — en tout 12 personnes abattues à bout portant par deux frères islamistes radicalisés, sans oublier les 11 blessés. Aussi, dès qu’elle l’a pu, Maryse s’est constituée partie civile pour être informée du déroulement de la procédure judiciaire, avoir accès au dossier par l’intermédiaire de son avocat et se sentir active.

 

Le procès aux assises des 14 suspects dans l’organisation de l’attentat contre Charlie Hebdo et de celui de l’Hyper Casher devait s’ouvrir en mai de cette année, mais la crise sanitaire l’a reporté au 2 septembre. (Il se déroulera jusqu’au 10 novembre et les audiences seront filmées.) Pourtant, même si elle s’est démenée pour ne pas sombrer dans la dépression elle a notamment multiplié les démarches pour comprendre les circonstances qui ont rendu cet attentat possible et écrit un livre — Chérie,  je  vais  chez  Charlie — Maryse Wolinski se retrouve victime. Victime d’une maladie, un cancer du poumon. « Le choc émotionnel a altéré mes cellules et provoqué le chaos », écrit-elle dans son nouveau récit, Au risque de la vie. Se référant à Fritz Zorn, elle considère que son cancer est la conséquence corporelle de « la maladie de son âme ».

 

 

Une femme en colère

Calfeutrée dans la relative fraîcheur de son appartement parisien, Maryse Wolinski profite du mois d’août pour économiser ses forces afin d’être capable d’assurer, dès septembre, la promotion de son livre et le procès. « Le report du procès m’a paru cruel. Je l’attends depuis cinq ans pour apaiser ma colère. Oui, je suis en colère contre ceux qui ont décidé, à la fin de novembre 2014, de supprimer la surveillance policière installée depuis plusieurs années aux abords des locaux du journal. J’ai interrogé tous ceux que j’ai pu, mais je me suis heurtée à un mur de silence. Je n’ai obtenu aucune explication officielle. Selon un policier, venu spontanément se confier à moi, cette suppression aurait été motivée par le fait que les policiers en surveillance devant le journal avaient été eux-mêmes menacés. Est-ce la vraie raison ? J’aimerais entendre la vérité. »

Maryse Wolinski ne cesse d’être aussi en colère contre elle-même. De n’avoir pas suffisamment prêté attention aux petites phrases pessimistes que Georges égrenait les semaines précédant l’attentat. « Comment feras-tu lorsque je ne serai plus là ? Comment t’organiseras-tu », répétait-il à sa petite blonde, comme il l’appelait, lors de leurs balades le long du boulevard Saint-Germain. « J’ai mis cette angoisse sur le compte d’une dépression et l’ai envoyé consulter. Mais Georges était en parfaite santé. L’inquiétude qu’il exprimait était légitime : il savait que les menaces de mort qui arrivaient au journal étaient de plus en plus nombreuses. Si je l’avais mieux écouté, je l’aurais dissuadé de continuer à se rendre aux comités de rédaction. »  

Et puis, Maryse Wolinski est en colère contre Chérif Kouachi, le tueur de son amoureux, dont les trois balles ont atteint l’aorte, les poumons et le foie. D’ailleurs, c’est à lui qu’elle s’adresse quand elle pleure l’arrêt brutal de 47 ans de bonheur conjugal. « Cinq ans après les faits, je suis toujours dans la douleur de la perte de celui avec lequel j’ai été si heureuse. Je ne me remets pas de son absence. De devoir vivre sans son regard sur moi. »
Madame veuve Georges Wolinski — comme la désignent certaines personnes — fait l’expérience dans sa chair de ce qu’on appelle les dommages collatéraux d’un massacre. « L’assassinat de mon mari a provoqué un attentat contre mon corps. Je me souviens du coup de foudre que j’ai ressenti quand j’ai appris que mon amoureux était parmi les victimes. »

 

Deux ans après l’attentat, une doctoresse s’étonnant du mauvais état de son système immunitaire lui demandait : « Que s’est-il passé dans votre vie ? Vous avez fait un régime ? » Et Maryse de faire l’expérience de la triple peine : après avoir perdu son mari et en être tombée malade, elle découvre que le nom de Wolinski ne fait plus forcément penser à son mari ni à l’attentat. Le procès de septembre devrait y remédier.

 

Véronique Châtel

 

Au risque de la vie,
Charlie 5 ans après, Maryse Wolinski, Editions du Seuil

 

 

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